Mercredi 28

 

Cette journée a commencé tôt et sur les chapeaux de roue par une partie d’échecs avec mon vieil ami le peintre Claude Panier, un plaisir devenu trop rare. J’aime beaucoup jouer avec Claude; ce sont toujours des parties inventives, pleines de rebondissements. Nous détestons tous deux les stratégies cadenassées. Dans une partie avec Claude, ce qui serait gaffe face à un ordinateur devient coup de dé et source d’imagination. Nous ne sommes pas des adversaires, nous formons plutôt une sorte de duo de musiciens amateurs qui s’amusent . Pourtant nous ne nous faisons pas de cadeaux. Ca ne se termine jamais par un pat. Et pour le coup je suis assez fier du mat improbable qui a conclu cette joyeuse rencontre par la grâce d’une dame que je n’avais jamais déplacée de toute la partie avant ce coup fumant!

Je ne vais pas partager l’humanité entre les bienheureux qui aiment le jeu d’échecs et les misérables qui l’ignorent. Mais je reconnais que mépriser les échecs -ou le tennis- est toujours à mes yeux assez schocking.

Si j’en parle aujourd’hui, c’est surtout à cause d’un livre, ou plutôt de deux livres de Jean-Philippe Toussaint. Dans L’urgence et la patience, il retrace en effet l’histoire de ses débuts en littérature et nous révèle le titre de son premier roman non publié: Echecs pour lequel… il ne réussit pas à trouver d’éditeur. Logique! De toute façon, disait Lacan, on ne réussit jamais qu’à rater…Oui, mais de quelle façon? That’s the question. On peut rater de bonne façon et réussir de très mauvaise.

Donc Jean-Philippe Toussaint aime les échecs. C’est bon à savoir; j’aurais avec joie prolongé une agréable mais brève rencontre avec lui, il n’y a guère, par la proposition d’une partie. Ce n’est pas autrement, lisons-nous dans L’urgence et la patience qu’il entra en relation avec le grand Samuel Beckett: Au début des années 80, j’ai écrit une lettre à Samuel Beckett. Je lui expliquais que j’essayais d’écrire, j’ajoutais que je supposais qu’il devait être très sollicité par des inconnus et je lui proposais, plutôt que de lui demander mon avis sur un de mes textes, de faire une partie d’échecs par correspondance, dont l’enjeu serait la lecture d’une pièce de théâtre que je venais d’écrire. Je gagnais, il lisait ma pièce et me donnait son avis. Il gagnait, je relisais ma pièce, à tête reposée. Je terminais ma lettre ainsi: « au cas où, 1.e4″. Par retour du courrier, Samuel Beckett m’a répondu: « Les noirs abandonnent. Envoyez la pièce. Cordialement. Samuel Beckett » Je lui ai envoyé ma pièce et une ou deux semaine plus tard, j’ai reçu un nouveau petit mot de sa main, il avait tenu sa promesse: il avait lu ma pièce et me conseillais d’abréger certains passages. 

Grâce à Jérôme Lindon, l’éditeur de Beckett, qui l’accueillera aussi à Minuit, Jean-Philippe Toussaint aura ensuite le bonheur de rencontrer Beckett. On imagine avec quelle émotion il apprendra après la mort de celui-ci qu’il avait prié Jérôme Lindon de lui lire à voix haute dans sa chambre d’hôpital les dernières pages de son troisième livre L’appareil-photo.

 

Jeudi 22 mars

 

Que pense Dalila Arpin de My week with Marilyn ? Le film de Simon Curtis nous conte  la brève amourette qui rapprocha Marilyn de Colin Clark, 3ème assistant réalisateur sur le tournage de The Prince and the Showgirl à Londres en 1957.  Il y a de bons moments dans ce film. Ils vont bien dans le sens de ce que Dalila  avait développé au cours de la  récente soirée de l’ECF (cf. mon billet du 9 mars): à propos de cette femme d’exception, une exception qu’elle ne joue jamais mais qu’elle incarne, pour elle-même et pour les autres.  Une scène du film le  met joliment en lumière : Lawrence Olivier, pourtant   exaspéré par sa partenaire , regarde les rushes du film qui les réunit, et ébloui par l’incroyable  présence  de Marilyn à l’écran, ne voit plus de lui-même que des yeux morts.

Gauche, carrément cruche par instants face  au monstre sacré du théâtre qu’est Lawrence Olivier, qui ne se prive pas de la brutaliser,  Marilyn est tout simplement incapable de jouer. Les répliques les plus simples lui posent problème, et ce n’est pas exactement qu’elle en oublie le texte, non, elle ne les intègre pas, ce sont des mots étrangers aussi longtemps qu’elle ne sait pas qui est vraiment  le personnage dont elle tient le rôle. Bien sûr on reconnait là la Méthode de l’Actors Studio de Strassberg – Paula Strassberg ne quitte d’ailleurs pas Marilyn d’une semelle au désespoir d’Olivier. Mais il y a autre chose: Marilyn est foncièrement perdue, dès lors qu’ il s’agit de faire quoi que ce soit du registre du semblant. De là ce mélange touchant de candeur,  d’angoisse et de douleur d’exister, mais de là aussi cette absence quasi totale  d’inhibition et cet  abandon inouï d’elle-même à son image, qui en ont fait le symbôle même de la star.

Qu’est-ce qu’une star? Jean-Luc Godard répondait ceci : une personne capable d’un minimum de talent dramatique dont le visage exprime, symbolise, incarne un instinct collectif;  Marlène Dietrich n’est pas une actrice, c’est un mythe comme Phryné.  Phryné de Thepsies était une courtisane grecque si belle qu’elle servit de modèle à Praxitèle et Apelle qui voyaient en elle Aphrodite sortant des flots. Accusée d’impiété, elle stupéfia tant les juges par sa beauté qu’elle fut acquittée.

 

Jeudi 15 mars

 

Voici trois semaines j’étais avec enfants et petits enfants  dans le Val d’Anniviers, à Saint Luc, là où séjournaient en classes de neige les 22 écoliers  qui ont perdu la vie dans un effroyable accident d’autocar dans la nuit de mardi à mercredi. Nous avions fait le voyage dans les mêmes conditions: de nuit en autocar et emprunté le même tunnel de Sierre.

Tous les jours ou presque, les nouvelles nous parviennent de catastrophes de toutes natures. Les medias ne nous en épargnent aucun détail,  aucune image. Elles sont loin pourtant de nous toucher toutes.  Elles nous émeuvent, certes, mais assez lâchement, à la manière, conjuratoire, du spectacle d’un drame qui  nous a laissé indemnes. Nous nous identifions aux victimes,  mais pour quelques instants compassionnels , pas plus. Des personnes sont mortes, mais qu’y pouvons-nous ? Et puis surtout ce pourraient être d’autres personnes, cela n’y changerait rien, ce sont des morts anonymes.

Je ressens  ici autre chose. J’éprouve physiquement autre chose.  Mon sang s’est glacé au  récit  cauchemardesque d’un sauveteur. Ces enfants écrabouillés  auraient pu être les miens, je visualise parfaitement l’endroit de l’accident, je visualise l’intérieur de ce car où les sièges ont été arrachés sous la violence du choc, les corps  tous projetés vers l’avant, et ces vies d’enfants  subitement anéanties.  Ca ne sort plus de ma tête. Je songe à l’insupportable douleur des proches.. Mais bien sûr,  ce sont « d’autres vies que la mienne », comme dirait Emmanuel Carrère…

 

Vendredi 9 mars

Outre celle de Marcel Berlanger au Botanique (ouverte jusqu’au 22 avril), se tient à Bruxelles une autre exposition à ne pas manquer: Rosemarie Trockel au Wiels. Pour le numéro de Quarto en préparation ( L’art est une chose rare, cf. le premier billet de mon avant blog), j’ai interviewé, en compagnie de Bruno de Halleux, le commissaire de cette superbe rétrospective, Dirk Snauwaert, qui est le directeur du Wiels depuis son ouverture il y a 4 ans. Catastrophe : l’enregistrement de cette conversation n’a pas fonctionné! Ca nous vaut le plaisir d’un nouveau rendez-vous avec Dirk la semaine prochaine.

Dirk Snauwaert, c’est l’anti- Michel Draguet. Quand l’un ferme sans vergogne les portes du Musée d’Art Moderne, l’autre s’applique avec bonheur à restituer au public bruxellois un aperçu de tout ce dont il a été privé pendant deux générations,  faute d’un lieu d’accueil pour l’art contemporain. L’exposition Rosemarie Trockel, une artiste allemande majeure, s’inscrit dans cette perspective.

Hier jeudi, j’étais convié à Paris par Marie-Hélène Roch, à un séminaire qu’elle anime sur le thème « Freud, Lacan et les femmes ». Tout un programme! Marie-Hélène m’avait demandé de parler (encore) de Kierkegaard et Régine et de leurs  fiançailles rompues et pourtant éternelles. Une autre intervention de mon amie Dalila Kaplan était prévue à propos d’une femme d’exception: Marilyn Monroe. Ah! Marilyn dans The Misfits ! Régine et Marilyn, comme diraient les Beatles, sont deux noms qui vont très bien ensemble…N’empêche qu’il n’y a vraiment qu’à  l’Ecole de la Cause Freudienne qu’on peut imaginer une soirée consacrée à l’étude de deux figures aussi dissemblables!

Le destin de Marilyn est triste, mais Dalila nous a quand même raconté plusieurs histoires savoureuses, en particulier celle de sa lune de miel en Corée avec… 17OOO G.I.  devant qui elle chante lors de…son voyage de noces avec Joe Di Maggio, son second mari !

Marie-Hélène avait introduit mon propos en évoquant In vino veritas, le pastiche kierkegaardien du Banquet de Platon, et elle avait épinglé une phrase sur laquelle je pensais précisément boucler mon exposé: Chez l’homme l’essentiel est l’essentiel; chez la femme l’accidentel est l’essentiel. Formidable anticipation de la théorie lacanienne du non-rapport sexuel. S’il y a, poursuit Kierkegaard, un type universel de l’homme, la femme est toujours foncièrement Autre, insaisissable, jamais identique à son concept. Entre deux êtres aussi disparates, il ne peut donc y avoir de rapport, conclut-il, sinon sur le mode de la plaisanterie!

Jeudi 1 mars

 

J’arrive hier soir au Botanique, impatient de découvrir « Reg », la nouvelle exposition de mon cher ami Marcel Berlanger. Coup de veine: qui est-ce que j’aperçois dans le hall d’entrée ? Le malicieux  Juan d’Oultremont déposant  discrètement, comme il le fait depuis 5 ans lors de divers évènements culturels, le recadrage photographique d’un de ses dessins érotiques, laissant à qui veut la possibilité de l’emporter. Et hop, je ne me suis pas fait prier! J’en suis d’autant plus content que celui-ci est particulièrement réussi.  

Un conseil au visiteur : n’entrez pas immédiatement dans la salle d’exposition, mais empruntez la grande veranda en direction des salles  de spectacle et du restaurant. Vous y rencontrerez, dans une ligthbox suspendue en hauteur en travers de l’allée, une grande peinture rouge sur fibre de verre percée de trous représentant  un visage féminin: C’est celui de Naomi Watts dans le remake de  King Kong, saisi dans un moment d’intense stupeur,  bouche bée,  yeux hallucinés. Ensuite, revenez vers le hall d’entrée  au plafond duquel  est suspendue la peinture d’un aérolite impressionnant, référence à un grand manipulateur d’images, Magritte, mais aussi paradoxal « lever » de rideau sur l’exploration de l’espace à laquelle invite l’exposition proprement dite. Vous y entrez à présent et faites le tour d’un très grande pièce au sol: c’est le « reg » qui donne son titre à l’ensemble, mot d’origine arabe qui désigne une étendue désertique et caillouteuse. Et vous faites alors l’épreuve de ce qui, du portrait de  Noami Watts et de son fascinant regard  à cette surface grise, âpre, inhospitalière, quasi lunaire, a subi le plus radical assèchement: c’est que, sans crier gare,  vous voilà passé du regard au reg. Ce n’est pas le moindre tour de force que réalise là ce virtuose de la peinture qu’est Marcel Berlanger (le compliment, très juste, est venu hier à la bouche d’un autre artiste, Eric Angenot), ce n’est pas son moindre tour de force, dis-je que nous conduire à cette déposition du regard qu’il faisait flamber un instant plus tôt. Et nous voici à présent  occupés à arpenter la surface de ce désert de pierres comme s’il s’agissait du sol radicalement  déshabité d’une autre planète. Ce sentiment est accentué par la présence de la structure en pneus, sorte de LEM bricolé, que Jonathan De Winter a posé sur l’oeuvre de Berlanger à son invitation. L’ image (agrandie) de ce reg est pourtant celle d’une zone de l’Afrique de l’Est, proche du lac Turkana, aux confins du Kenya, du Soudan et  de l’Ethiopie, là où les traces des premiers homidés, nos ancêtres, ont été relevées. Une archéologie de l’image, dépouillée de ses mirages, voilà en vérité à quoi nous sommes conviés par Marcel Berlanger, et ce que décline l’ensemble des oeuvres proposées pour l’occasion en un parcours  qui des premiers pas de Lucy nous conduit à la sublime botte blanche de Kate Moss !