Mardi 6 mars

FAUDA : ça veut dire le chaos en arabe. C’est le titre d’une formidable série israëlienne, dont le titre condense parfaitement le propos: celui d’un chaos, sinon permanent en tous cas toujours menaçant en Cisjordanie, au fil de l’infernale et insoluble partie entre Israéliens et Palestiniens, les deux camps étant eux-mêmes profondément divisés.

Ledit chaos n’est cependant nullement l’anarchie. Il est même par bien des aspects réglé comme papier à musique, organisé, planifié, programmé,  anticipé comme les cyclônes ou les ouragans dans les prévisions météorologiques, évalué comme les secousses sismographiques sur l’échelle de Richter, contrôlé comme la crue  ou la décrue d’un fleuve  par des barrages. Sauf que les plans se révèlent foireux plus souvent qu’à leur tour, que les prévisions sont prises de court  ou manipulées et les contrôles tronqués ou truqués par des calculs politiques tordus mais aussi troublés par des coups de tête imprévisibles de sujets pris dans cette tourmente et qui soudain ne jouent plus le jeu imposé dans chaque camp. Sans doute est-ce ce dernier point, avec le fait qu’on y parle aussi bien arabe qu’hébreu, qui  assure le grand succès de cette série, et pas seulement en Israël mais dans tout le Moyen Orient.

Mais où donc aujourd’hui ne régne pas la fauda ? Où n’est-elle pas distillée, orchestrée, fabriquée ? C’est qu’elle a ses bénéficiaires. Plus s’installe le chaos, plus pressant est l’appel au maître. La recette a fait ses preuves et  se vérifie sans cesse.

Les élections italiennes de ce dimanche 4 mars  sont à considérer sous cet angle. Ellles s’inscrivent dans le mouvement général  de bascule de l’Europe vers l’extrême droite, qui sur l’ensemble du continent a, selon une enquête récente du magazine Politis, progressé de 36 °/° en une quinzaine d’années. La déstabilisation des démocraties est pour l’extrême droite un moyen et une fin.

 

 

Jeudi 1 mars 2018

En octobre dernier, j’avais mis fin sans crier gare à la tenue de ce blog comme je l’avais commencé en 2012: un vendredi 13. L’envie de passer à autre chose, du moins le croyais-je. J’avais même laissé fermer ce site par WordPress, le serveur qui l’héberge.

Ces dernières années, les blogs se sont multipliés. Dans le champ freudien par exemple, il n’existait guère que le site de Lacan Quotidien quand j’ai débuté celui-ci. Cela avait-il encore un sens de poursuivre cet exercice dès lors que fleurissent blogs et forums de toutes sortes sur les réseaux sociaux ? A quoi bon ce soliloque?

Depuis octobre cependant, il ne s’est pas écoulé une semaine sans que me traverse l’idée que… si je tenais encore un blog, j’aimerais parler de ceci ou de cela.

Je me décide donc à y revenir. son principe restera inchangé, je ne m’oblige à aucune contrainte de régularité ou de thématique, mais son modèle décidément reste le même: celui de La vie anecdotique, chronique tenue par Guillaume Apollinaire au Mercure de France de 1912 à 1917.Sous le même titre, les six premières années de ce blog feront prochainement l’objet d’un livre publié aux éditions de la Lettre Volée.

 

 

Vendredi 13

La meilleure histoire belge: il est une fois Louis Scutenaire et les Belges n’en savent rien ! (et les Français non plus) disait Frédéric Dard (alias San-Antonio). Comme c’est vrai. Lisez le premier tome – 1945-1963- (il y en a trois) de Mes inscriptions, que viennent de republier les éditions Allia, c’est un régal. En voici quelques perles:

Dans la vallée de Josaphat, au Jugement, le Seigneur aura des comptes terribles à nous rendre.

Je hais les criminels qui s’appuient sur des lois

Concurrence dit à merveille ce que le concurrencé pense de ceux qui le concurrent

Le politicien de droite se vend à ses amis. Celui de gauche à ses ennemis.

Le jeune meurtrier d’un inspecteur de police dit, quelques jours avant de passer devant la cour d’Assises: Je compte bien qu’ils ne vont pas me donner une lourde peine, le type est tout de même mort, il n’y a plus rien à faire.

Conseil à l’écrivain: lis et rature; lie tes rets dur; Littré dure.

Si la plèbe ignoble entre en guerre contre le capitalisme immonde, j’essaierai de mettre ma carcasse infâme en sûreté.

La lecture des maximes des autres m’encourage à noter mes réflexions les plus vaines

Et enfin : Pourquoi le vendredi 13 ne serait-il pas un jour néfaste ?

 

Mardi 10 octobre

A qui donc a été décerné cette semaine le prix Nobel d’économie?  A un certain Richard H. Thaler, de l’Université de Chicago, fondateur d’ une nouvelle discipline baptisée la finance comportementale ? Ce choix en dit long sur l’air du temps: voilà la psychologie comportementaliste appelée au chevet du sujet capitaliste. Investisseur, spéculateur ou simple consommateur, celui-ci n’a pas toujours les choix – non, pas les choix, les réflexes ! – les plus adaptés. Horreur: il lui arrive même d’agir contre son intérêt. Exemple: le chauffeur de taxi qui arrête de travailler à 17h, heures de pointe, pour aller chercher ses enfants à l’école. M’enfin, comment ne comprend-t’il pas qu’il gagnerait bien plus d’argent en confiant ses enfants à une gardienne? il contribuerait en outre à l’emploi d’une autre personne. L’économie s’en porterait tellement mieux!

Suspense. La déclaration d’indépendance de la Catalogne sera-t’elle proclamée ce soir ? Les leçons de la finance comportementale ne seraient-elles pas arrivées jusque là ? Un vent de panique souffle soudain:  de grandes entreprises  ont dès à présent décidé de transférer leur siège ailleurs.  Voilà qui est fâcheux. Ce qu’Alexandre Kojève appelait l’alignement des provinces, seul souci de l’ère bureaucratique dont il faisait le « dimanche de la vie », créera encore bien des soucis.

 

Vendredi 6 octobre

Résumons-nous! : tel est le titre d’un pavé de près de 1000 pages  paru dans la collection « Bouquins » chez Laffont,  rassemblant les chroniques d’Alexandre Vialatte dans le journal La Montagne. Qu’est-ce qu’une chronique à la manière de Vialatte? C’est, dit-il fort joliment, comme une herbe dans les fentes d’un mur, entre les pierres de l’emploi du temps.

Et bien, résumons-nous! Entre les pierres de l’emploi du temps, je tiens ce blog depuis bientôt 6 ans. Pour différentes raisons, j’ai eu peu de goût à « m’exprimer » ces derniers temps. La  rage de l’expression est une belle expression de Francis Ponge, qui pressait les mots comme des é-ponges. Voir là-dessus l’excellent livre de Pierre Malengreau L’interprétation à l’oeuvre, récemment publié à La lettre volée. Un psychanalyste, quant à lui, éponge douleurs, amertumes, angoisses, et, sa journée terminée, se retrouve parfois bien lessivé. Alors, s’exprimer est au-dessus de ses forces!

Ce qui m’ a tout de même enragé ces derniers jours, c’est d’entendre répétitivement évoquer ce stupide « point Godwin » à chaque fois que se dénudait le retour en force de l’idéologie fasciste sous nos cieux. Même Marcel Sel, ô combien attentif à ces rémanences, considérait malvenue la caricature en officier nazi  de cet espèce de skinhead en costume trois pièces nommé Francken. En résumé, le point Godwin est en vérité devenu le vrai point Godwin de tous les commentaires.

 

Mardi 26 septembre

Je me suis laissé aller à évoquer quelques souvenirs du temps de ma scolarité dans le numéro 13 – toujours le 13 me poursuit !- de Mallapris, le bulletin électronique préparant aux prochaines Journées de l’ECF.sur le thème  Apprendre: désir ou dressage?  Je les reprends ici, ainsi qu’une autre contribution à paraître à propos du livre Théâtre et psychanalyse, récemment publié aux éditions Entretemps.

Souvenirs scolaires

L’homme intelligent aime à apprendre, l’imbécile aime à enseigner  (Bertrand Russell)

Dès mon premier jour d’école, a débuté la longue expérience de l’ennui. A son grand mécontentement, j’avais posé à l’institutrice une question impertinente qui en témoignait déjà: « Quelle heure est-il ? » .
Ma première insurrection fut intellectuelle. Pour des raisons qui m’échappaient, j’atterris dans un cours de religion. J’y fus horrifié par l’histoire du Christ, « qui s’est sacrifié sur une croix pour sauver les hommes ».
Vers 8 ans, je me pris d’une grande affection pour un nouvel instituteur. Le transfert opéra: mes résultats scolaires devinrent d’un coup les meilleurs.
Je dus changer régulièrement d’école, de sorte que je n’avais guère le temps de m’y faire des camarades. Quand pour la première fois je me fis un ami, j’étais fou de joie. Elle fut gâchée par ma mère, qui l’accueillit mal.
Mon frère cadet entra dans la même école que moi. Au coup de cloche, nous devions rejoindre nos rangs dans la cour. Tancé sévèrement par le directeur pour avoir tardé à y prendre sa place, il prit peur et urina dans sa culotte. Le grand éclat de rire de tous les enfants devant cette humiliation me révolta.
On disait de moi que j’étais « en avance ». J’entrai effectivement plus tôt que les autres à l’école secondaire, où d’un seul coup, comme j’avais 15 ans, les choses s’inversèrent . L’école me dégoutait, et je n’en fichais plus une.
Je lus avec délectation Ferdydurke, le roman de Witold Gombrowicz, y trouvant le mot sous lequel classer définitivement toute entreprise éducative: cuculisation. Et je répétais à l’envi l’adage de Bertrand Russell que j’ai mis en exergue de ces quelques lignes.
Un seul professeur trouvait grâce à mes yeux. Il fut la première personne que j’entendis prononcer le nom de Freud. Il m’impressionna beaucoup en nous lançant un jour cette question: « Qui parmi vous n’a jamais pensé à se suicider ? ». Je repensai à lui plus tard en entendant Lacan à Louvain: « Comment pourriez-vous supporter une histoire pareille, si vous n’étiez pas assuré que ça va finir un jour? ».
Je dus absurdement redoubler une année pour avoir échoué en chimie, petit cours d’une heure par semaine dans la section gréco-latine. Le monde s’éteignait.
J’avais fait -était-ce à cette occasion, je n’en suis plus sûr- l’expérience traumatisante, que Lacan épingle dans son Séminaire X: celle de l’angoisse de l’ examen, angoisse culminant dans une éjaculation involontaire. Où l’on saisit que pour le garçon, la première rencontre avec une femme tient toujours un peu de l’examen. Remets ta copie, petit gars!
J’eus un sursaut. Sortir au plus vite de cette prison.
Je m’enorgueillissais d’être le meilleur en dissertation, où je pouvais faire étalage de tout ce que j’avais appris par moi-même de philosophie. Je gagnai même un concours national en la matière. Trente ans plus tard, je fus consterné, au grand amusement d’une de mes filles, que j’avais aidée dans cet exercice, de recevoir la mention : travail insuffisant !

 

   « Regards croisés »

Il y a beaucoup à apprendre dans le volumineux ouvrage collectif Théâtre et psychanalyse (regards croisés sur le malaise dans la civilisation) conçu par Christiane Page, Carolina Koretsky et Laetitia Jodeau-Belle. Et d’abord, comment Freud ou Lacan se sont laissés enseigner par le théâtre. En retour, nombre d’auteurs de théâtre ou de metteurs en scène ont été sensibles à la dimension de l’inconscient. Plusieurs de ces metteurs en scène -Stéphane Braunschweig, Myriam Saduis, Alain Françon, Brigitte Jacques-Wajcman, Christine Letailleur, Olivier Py, Daniel Mesguich- en témoignent dans des entretiens dont j’ai épinglé quelques réflexions.

Stéphane Braunschweig pose la question de savoir qu’est-ce qu’un personnage de théâtre. Peut-on soutenir que ceux-ci ont un inconscient ? Pour lui, il en va des personnages de théâtre comme de ceux de cette jolie nouvelle de Pirandello où il raconte comment des personnages viennent chaque dimanche matin lui demander d’écrire leurs histoires: ce ne sont pas des personnages de papier, même s’ils sont de pures créations de l’imagination, ils existent, même s’ils seront réinventés par le travail des acteurs. Stéphane Braunschweig invitent toujours ses acteurs à rêver à leurs personnages. Et reformulant le paradoxe du comédien de Diderot, il a cette formule: « le paradoxe de l’acteur, c’est qu’il sait ou qu’il a su, puis su oublier, ce que le personnage ne sait pas de lui-même ». Au théâtre, il faut s’ouvrir à ce qu’on ne sait pas, soutient Olivier Py. Perdre le fil, dit aussi Alain Francon.
Interrogée par Jeanne Joucla sur son interprétation de Rita dans le Petit Eyolf d’Ibsen, l’actrice Anne-Lise Heimburger ne le démentirait pas. Elle dont l’intérêt pour la psychanalyse est intimement entremêlé à sa passion du théâtre, s’est sentie habitée par ce rôle, au point de faire des crises tout-à-fait excessives !
Myriam Saduis, avec qui j’ai eu le plaisir de dialoguer, définit semblablement l’expérience de la psychanalyse et celle de la mise en scène : ce sont deux « déconstructions organisées », formule qui lui vient dans le fil de l’analyse d’un rêve, celui d’un manteau mis en pièces, dont ne reste que bâti. Catastrophe ? « Non, non, lui dit la costumière, on va recomposer le manteau dessus ». Et la rêveuse de comprendre que le manteau sera le même mais en même temps complètement différent. Myriam donne du théâtre cette définition étonnante, mais qui s’entend mieux sur fond de ce songe: faire advenir les âmes mortes.
Brigitte Jacques-Wajcman a fait revivre bien des âmes mortes, en arrachant Corneille à son mausolée scolaire d’héroïsme et de morale, en faisant surgir toute la passion qui habite ses personnages, le plus souvent à leur insu. Ils disent « je veux », mais ils désirent autre chose.
Bien souvent, ils ne sont que les jouets de traités et de marchandages politiques Ils se défendent de toute soumission à l’amour, alors que tout ce qu’ils désirent, c’est posséder l’être aimé. Cette ambiguïté permanente chez Corneille, son ironie aussi, si Brigitte Jacques-Wajcman y a été si sensible, c’est à partir d’une attention au langage tôt nourrie de l’approche analytique.
La même attention habite Daniel Mesguich. Words, words, words, dit Hamlet. Mais à travers ce mot par trois fois répété, se glisse un autre mot swords – épées ! Et dans cette scène où Claudius, réalisant l’objet de la pièce dans la pièce, exige qu’on rallume la salle et s’écrie lights, ligths, ligths, là encore autre chose se donne à entendre : sligth -offense !
Christine Letailleur pour sa part, témoigne des effets subjectifs de son travail, tels qu’ils se répercutent dans les diverses sphères de sa vie quotidienne: obsessions, longues périodes de retrait mutique et d’enfermement, en compagnie des personnages des pièces qu’elle met en scène, et qui lui passent par le corps, qu’elle voit vivre, comme y invitait Braunschweig, qui la hantent et la rendent heureuse.
Un mot d’Olivier Py pour conclure cette trop brève recension: Vilar avait demandé à Maria Casares : « En tant qu’actrice, crois-tu en Dieu ? », et elle avait répondu « En tant qu’actrice, je crois en Zeus ». On pourrait faire un équivalent très fort avec « Est-ce qu’en tant qu’acteur, tu crois à l’inconscient? » Il faudrait qu’il réponde: « En tant qu’acteur, je crois à la folie ».

Dimanche 17 septembre

Week-end de Coupe Davis. Demi-finales France-Serbie à Lille,  et Belgique-Australie à Bruxelles au Heysel. Je n’allais pas rater ça. Et ça a commencé fort  le vendredi avec le match entre Kyrgios et Darcis.  D’un côté Kyrgios, un des jeunes joueurs les plus talentueux,  explosif avec nonchalance, service dévastateur, coup droit fulgurant,  un bad boy à la  carcasse de basketteur américain, et…expert dans  l’art de se faire détester du public.  De l’autre Darcis, souvent phénoménal en Coupe Davis, 33 ans – l’âge où d’autres se sont retirés du circuit depuis longtemps, ce qu’on a craint pour Darcis, sujet à des blessures à répétition-  qui régale le public par son intelligence de jeu et la variété de ses coups, alternant dans l’échange frappes lourdes et slices, amorties et montées au filet, lobs et passing shots, amorties, bref toute la gamme des coups du tennis, excepté hélas le service, qu’une épaule meurtrie ne lui permet pas de claquer au-delà d’un seuil peu élevé.Ca a failli marcher pour Darcis, il s’en est fallu de peu . David n’a pas vaincu Goliath, mais il l’a longtemps désarçonné, et  ce fut un beau spectacle que cette opposition de styles.

Ce dimanche, Kyrigos affrontait un Goffin des grands jours. Ce David-là , qui avait peiné contre Millman vendredi, a retourné le service de plomb de Kyrgios avec une aisance stupéfiante, et gagné en 4 sets. Dans une ambiance de feu, Darcis est alors remonté sur le court, et  a qualifié son équipe pour la finale. Olé !

Je suis sorti nettement moins ravi samedi soir de la Monnaie, qui, pour sa réouverture, programme Pinocchio, le nouvel opéra de Philippe Boesmans sur un livret de Joël Pommerat. Celui-ci avait revisité naguère avec bonheur Cendrillon, mais son adaptation poussive du conte de Carlo Collodi n’est, si j’ose dire, pas faite du même bois. Sa narrativité, redoublée par la musique de Boesmans, est  linéaire et sans surprise, et une mise en scène très statique n’y arrange rien. Bref, une grande déception. Le merveilleux personnage de Pinocchio méritait mieux.

 

 

Samedi 9 septembre

 

Quelques belles expositions sont à découvrir en cette rentrée dans les galeries bruxelloises, notamment , dans un rayon de quelques  dizaines de mètres,  Anselm Reyle  chez Almime Rech, Tracey Emin chez Hufkens et  Thu Van Tran chez Meesen Declercq. Mais c’est vers Namur que, pour l’heure, se dirige surtout mon regard , où Benoit Felix et Bernard Gilbert mettent la dernière main à une exposition qui s’ouvrira le 20 septembre prochain, et pour laquelle j’ai écrit ces quelques mots de présentation:

Quatuor

+

 

Benoit Felix + Bernard Gilbert = un quatuor. One + One + s’exponentie. Et à ma grande joie, voilà donc une suite -la première d’une série- à l’expérience inaugurée en février 2017 aux Abattoirs de Bomel par Marcel Berlanger et Evariste Richer.

Intrigante rencontre. En apparence, rien de plus éloignés en effet que les perspectives de Bernard Gilbert et de Benoit Felix. Couleur et lumière sont les objets électifs du travail du premier nommé; espace et topologie ceux du second. Mais pour l’un et l’autre,  ce sont des paradoxes de la perception et  de ses effets subjectifs sur le regardeur dont il retourne.

On connait la distinction due à Leonard de Vinci entre peinture et sculpture. La peinture procède par via di porre, la sculpture par via di levare (soit par addition ou par soustraction). Nous la retrouvons à son comble ici: quand dans ses installations ou ses videos, Benoit, tel un funambule,   troue  ou évide l’espace, jusqu’à le faire s’évanouir ou se résorber dans des bords, Bernard sature au contraire ses toiles de couleurs qui se composent d’une manière que je qualifierai presque de baroque, en me souvenant de ce mot de Delacroix à propos de Rubens: une assemblée où tout le monde parle à la fois!

Qu’on m’entende bien: l’un ne fait pas surgir le silence là où l’autre opacifierait notre vision. Il y a de la sobriété dans l’oeuvre de Bernard et de l’excès dans celle de Benoit.

Leur confrontation est un choc, dont cependant surgit une harmonie inattendue, sensible dès la découverte de l’affiche de l’exposition, et idoine au signifiant musical sous lequel ils ont placé leur rencontre. Vivace, lento, vivace, scherzo. Elle culmine, cette harmonie, dans la pièce d’eau recouverte de vagues délicates  par Felix et les sublimes  halos des néons peints par Bernard à fresque dans l’escalier.

Ils ont conçu cette exposition comme un grand jeu. Avec des mots d’abord, qu’ils se sont renvoyés comme des avions de papiers, des balles d’un  ping pong  dont les règles étaient à inventer. Un mixte de judo, de course relais et de sauts, où le vertige se mêle à la jubilation.

Dimanche 13 août

De retour à Bruxelles, ce qui n’est pas jamais très facile, j’y trouve cependant une forme de consolation après la biennale de Venise ô combien décevante. C’était en effet  le finissage  ce dimanche de l’expo conçue par Dirk Snauwaert pour les dix ans du Wiels:  The absent museum – inutile de rappeler de quel musée il s’agit. Je l’avais visitée à son ouverture, et la revoir après cette biennale insipide me permet de mieux  l’apprécier.   Avec dix fois moins de moyens, si ce n’est cent, voilà un ensemble autrement cohérent et convaincant que celui réuni par Catherine Macel à Venise.

Quelle a été la plus belle de mes lectures de l’été? Un livre paru en 2014 au Seuil ( dans la collection de la Librairirie du XXIème siècle) : Une image peut-être vraie. Alix Cléo Roubaud par Hélène Giannecchini.  Il s’agit moins d’une biographie d’Alix Cléo Roubaud, épouse de Jacques Roubaud,  disparue prématurément en 1983 (à l’âge de 31 ans) que de la tentative d’approcher, à travers son histoire certes, mais aussi au-delà de celle-ci, la manière singulière  dont Alix Cléo Roubaud s’inventa un usage de la photographie qu’elle conceptualise dans des termes wittgensteiniens et qui se concrétise dans des dispositifs où son corps propre est constamment impliqué dans l’image. Ainsi cette série, admirablement commentée par Hélène Giannecchini, intitulée Quinze minutes la nuit au rythme de la respiration, photos prises  avec un temps de pose d’un quart d’heure en posant l’appareil contre sa poitrine, de telle manière qu’il subit les cahots de son souffle. Images littéralement palpitantes, imprégnées de la respiration entrecoupée d’Alix,  asthmatique depuis l’enfance.  Autoportrait par le souffle de celle qui le perdait sans cesse.

 

 

 

Lundi 7 août

 

Décevante Viva Arte Viva, la Biennale de Venise 2017. Décevante, insipide, et fondamentalement irritante. S’en dégage, du moins pour l’exposition d’ensemble -les pavillons nationaux, que je n’ai pas tous visités, sont plus disparates- s’en dégage un énervant parfum new age:  retour à la tradition et à la terre -le  textile, oui, la techno non !-anthropologie naïve-,  chamanisme, exorcisme, écologie, universalisme de pacotille, chaleur  humaine, cosmogonie, sagesse.  Au milieu de ce bazar, certes émergent des oeuvres de qualité:  ainsi Maria Lai, Leonor Antunes, Franz  Erhrard Walther, , Raymond Hains,  Julian Chamière, ou encore  un artiste chinois dont le nom m’échappe peignant des livres en trompe- l’oeil, mais en définitive  guère de chocs et de découvertes, de sorte que l’on se demande de quoi cette biennale est  bien contemporaine.

Dans les pavillons nationaux, c’est quand même une autre chanson. Dans deux d’entre eux en tous cas: ceux d’Italie  , avec Roberto Cuoghi et d’Allemagne, avec Anne Imhof.

Soit deux versions cauchemardesques d’un monde déshumanisé.  L’imitation de Jesus Christ  de Cuoghi est la prise à la lettre hyperréaliste  de ladite imitation, soit la crucifixion sans résurrection des corps, laissés  se putrifier de façon plus ou moins avancée après leur déposition dans les alvéoles d’une vaste structure translucide, à travers lesquels le visiteur pénètre sans même que lui ait été rappelé l’avertissement de Dante  de laisser là toute espérance.

Quant à Faust -littéralement coup de poing en allemand- il s’agit là encore d’une installation  spectaculaire, quoi que plus épurée dans sa scénographie : le visiteur chemine en effet sur une dalle de verre, sous laquelle  rampent des « performers », tels les ilotes d’un parc sous-humain aseptisé comme la morgue sur laquelle il débouche. Un enfer clean, gardé comme il se doit par des dobermans, Cerbères du temps de la détresse.

Je ne sais ce que j’ai fui davantage. Mais j’ai eu le plus grand besoin d’un bain réconfortant de Carpaccio, de Bellini, de Titien, Tintoret, de Véronèse, et, faut-il le dire, de Giorgione, au sortir de ces visites contradictoires.