Dimanche 24 juillet

 

Depuis le début de la guerre en Ukraine, géostratèges de salon et politologues délirants nous abreuvent de leurs certitudes. Parmi eux, la palme va à Alexandre Adler qui, au mois d’avril, prophétisait la chute inéluctable de Vladimir Poutine début juin. Ceci,  à l’en croire, sur la base de confidences reçues de certains diplomates russes, source qu’il brûlait allégremment (c’est-à-dire scandaleusement)  au passage. On attend toujours.

A rebours de ce concert, une voix mérite toute l’attention: celle d’un homme passionnément épris de la culture et de la langue russe, traducteur de Pouchkine, de Dostoievski et de Tchekhov,  j’ai nommé André Markowicz. Depuis le début de cette guerre, dont, en Russie, on ne peut dire le nom, je lis sur Facebook tout ce qu’écrit  Markowicz. Il publie à présent au Seuil un petit livre lumineux: Et si l’Ukraine libérait la Russie ?

Et si l’Ukraine libérait la Russie ?  Voilà l’espoir d’André Markowicz: que le désastre ukrainien arrive, en Russie, à réveiller les consciences et à changer l’histoire russe. Et Markowicz de commencer par rappeler où se déroule La Cerisaie d’Anton Tchekhov: à la frontière entre l’Ukraine et la Russie, non loin de Kharkiv, là  où tout le monde part à la fin quand « le plus beau domaine du monde » est livré à la démolition. « Toute la Russie est notre Cerisaie » dit un des personnages. La phrase résonne amèrement aujourd’hui, mais pour Markowicz elle est aussi le terreau de son espoir: voir passer les Russes de Dostoievski à Tchekhov, soit du messianisme nationaliste à la « réparation des vivants » évoquée dans Platonov. 

Il faudra pour cela que les Russes se libérent de la propagande poutinienne et de la terreur qui l’accompagne. En prétendant libérer l’Ukraine en l’écrasant sous les bombes, Poutine  a jusqu’ici surtout réussi à faire naître chez ses habitants une haine pour la Russie, qui, à coup sûr, sera tenace.  La honte qui pésera sur les Russes quand ils se débarrasseront de leur tyran et de sa clique sera tenace aussi.

 

 

 

Lundi 4 juillet

Man is least himselff when he talks on his own. Give  a mask and h’ll tell you the truth

Nick Kyrgios, le fantasque mais génial tennisman, qui régale en ce moment sur l’herbe de Wimbledon, s’est fait tatouer la seconde de ces phrases, dûe à Oscar Wilde. Wilde était friand de ce genre de paradoxes, et son propos n’est pas sans rappeler le paradoxe sur le comédien de Diderot.

Un court de tennis est à bien des égards une scène de théâtre, sur laquelle évoluent de bons et de moins bons acteurs. C’est à Wimbledon que la différence éclate le plus. Nick Kyrgios, qui compte parmi les meilleurs, porte-t-il un masque? Difficile à dire. et peut-être est-ce là ce qui fait toute la singularité de sa présence à géométrie variable, au cours d’un même match bien souvent.

Le regretté Jean-Louis Trintignant savait se composer un masque avec tant d’art qu’il était devenu chez lui comme une seconde nature. Mais c’était le fruit d’un travail acharné. Dans une interview ancienne, réécoutée la semaine dernière, il évoquait Simone Signoret, dont Carné disait qu’elle était si authentique que si vous la laissiez dans une baignoire vide plus de trois minutes, vous la retrouveriez noyée ! Pas tout-à-fait un compliment en vérité. Quand le grand acteur meurt sur scène, c’est comme Molière, en jouant le rôle d’un malade imaginaire.

Récemment, avec mes collègues Céline Aulit et Maud Ferauge, j’ai rencontré pour Quarto le réalisateur Joachim Lafosse à propos de son dernier film Les intranquilles. Cet entretien figure au sommaire du dernier numéro, mais un de ses propos , sans doute hors micro, n’y a pas été repris. La costumière du film, avec qui il collabore de longue date, le prend à part quelques jours avant le début du tournage et lui confie son inquiétude: Leila Bekti, l’actrice principale du film ne se sent à l’aise dans aucun costume. Lafosse y réfléchit et le soir même écrit une nouvelle scène, dans laquelle elle devra se plaindre de n’avoir pu prendre soin d’elle, d’avoir grossi, de n’avoir plus rien à se mettre, etc. Génial, lui dit Bekti, je vais pouvoir bouffer des hamburgers ! Où l’on voit que, si l’acteur joue avec son corps bel et bien réel, il en fera un masque à la mesure de la vérité de son rôle.

 

Mercredi 29 juin

 

A rebours de l’accélération que j’évoquais hier, les propos d’ Alain Corbin , à l’occasion de la sortie de son dernier ouvrage-  Histoire du repos-dans un entretien avec Philosophie magazine: « L’histoire est un voyage à l’extérieur du temps ». Entendons : à l’extérieur de cette accélération dévastatrice, qui fabrique de l’oubli, à la manière d’un train  à grande vitesse laminant le paysage, et  qui n’autorise aucun regard en arrière. Alain Corbin ne siffle pas plus vite que la musique;  au contraire toute  son entreprise vise à lutter contre cette fabrique de l’oubli. Il a en particulier « la hantise de la disparition des gens ordinaires ».

A cet égard, son ouvrage le plus emblématique est Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot, livre merveilleux, le plus beau libre d’histoire que je connaisse, et qui retrace  avec une minutie extraordinaire, la biographie invisible de cet inconnu. Sabotier illettré du Perche au XIXème siècle, Corbin choisit son nom au hasard dans les archives municipales d’Alençon, et, reconstituant son regard sur le monde qui l’entoure,  fait revivre un univers quasiment aussi lointain du nôtre que celui du Moyen-Age.

Louis-François Pinagot nait en juin 1798 et meurt en janvier 1876. Il vit à Origny-le-Butin, petit hameau du département de l’Orne. Alain Corbin découvre qu’il épousa une fileuse, dont il eût huit enfants, mesurait un mètre soixante-six, belle taille pour l’époque, posséda une vache, et vota en 1869 sous le Second Empire. C’est tout. Ah oui, sur un registre communal, l’historien a retrouvé avec émotion la seule trace personnelle qui nous soit parvenue de lui: une croix ample et malhabile, tracée de la main d’un homme qui peut-être était appelé pour la première fois à faire usage d’un porte-plume.

Cette extraordinaire enquête pour répertorier tout ce que  Louis-François Pinagot n’a pu ignorer nous conduit à la rencontre de toute une société rurale disparue, dont il nous donne à entendre de quoi les conversations à la veillée devaient bruire: les disettes, les échanges de services entre paysans, forestiers, artisans, voituriers, les brouilles et les arrangements, les devenirs de la chapelle et de la « maison d’école », les réquisitions et la levée des hommes, les souvenirs de la Révolution et des invasions prussiennes, les marchés au bourg voisin, les légendes de la forêt, les charivaris.  C’est toute la texture d’une société disparue que Corbin ressuscite, non sans du même coup ébranler les découpages temporels et idéologiques suivant lesquels nous imaginons aujourd’hui qu’une telle population a traversé le XIXème siècle. Nous découvrons ainsi un monde complexe, qui résiste tardivement à l’industrialisation, réglé par des pratiques d’arrangement par l’échange, où le prix d’une journée de travail se mesure à celui d’une journée de prêt d’une jument, un monde endogame où chacun se connait, et où l’on est annoncé et identifié par le bruit de ses sabots !

Mardi 28 juin

Mon vélo tourne mal , j’en souhaite un nouveau. 

Comme à la parade la nuit dernière ( parait-il ), Mercure, Vénus,  Terre, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune , les huit planètes du système solaire se sont alignées sur un même axe. Le phénomène se reproduira en 2124, à moins que d’ici là nous n’ayons  réussi à détraquer cette belle horlogerie céleste.

Non sans évoquer les planètes, Lacan faisait de ce qui revient toujours à la même place une définition du réel. La science  introduit  cependant chaque jour dans le réel quelques nouveautés, au point que sur terre, la nature n’est guère plus à présent, disait le même Lacan, qu’un « pot-pourri de hors nature ». De là à perturber l’alignement des planètes ? Qui sait ? Pourquoi nous arrêterions-nous en si bon chemin ?

Les Pythagoriciens croyaient en la musique des sphères. Les rapports d’harmonie sur la lyre en était l’écho, transcriptibles en termes mathématiques. Avec l’avénement du discours de la science, nous basculons dans une ère nouvelle: le calcul n’est plus le reflet de l’ordre  immuable du monde, auquel  la mathesis universalis de Descartes et Leibniz pouvaient encore se rapporter,  mais l’outil de sa transformation à marche forcée. Sur terre, c’est le temps de ce qu’on appelle désormais l’anthropocène. Le temps où l’on siffle plus vite que la musique !

 

Lundi 6 juin

 

Dans la suite de ce qu’il avait présenté voici quelques mois au Jardin d’hiver, Jean-Marie Molle présente à la galerie Arcane (336, rue Vanderkindere ) une nouvelle exposition pas moins convaincante.

Par quelle voie, lui ai-je demandé,  en est-il venu à ce qu’il peint aujourd’hui, de façon obsessive ?  D’où vient-elle, cette silhouette, dont on ne sait si elle avance, si elle recule ou s’immobilise et dont la présence se fait d’autant plus forte qu’elle s’enfonce dans l’obscurité? Sa réponse n’a pas levé le mystère. Mais la peinture a-t-elle jamais d’autre voie que le mystère lui-même?

Depuis très longtemps, Jean-Marie tente de s’extraire de la figuration. Du moins de la figuration expressionniste de ses débuts. A travers des chemins divers, cet effort fut celui de nombreux peintres. Car on a bien tort de lire l’histoire de la peinture moderne selon l’opposition frontale entre figuration et abstraction. Certains – les cubistes,  les surréalistes, Paul Klee, Matisse, Picasso, Fautrier, Richter n’ont pas franchi le pas de l’abstraction mais n’en sont pas moins aux prises avec cette nécessité. Et parmi les peintres résolument abstraits, il suffira d’évoquer les noms de Pollock, de Twombly ou de Joan Mitchell pour rendre sensible que ce n’est en rien là peinture désincarnée.

S’arracher à la figuration chez Jean-Marie, cela signifie d’abord rejeter le visage, la capture du visage,  rejeter tout ce qui permettrait l’identification d’un sujet. Pour le dire d’un néologisme lacanien, c’est de l’effaçon du sujet qu’il s’agit.

Cependant, un souvenir d’enfance n’est pas étranger, me confie-t-il, à cette série entreprise longtemps après son décès: l’image de son père  apparu à la tombée du jour au pied de son lit, un cadeau enveloppé dans son manteau. Un père devenu pour lui plus proche au fil des années qui ont suivi sa disparition. Pas de hasard à ce qu’une amie, qu’un deuil récent et cruel avait frappé, se soit trouvé bouleversée par le tracé d’ombre de cette silhouette.

Pas identifiable, mais pas du tout anonyme, ce sujet effacé mais ô combien réel, revient de tableau en tableau, toujours plus noyé dans l’opacité d’un fond qui semble déborder le cadre du tableau lui-même, et où le regard du spectateur se trouve lui-même engouffré, empâté. Avec pour  effet troublant que le tableau prend forme d’un miroir de l’effaçon qui est la sienne.

Forcément, s’en déduira que nous voici aussi devant de singuliers autoportraits, comme autant de figures silencieuses de la dépossession de soi, de son dépouillement, de sa dérision.

 

Christian Dotremont est lui, un « peintre de l’écriture » selon l’intitulé bien choisi de la rétrospective qui se tient en ce moment aux Musées des Beaux-Arts. L’invention de ses « logogrammes » est intimement liées à une manière de révélation, survenue en 1956 , année de sa découverte de la Laponie. La Laponie est pour Dotremont comme une immense page blanche; il y trace des logoneiges ou des logoglaces.  C’est le lieu par excellence où ses logogrammes peuvent se déployer en toute liberté, dans un espace-temps qui n’a pour mesure que le geste de leur  tracé, avec l’exquise légèreté d’un reflet sur la neige.
Par bien des aspects, il rejoint Henri Michaux, à ceci près que ses logogrammes ne s’émancipent jamais des mots :
J’écris donc je crée le texte et les formes.(…) Ma liberté poétique et ma liberté graphique dépendent l’une de l’autre, je ne deviens pas tout-à-fait un dessinateur, un dessinateur abstrait: les logogrammes sont fait de mots, d’où leur nom(…) Plusieurs de mes logogrammes me semblent refléter quelque peu figurativement le paysage lapon (…) Mais je ne le fais pas exprès, justement, je ne copie ni texte ni abstraction ni paysage, je suis encore moins paysagiste que dessinateur.
Il m’arrive donc d’avoir le sentiment, quand je trace un logogramme, d’être un Lapon en traîneau rapide sur la page blanche, et de saluer la nature comme au passage, par la forme même de mon cri ou de mon chant ou des deux ensemble. En tous cas, si la Laponie n’existait pas, je ne ferais pas de logogrammes; je ne ferais rien du tout.  ( in Traces, ed. Antoine, Bruxelles, p.20/21).

Si la Laponie n’existait pas, je ne ferais pas de logogrammes. Je ne peux m’empêcher de rapprocher ceci du dit de Lacan: « Je me suis aperçu d’une chose, c’est que peut-être je ne suis devenu lacanien que parce que j’ai étudié le chinois autrefois. Comment ne pas songer aussi  à la méditation de Lacan survolant la plaine sibérienne dans Lituraterre ? La  Laponie est sa Sibérie à lui, la désolation en moins.

 De la signification à la sinification est par ailleurs  le titre d’un texte de Christian Doteront publié dès 1950.  Tournant un jour une page  manuscrite -il y est question d’un train traversant la Mongolie- , il aperçoit dans son écriture mise à l’horizontale un texte qui semble écrit en chinois.  En lisant avec la même méthode d’autres de ses manuscrits, il découvre avec surprise qu’il écrivait toujours en chinois ! Comme s’il avait été « le scribe d’un écrivain qu’il ne connaissait pas, un médium ignorant de son pouvoir »!   Cette « phrase mongole » a été  écrite dans le train Paris-Bruxelles (!) , mais elle lui révèle que sa langue est, oui, un certain chinois tenant à son écriture : Si l’écrivain écrit, c’est d’abord dans le sens physique: avec la main; c’est ensuite dans le sens « rédactionnel ». comme dans le jazz sont réconciliées la création et l’interprétation, dans la poésie doivent être réunies la rédaction et l’écriture.(.) La vrai poésie est celle où l’écriture a son mot à dire  Celle où la signification se noue à la sinification…
Quelle plus belle équivoque pour dire le nouage de l’effet de sens et de l’effet de trou, du sens plein et du sens blanc comme neige ?

Vendredi 3 juin

 

Dure semaine ! Roland-Garros, Concours Reine Elisabeth, Jubilé d’ Elisabeth II. Du spectacle à l’envi. Performances, suspense, virtuosité, cérémonies, records. Rayon records, Nadal le dispute à Elisabeth. 13 victoires  à Roland-Garros vs 70 ans de règne.  Nadal va-t-il s’offrir un quatorzième titre ? Il a sans doute fait un grand pas vers ce sacre en ayant raison de Djokovich en 1/4 de finale. En attendant, ce  chiffre 13 orne fièrement ses chaussures ! Sur sa route, restent Zverev, vainqueur d’Alcaraz au terme du plus beau match de la quinzaine, et Ruud, solide contre Rune, ou Cilic, auteur d’un tie-break stratosphérique dans son 5ème set contre Rublev.

Le Reine Elisabeth, consacré cette année au violoncelle, est sportif aussi. Le Serbe Petar Pejcic se dit très inspiré par Djokovich! Plus méditatif, j’ai aimé hier soir ce que j’ai entendu de l’Ukrainien Oleksiy Shadrin, dans la symphonie concertante de Prokofiev. Il a « fait pleurer Prokofiev pour son pays en guerre » écrivait ce matin Nicolas Blanmont dans La Libre Belgique.  On ne pouvait en effet ne pas songer à ce désastre.

Entre deux coups de raquette et deux coups d’archet, j’ai fait un saut à la galerie Meessen Declercq où se tient une nouvelle exposition de mon ami Evariste Richer, dont j’ai souvent parlé sur ce blog. Elle s’intitule  Every thing is gone green. C’est le titre d’un morceau du groupe de rock New Order, qui trouve un écho troublant dans la série de photos Maryon Park, décor de la scène inaugurale de Blow up  d’Antonionni.  Dans la foulée, j’ai vu, dans le nouvel espace bunkérisé et très muséal de la galerie Hufkens, une époustouflante exposition de Christopher Wool, commissionée  par Anne Pontegnie. Si j’admire depuis longtemps le peintre, je  connaissais mal l’oeuvre sculptée et l’oeuvre photographique de Wool. Cette exposition fait la part belle à cette dernière, et c’est une formidable découverte .

 

 

Vendredi 13 mai

Vendredi 13 ! Belle occasion de se réjouir de l’essor du football féminin, pour lequel j’ai un faible.  D’où vient cette expression -avoir un faible ? Elle se rencontre chez Corneille ou chez Molière. Je ne serais pas surpris qu’elle nous vienne des Précieuses. On trouve dans les Essais de Montaigne, livre 3, Chapitre…13 ! : « J’ai un tel faible pour la liberté que si quelqu’un m’interdisait l’accès à quelque coin des Indes, j’en vivrais moins à mon aise ». Mais cela dans le texte établi en français moderne. Dans sa langue originale, Montaigne écrit: « Je suis si affadi après la liberté que, qui me défendrait l’accès de quelque coin des Indes, j’en vivrais aucunement plus mal mon aise ». Faible dérive du latin flere, qui signifie pleurer. Est-ce aussi l’étymologie d’affadi ? je l’ignore.

J’ai ramené naguère d’un voyage, non aux Indes mais en Chine, aux confins du Tibet, une sublime estampe : elle reproduit une oeuvre de Guan Xiu ( grand peintre du IX ème siècle, à fin de l’ère Tang ), à qui était apparu  les 16 Arhats Luohan, les disciples majeurs du Bouddha, particulièrement vénérés dans la tradition du bouddhisme chan. Cette estampe représente Angaja Arhat, qui est le treiz!ème d’entre eux. Faut-il dire que je la vénère ?

Mercredi 4 mai

 

Dans quelques jours, chez Christie’s, sera mise en vente au prix de 200 millions de dollars  Shot Sage Blue Marilyn, le portrait de Marilyn Monroe peint par Andy Warhol en 1964. Cette peinture est  inspirée d’une photo prise au cours du tournage de Niagara, film de 1953 d’Henry Hathaway.

Shot Sage Blue Marilyn est ainsi titré parce que le tableau avait essuyé quelques coups de revolver tirés par une jeune femme qui avait dit souhaiter le photographier! Shot ! On peut se demander si cet acte n’inspira pas plus tard  la tentative d’assassinat de Valérie Solanas en 1968.

Dès 1962, année de la mort de l’actrice, Warhol avait réalisé un dyptique sur la base de la même photographie. Celui-ci réunissait des tirages sérigraphiques, en couleurs sur la gauche, en noir et blanc sur la droite. Visage solaire de Marilyn d’un côté, visage obscurci et progressivement estompé de l’autre. Vie et mort d’une étoile.

Tout autant que les célèbres boites de soupe Campbell’s, série datant de la même époque, ce dyptique constitue véritablement le socle de toute l’oeuvre à venir d’Andy Warhol.

Le hasard fait que sortent quasi conjointement deux documentaires, l’un à propos de Warhol : The Andy Warhol diaries , l’autre à propos de Marilyn Monroe: The mystery Marilyn (the inheard tapes), tous deux disponibles sur la plateforme Netflix.

Ils sont à voir absolument. Le premier a pour fil conducteur le journal que dictait quotidiennement Warhol à Pat Hackett, sa secrétaire à partir de 1968. Celle-ci en publia la transcription après sa mort. Le second est basé sur l’ enquête patiente du grand  journaliste irlandais Anthony Summers à propos des circonstances de la mort de Marilyn et les enregistrements restés inédits à l’appui de celle-ci.

Andy Warhol, Marilyn Monroe: autour de ces deux noms mythiques, à présent réunis dans cette enchère extravagante, c’est toute l’histoire de l’Amérique de la seconde moitié du XXème siècle qui passe en revue, comme au filtre de deux révélateurs ultrasensibles. Le dyptique de 1962 en condense toute la dimension tragique.

Quand meurt Marilyn Monroe, elle a 36 ans.  L’enquête d’Anthony Summers dévoile le comportement misérable des frères Kennedy, qui furent véritablement ses âmes damnées.. Ils ne lui survivront pas longtemps. L’Amérique va alors s’enfoncer dans la guerre du Vietnam et les émeutes raciales. Warhol, lui, disparait en 87, en plein coeur des années Sida, un an avant Jean-Michel Basquiat. Dans les journaux des dernières années de Warhol, une grande place est faite à son amitié pour Basquiat,

La tonalité des journaux d’Andy Warhol est sans aucun pathos, mais profondément triste. C’est le récit d’une vie qui, à l’image de celle de Marilyn, est celle d’une incommensurable solitude dans la formidable galère de ce qu’on appelait encore le rêve américain.

 

 

Mardi 12 avril

 

Ici et là, au gré de déambulations plaisantes  à Bruxelles et à Paris, j’ai glané quelques images intéressantes.

A la Fondation Boghossian, une exposition commissionnée par Louma Salamé s’ intitule Portrait of a lady, qui réunit diverses représentations de la femme à travers les âges. J’ai beaucoup aimé celle qui y accueille le visiteur, dûe à Joana VasconcelosA Beaubourg , c’est la mère de Charles Ray qui s’occupe de l’accueil ! Dans la lignée de Titien et de Manet…

Au Louvre, la Marquise de Solana de Francisco Goya ne manque pas d’allure non plus dans son genre. Elle se trouve un peu perdue dans la salle voisine à la Lady Macbeth de Füssli, à qui j’avais rendu visite voici peu.

 

Il y avait ce week-end beaucoup plus de monde au Louvre, qui, pour Lady Macbeth,  m’avait été ouvert un mardi, jour de fermeture.  Pas un chat dans la Galerie des Italiens ! Quel privilège !  J’ai pu vérifier cette fois-ci qu’on y avait réaccroché les deux Arcimboldo que j’avais découverts de retour d’une rétrospective à Metz. Louise Lawler et Alain geronneZ auraient aimé cet « arrangement »:

Ce qui m’avait surtout conduit au Louvre cette fois, c’était l’exposition du Livre d’images de Giorgio Vasari. A l’origine, sa Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes était accompagnée d’ un livre de  dessins et croquis, qui a été perdu. On en a cependant, au fil de  longues recherches ardues , retrouvé seize qui font,  pour la première fois, l’objet de la présente  exposition. Vasari a notamment reproduit un dessin qui avait ébloui Michel-Ange en personne:  Jeune  fille se riant d’un enfant mordu par une écrevisse de Sofonisba Anguissola, une artiste fort estimée de son vivant -elle fut même appelée à la cour d’Espagne- , un demi-siècle avant Artemisia Gentileschi. L’image est protégée par des droits, qui ne me permette pas de la reproduire ici, mais elle est aisément trouvable sur le site du Louvre.

Je termine par une trouvaille faite au Garage Cosmos à Forest, le lieu trop discret où, depuis plusieurs années, Eric Fabre nous dévoile régulièrement les trésors de sa collection. L’exposition présente, conçue en collaboration avec Dominique Rappez, s’intitule, en écho à James Joyce, Chaosmos. Elle rassemble des oeuvres remarquables qui témoignent de l’influence de la littérature sur les arts plastiques au XIXème et XXème siècles jusqu’à aujourd’hui. Et j’y ai découvert avec excitation Je hais le mouvement qui déplace les lignes, un fascicule réalisé par Broodthaers  autour de ce vers de Baudelaire, oeuvre que je n’avais jamais pu feuilleter. J’aurai sans doute l’occasion d’en dire un mot à l’occasion de la présentation de mon Eloge de Marcel Broodthaers, ce jeudi 14 avril à la librairie Peinture Fraîche.

 

Mercredi 23 mars

Marcel Broodthaers m’intéresse depuis fort longtemps. Je ne l’ai pas connu mais curieusement, j’éprouve à son endroit un véritable sentiment d’amitié. L’été dernier, sa compagnie ne m’a pas quitté et il en est résulté un petit essai: Eloge de Marcel Broodthaers, que publie La Lettre Volée dans son élégante collection Palimpsestes.

J’avais déjà commis quelques articles à propos de Marcel Broodthaers, mais pour me mettre à cet éloge, il a fallu une conversation avec Charlotte Friling et Dirk Snauwaert, alors qu’ils préparaient l’importante exposition du Wiels,  exposition dont j’ai déjà parlé sur ce blog (à l’occasion de son ouverture en septembre 21). Ils m’en ont en quelque sorte ouvert la porte, en attirant mon attention sur un des « poèmes industriels » rassemblés pour l’occasion, plaque intitulée  précisément Porte A . J’en ai tenté un exercice de lecture, qui a débordé celle-ci. Il fait, comme il se doit, 13 chapitres. .

Eloge de Marcel Broodthaers fait écho à une autre oeuvre très intrigante: une installation intitulée Eloge du sujet. A travers celle-ci, s’éclaire le fil qui relie Marcel Broodthaers à Jacques Lacan, un fil qui se croise avec ceux menant à Magritte, à Mallarmé ou à Edgar Poe. Broodthaers était en effet quelqu’un de très cultivé.

J’aurai l’occasion de présenter ce livre très prochainement à la librairie Peinture fraîche (10, rue du Tabellion à Ixelles) au cours d’une conversation avec mes amis Michel Lorand et François de Conninck. Ce sera jeudi 14 avril à 18h.

Comme eût dit le perroquet cher à Broodthaers :

Ne dites pas que je ne l’ai pas dit !