Vendredi 13 septembre

Depuis quelques jours, il n’est question que du vendredi 13. Non pas celui de ce mois de sptembre 2019, mais du vendredi 13 avril 2029, jour où, parait-il, un météorite de belle taille – plus de 300 mètres- s’approchera dangereusement de l’atmosphère terrestre. Baptisé Apophys, du nom du dieu égyptien du chaos, il pourrait nous réserver le sort encouru naguère par les dinosaures ! Sera-ce, comme eût dit Louis Wolfson, Point final à une planète infernale ? Au fait, est-il bien  besoin de ce caillou pour y arriver ?

Vendredi 13 ou pas, sur l’échelle de Turin -soit le classement de 1 à 10 des risques d’impact des météorites sur la terre-  Apophys ne recueille en tous cas que la cote assez minable de 2.

Qu’est-il inscrit dans les astres, d’ici 2029 ou plus tard ? Les météorologistes, qui  sont les devins de notre temps, ne nous prédisent que fournaise infernale, déluges, ouragans, désertification. Les écologistes dénoncent l’épuisement des ressources naturelles, la disparition galopante des espèces, la pollution généralisée des mers, des terres et de l’air. Pas en reste, des économistes dispensent les oracles les plus sombres: crash boursiers, faillite des états, anarchie générale. On voit venir des guerres dévastatrices.  Ce tableau est bien déprimant, mais cela nous empêche-t’il de croire au Père Noël ? Finalement, tout s’arrangera., non?   A suivre Lacan, les seuls assez lucides pour croire vraiment à l’Apocalypse sont les fous.

Paul Jorion, que j’ai croisé il y a bien longtemps, et qui tient aussi un blog, n’est pas fou, enfin juste ce qu’il faut pour faire des prophéties. Depuis qu’il avait parmi les tout premiers anticipé la crise des subprimes en 2008, il est devenu une star considérée en matière de finance et d’économie. Enfin considérée par certains, pas par tous, loin de là.  Un de ses livres porte un titre ironique: Le dernier qui s’en va éteint la lumière. A bon entendeur salut.

Lacan a, à l’occasion, énoncé des prophéties, et pas des plus drôles, telles l’ extension croissante des procès de ségrégation et la montée du racisme. Parfaite démonstration de ce constat: plus de commissaire européen à l’immigration dans la nouvelle équipe d’Ursula Von der Heyden, mais un commissaire en charge de  la protection du mode de vie européen !  Une « grossière erreur de communication » titrait hier un éditorialiste ! Ah la com’!

En vérité, ce changement veut dire quatre choses: 1°) que le problème de l’immigration  s’appelait  en vérité le mode de jouir européen; 2°) que ce mode de jouir est incompatible avec d’autres -oui, comme la colonisation l’a établi aux dépens des soi-disant sous-développés !- ; 3°) que, selon l’implacable binaire mis en lumière par Jean-Claude Milner, ce problème exigeait une solution, 4°) qu’il est désormais réglé, la protection des frontières  européennes étant à présent assurée.

J’entendais il y a 2 jours  à la radio-c’était le 11 septembre- l’admirable WTC9/11, composé par Steve Reich en hommage aux victimes des Twin Towers. Le siècle a commencé avec ces images d’apocalypse, qui avaient inspiré à Stockhausen des propos complétement déplacés: la plus grande oeuvre d’art jamais réalisée. Rappelons-nous plutôt que  WTC sont aussi les initiales du Wolhtemperierte Clavier de Jean-Sébastien Bach. On aimerait que ce clavier bien tempéré inspire davantage les « communications » de  ceux qui chantent le « mode de vie européen ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mardi 27 août

L’exposition Roman-photo,montée l’an dernier au Mucem à Marseille, a été reprise cet été au Musée de la photographie de Charleroi (à Mont sur Marchienne). Absolument formidable, elle est encore visible jusqu’à fin septembre.

Genre méprisé, vilipendé en son temps tant par la presse catholique que par la presse communiste, le roman-photo, né en 1947 en Italie, est un formidable miroir de la société européenne des années 50-60. Michelangelo Antonioni ne s’y est pas trompé qui réalisa dès 1949 un court métrage documentaire consacré à ce phénomène, aussi massif que l’entrée de la télévision dans la vie quotidienne ou l’expansion de la voiture individuelle. Jean-Luc Godard non plus ne s’y trompa pas, qui vit d’un bon oeil son photographe de plateau Raymond Cauchetier adapter A bout de souffle sous la forme de roman-photo.

Personnellement j’ai adoré le roman-photo, je lisais Nous deux avec délectation. Contrairement à Roland Barthes, qui n’en a pas saisi, et c’est surprenant, la valeur mythologique, Jacques Lacan s’en émerveillait au cours de  son séminaire (8 avril 75) :  Je ne regarde jamais les bandes dessinées.  J’ai honte ! J’ai honte parce que c’est merveilleux, n’est-ce pas ? …c’est même pas des bandes dessinées, c’est des photomontages, enfin c’est sublime, c’est des photomontages – j’ai lu ça dans « Nous deux » – des photomontages avec paroles, et alors les pensées c’est quand il y a des bulles !
Lacan s’emmêle un peu, il ne distingue qu’imparfaitement la BD et le roman-photo, mais enfin il n’hésite pas à le dire : Nous deux, c’est sublime. Et puis il relève ceci : la pensée, c’est quand il y a des bulles. Là, c’est davantage le cas dans la BD que dans le roman-photo. Les paroles sont dans des bulles fléchées en direction du personnage qui les tient. Mais il y a aussi des bulles sans fléches,vers laquelle, comme des bulles de savon,  de plus petites montent de la tête du personnage: ce sont des pensées. Celles qui traversent le personnage. Rien à voir avec de soi-disant réflexions intérieures.  Des pensées , qui s’évaporent!

Ca me rappelle cette phrase du délicieux Marcel Havrenne: la pensée bul n’est pas souvent ce qu’on croit. Ce serait même, le cas échéant, tout le contraire .

 

 

Mercredi 21 août

Dans les divers notices biographiques que j’ai pu lire à propos de Stéphane Mandelbaum, quelque chose d’essentiel et de troublant n’est pas indiqué. Quand, à l’âge de douze ans,  Stéphane a débarqué au  Snark à La Louvière où je travaillais à l’époque, il ne savait ni lire ni écrire. Mais quelques mois plus tard, il n’en était plus rien. Un déclic avait eu lieu, qui tient à une bonne rencontre: celle d’un de mes collègues, un homme merveilleux, un homme droit, modeste et spirituel, instituteur par son formation, avec qui il noua très vite une relation privilégiée. Stéphane descendait des survivants à deux génocides, arménien du côté de sa maman, juif du côté d’Arié son père. Nelson est burundais, et lui aussi il a survécu à un génocide. En avaient-ils parlé? Nelson, que j’ai revu il y a quelques jours, n’en a pas gardé le souvenir. Mais je ne doute pas qu’une fraternité secrète ait trouvé là sa source.

Au Burundi, pays toujours en quête d’apaisement, comme le Rwanda voisin, Nelson n’est pas retourné vivre. Mais il y a fondé, dans le village où il est né, une école, projet que  quelques anciens du Snark, dont je suis, ont soutenu et dont nous suivons attentivement le développement. Avec son épouse Mélanie, qui est pédiâtre, il  consacre à présent  ses efforts à la création d’un dispensaire, dont  l’ouverture est prévue dans deux ans. J’espère beaucoup pouvoir y assister.

Il y a peu de témoignages de l’histoire post-coloniale tragique du Burundi. Je me dois donc de signaler  L’école anormale de Kiremba (éd. L’Harmattan,2017) de  Berckmans Nijimbere, qui est le neveu de Nelson Bindarijé. Récit de la rafle dont furent victimes en 1972 les professeurs et élèves hutus de l’école secondaire où il étudiait, rafle à laquelle il échappa par miracle. Berckmans Nijmbere vit au Canada, mais comme Nelson, il a aujourd’hui oeuvré à la création d’une école dans son village natal.

 

 

 

Samedi 3 août

Les géniales Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon sont  heureusement rééditées en poche (éd. Libretto). Dandy anarchiste, ami de Mallarmé, de Mirbeau, d’Apollinaire, de Breton, rédacteur en chef de la mythique Revue blanche, critique d’art grand découvreur de talent, Fénéon rédigea de février à novembre 1906 pour le journal Le matin de brêves dépêches dans une langue administrative parfaitement impersonnelle, qui sont autant de perles d’humour noir.

Quelques exemples, piqués vraiment au hasard

Le canonnier Ruffet s’est enfui de la prison de Brest avec la sentinelle. Lui seul a été rattrapé.

Toujours, on empêchait Madame Couderc, de Saint ouen, de se pendre à son espagnolette. Exaspérée, elle s’enfuit à travers champ. 

Comme son train stoppait, Madame Parluccy, de Nanterre, ouvrit, se pencha; Passa un express, qui brisa la tête, et la portière.

Son képi de forestier s’étant envolé, Christian, qui dévalait en char la pente de la Vologne, sauta, et , tombant, se tua

A Verlinghem (Nord), Madame Ridez, 30 ans, a été égorgée par un voleur, cependant que son mari était à la messe.

Monsieur jules Kerzezo présidait une société de gymnastique, et pourtant, il s’est fit écraser en sautant dans un tramway, à Rueil.

L’ex-maire de Cherbourg, Gosse, était en proie à un barbier, quand il cria et mourût, sans que le rasoir y fût pour rien.

Les Blanquer suaient l’alcool. Un cabaretier osa leur refuser à boire. Ils le frappèrent d’un poignard indigné.

Lefloch, Bataille et Bernard n’avaient encore recueilli que 2kilomètres de fil téléphonique quand on les arrêta. 

Cet éventail désopilant m’a inspiré. Alors voilà, ce que j’ai cueilli dans la presse de ces derniers jours :

A Baer le Duc, la doyenne de la frontière sert la bière. Elle aimerait finir sa vie dans son café.  De préférence derrière son comptoir.

Trop de plans de sécurité; la police s’y perd. Face aux nombreux plans à l’échelle locale, nationale, européenne, la police n’en sort plus.

Des jeunes d’un mouvement de jeunesse de Zonnergem affirment u’un agriculteur leur a tiré dessus, alors qu’ils traversaient un champ de maïs. L’agriculteur était furieux et les jeunes très affectés.

« Je ne comprends pas pourquoi se donner tant de peine pour briguer la présidence , juste pour parler de ce qu’on ne peut pas faire sans vouloir se battre ». La sénatrice Elisabeth Warren a ainsi recadré le député  du Maryland, Delanney , sous un tonnerre d’applaudissements.

A Brasilia, Bolsonaro annule un rendez-vous avec Jean-Yves Le Drian pour se faire couper les cheveux. après ce rendez-vous manqué, ce dernier a « gardé le calme des vieilles troupes ».

Le père de Boris Johnson supplie l’UE de faire un geste. Europhile, Stanley Johnson juge que la position des 27 sur le Brexit précipite le Royaume-Uni  « du haut de la falaise « .

La réglementation pour les trottinettes se durcit à Paris. Pour « en finir avec l’anarchie » et calmer la grogne des Parisiens, la maire , Anne Hidalgo, a annoncé des mesures destinées à encadrer l’essor des trottinettes.

Dans les Pyrénées arriègeoises, la haine de l’ours gronde. Face à la colère des éleveurs, l’Etat a, pour la première fois, mis en place des mesures d’effarouchement de l’animal.

« Je me sens plus éleveur qu’avant la robotisation ». Benoit boivin se félicite d’avoir investi dans un robot de traite pour ses vaches.

En moins d’une heure, j’en ai relevé encore bien d’autres. Je recommande vivement cet exercice édifiant.

 

 

Mardi 23 juillet

 

Cet appel n’est pas autorisé ! : voilà le message sec que l’ai reçu en formant le numéro de téléphone de Marcel Broodthaers, que l’artiste espagnol Mario Garcia Torres, qui expose actuellement au Wiels, avait prétendûment réactivé. Illusion brought me here,  son exposition porte bien son titre. 

Le décepteur (ou le trikster) est une figure dont les anthropologues ont saisi toute l’importance dans de nombreuses cultures. Dans nos sociétés contemporaines, les artistes tiennent souvent ce rôle essentiel, malicieux et fort salubre, incarné dans les mythes ou la littérature par un animal (le renard, le coyotte, la corneille,…) ou un enfant (le lutin, le gnôme, le troll, Tyll l’espliègle, Poucet,..). Il est rusé, farceur, irrévencieux, se joue des lois, des institutions, des conventions, des idéaux et des illusions.

En dépit de son usage de la provoc, ce n’est pas la pente de Castellucci, qui avait déjà réussi la prouesse de transformer ce chef-d’oeuvre de légéreté qu’est La flûte enchantée en un cauchemar. Mozart est décidément sa victime favorite, il s’attaque à présent au Requiem, retransmis par Arte il y a quelques jours depuis Aix en Provence. Quel est le propos de Castellucci? L’extinction de tout: des espèces, des civilisations, des  langues, de l’art, des planètes, du temps, de l’espace, du vent, …C’est lourd, ennuyeux, prétentieux, et d’un goût plus que douteux. Le comble: cette scène gratuite où un jeune garçon de 7 ou 8 ans joue au football avec un crâne. Scène insupportable, inspirée d’un fait réel filmé en son temps (où ça? En Bosnie, en Afghanistan, au Rwanda, je ne sais plus au juste).

Comme c’est facile de s’emparer de la plus belle musique du monde pour nous faire avaler ses fantasmes les plus morbides sur fond de l’air décliniste du temps !  Alors un conseil en ces jours d’été: installez-vous loin de votre téléviseur sous un parasol;  choisissez un bon enregistrement du Requiem; prenez si vous voulez cependant vous instruire du devenir incertain du monde une très bonne lecture : L’événement Anthropocène de Bonneuil et Fressoz (Seuil, coll.Points); et si d’aventure de petits enfants jouent au ballon dans les parages, réjouissez-vous de ce spectacle  de lutins.

 

 

Dimanche 21 juillet

Dans Libération de ce week-end, interview de Lionel Naccache, auteur du livre Le nouvel inconscient, qu’avait  notamment commenté Eric Laurent au cours du récent congrès Pipol 9, à propos de son nouvel essai intitulé Nous sommes tous des femmes savantes. (ed.Odile Jacob).

Lionel Naccache y développe le concept de « névrsoe cognitivo-sexuelle ». De même que dans Les femmes savantes de Molière, les deux soeurs Henriette et Armande s’opposent en se réfugiant l’une dans la connaissance et l’autre dans la sexualité, un clivage est à l’oeuvre chez nos contemporains qui conduit à cloisonner la sexualité et la connaissance, alors que  que la sexualité est elle-même une modalité de la connaissance. Or, à suivre Lionel Naccache,  il  est une formule de la connaissance: XyX’ , qui décrit l’expérience de la rencontre d’un « système subjectif » (X) avec une information extérieure (Y) qui va produire une transformation plus ou moins radicale de X. Appliquons cette formule à la sexualité, et nous avons le sésame qui fait de la rencontre entre deux partenaires sexuels le lieu d’une double mutation dans l’inter-pénétration de deux intimités subjectives. Eureka !

Le mot clé dans l’affaire est celui d’inter-pénétration: elle concerne aussi bien les hommes que les femmes. Il s’agit pour l’un comme l’autre  de se laisser pénétrer par une « information » susceptible de les transformer.  Affaire de cognition , la sexualité s’épanouit dans un savoir échangé:  (XyX’) 2.  Mais voilà depuis le siècle de Molière, il y a une perte de contact entre la connaissance et la sexualité. La névrose moderne cognitivo-sexuelle tient à l’armure intérieure qui protège le X de tout risque de transformation, à un refus de cette inter-pénétration, dont la formule est pourtant simple, que diable!

Dans cette interview, se dénude ainsi avec une naïveté confondante le fantasme du savant neurocognitiviste, recouvrant ce qui fait le b.a.ba de l’expérience analytique, soit que   la sexualité fait  trou dans le réel, et qu’aucun savoir n’en donne la clé.

 

 

 

Vendredi 14 juin

Ce jeudi soir, s’ouvrait au Musée Juif de Bruxelles une exposition, la première depuis les odieux attentats d’il y a trois ans. C’eut été une double faute que de ne pas s’y rendre. En effet, outre que saluer cette réouverture s’imposait, il s’agit d’une exposition Stéphane Mandelbaum, dans la suite de celle de Beaubourg.

J’ai déjà dit il y a quelques semaines combien celle-ci m’avait touché. Dans l’exposition qui s’ouvre, on retrouve la plupart des oeuvres présentées à Paris, mais aussi bon nombre d’autres. L’ensemble est impressionnant, il nous immerge dans un Inferno où les camps de la mort  voisinent  avec  les bordels, un monde de blasphème et de perdition. Les portraits sont des ceux d’artistes qui , comme Pasolini, ont « jeté leur corps dans la lutte »: Arthur Rimbaud, Francis Bacon, Pierre Goldman, mais aussi les abjectes figures de Goebbels ou d’Ernst Röhm, ou celles de proxénètes et de prostituées. Et puis il y a les autoportraits, à commencer par ce bouleversant Stéphane suspendu au crochet de boucherie, et au sexe sanguinolant. Tout cela jeté le plus souvent sur de grandes feuilles de papier bon marché, mêlés à un fourmillement de  gribouillages, de phrases éparses en français , allemand ou yiddish, d’insultes, de citations et de collages divers.

Au centre de cette danse macabre, on perçoit un rire grinçant et une hâte fébrile. Et qui comme moi a connu ce gentil garçon à la figure d’ange, sent derrière ce théâtre de la cruauté battre un coeur pur et l’affirmation désespérée de la vie jusque dans la mort -formule de l’érotisme selon Bataille.

Vendredi 7 juin

 

C’est le grand jour à Roland-Garros:  Roger Federer, de retour sur la terre battue après trois ans d’absence, se retrouve en demie finale face à Rafael Nadal. Le match dont on rêvait depuis le début du tournoi. Le clou, le pied, le septième ciel, l’au-delà du plaisir, l’explosion sur l’échelle de Richter.   Coïncidence ? Voilà que parait aux éditions Navarin un ouvrage signé Theodor Saretsky qui nous révèle les écrits secrets de Freud sur le « sexe comme sublimation du tennis ». Où nous apprenons jusqu’où la folie tennistique peut entraîner.

Par exemple ce cas d’un jeune homme de vingt-sept ans qui souffrait d’une déperdition d’énergie libidinale ; il mettait des heures à ajuster son préservatif, si bien qu’il avait le sentiment que l’acte lui-même était une corvée imposée de l’extérieur. Une peur irraisonnée des maladies vénériennes lui gâchait le coït et l’éloignait progressivement des plaisirs sexuels. Après trois ans d’une analyse approfondie, il apparut que cet individu phobique jouait au tennis en oubliant d’enlever la housse de sa raquette. Naturellement, son jeu s’était considérablement détérioré, entraînant l’apparition de symptômes divers : apathie, dyspepsie, insomnie. L’interprétation des rejetons de son inconscient révéla que cet acte manqué, cet « oubli » significatif renvoyait à une réaction de défense intériorisée contre l’exhibitionnisme et à une névrose précoce de l’imperméable. » (p.61).

Bien, l’heure approche du choc attendu. Tous les services d’urgence sont, je l’espère, en alerte.

Jeudi 6 juin

J’avais supplié mon ami le pianiste Jean-Luc Plouvier, qui veille à mon éducation musicale, de m’obtenir une place pour Einstein on the beach hier soir au Kaaitheater. En vain. Pensez donc: pour cette unique représentation à Bruxelles, il fallait s’y prendre un an à l’avance pour s’assurer d’une réservation. De telles prévisions ne sont pas dans mes habitudes! En dernière minute, grâce à Janine Dath, j’ai par bonheur pu assister à la chose.

Créé à Avignon en 1976, l’opéra de Philippe Glass et Robert Wilson est en effet l’objet d’une reprise, épurée de toute théâtralité, par l’ensemble Ictus et le Collegium Vocal de Gand, avec la participation de Suzanne Vega.

On entre dans Einstein on the beach comme on entre dans une cérémonie, dont on redoute un peu la longueur. Philippe Glass concevait d’ailleurs très bien qu’on en sorte de temps à autre ou qu’on s’y assoupisse, ce que  favorise certes le caractère hypnotique de sa musique. Ceci m’est arrivé au cours de la première heure, jusqu’à ce que soudain – quand précisément je ne saurais le dire-, je sente le spectacle décoller, et l’apparente monotonie de cette musique répétitive nous entraîner dans une spirale fascinante, où des échos de Purcell glissaient étonnamment vers les volutes planantes de Pink Floydt à Pompéi, cependant que  de sa voix pure, à la diction parfaite, Suzanne Vega  achevait de nous envoûter.

Mais ce qui m’a le plus soufflé, c’est la formidable performance de Jean-Luc Plouvier, qui,  plus de trois heures durant, n’a quasiment jamais abandonné son clavier. Et quand il le fit, ce fût…pour mêler sa voix au choeur, lors d’un des moments les plus forts de cette soirée mémorable.

Mardi 28 mai

De Flandre ou d’Europe, les nouvelles sont mauvaises d’où qu’elles viennent.
Alors, j’abandonne sur une chaise le journal du matin, histoire de déjeûner en paix.

Entre le Belang et la NVA, la répartition est parfaite. Le deuxième se légitime comme parti respectable, le premier comme parti désormais respecté du premier. Ce schéma a de l’avenir.

La fausse symétrie populisme de droite/ populisme de gauche brouille parfaitement les cartes. Au bénéfice du premier évidemment.

Le salut par l’écologie: nouvelle arche de Noé.? Hum, face au camp de concentration…

Débats, commentaires, promesses, rétropédalages, autocélébrations, naïvetés,  canailleries, prophéties,  expertises, débilités, blabla de sociomanes à tire larigot; me revient cette phrase épatante de Jean-Caude Milner (in De la syntaxe à l’interprétation, Seuil) : le caquetage incessant de ces petits cénacles me transporte, paraphrase du dit célèbre  de Pascal : le silence éternel de ces espaces infinis m’effraye.

Mort de François Weyergans. Triste.  J’ ai adoré Le Pitre, récit hilarant de son analyse avec Lacan. Rien de mieux à lire après le déjeûner (en paix).