Samedi 4 février

 

Ce mercredi 8 février, se tiendra au Centre Culturel de Namur (Anciens Abattoirs de Bomel) la quatrième édition du cycle  One + One +,  initié en 2017 avec le duo Marcel Berlanger – Evariste Richer. J’y ai convié cette fois  Lucile Bertrand et Elise Leboutte, pour une manière de  dialogue entre leurs deux oeuvres.  Voici les quelques mots de présentation de cette exposition intitulée Elsewhere :

Lucile Bertrand est une artiste française (établie à Bruxelles) qui construit patiemment , à travers dessins, sculptures , installations et videos, une oeuvre subtile, élégante, toute en finesse. Un monde flottant, fait de temps suspendus et d’apparitions fugitives, d’où surgit, sans avoir l’air d’y toucher, la clarté singulière d’un tracé aussi net que le vol d’un oiseau. Et aussi l’acuité d’un propos où éthique et politique se conjoignent  à l’esthétique.

Elise Leboutte, née à Dinant, vit et travaille à Bruxelles. Ses peintures se découvrent comme le lieu d’une expérience méditative  intense au travers de la couleur et  de la lumière.  Une lumière qui, toujours  semble émaner de l’oeuvre elle-même, comme au travers d’un vitrail.  La peinture est abstraite, mais l’expérience on ne peut plus concrète. Sa première émotion esthétique remonte à un souvenir précis datant de ses 4 ans : la lumière bleutée qui filtrait à travers un voile dans sa chambre d’enfant.

Une musicalité délicate émane des oeuvres de Lucile comme de celles d’Elise. Une atmosphère, qui, chez l’une comme l’autre, conjugue le « je ne sais quoi » et le « presque rien » chers à Vladimir Jankélévitch à l’évidence transparente d’un air de Purcell.

Elsewhere:  les oeuvres de l’une et l’autre, Lucile et Elise, font signe d’un ailleurs, d’un au-delà des oeillères, des frontières, des barrières. Elles ne forcent rien, elles invitent au voyage, elles ouvrent des passages, au fil desquels se rappeler ce dit merveilleux de Raymond Queneau « les gens pensent que 2 et 2 font 4, mais ils oublient la vitesse du vent ».

Lundi 16 janvier 2023

 

J’ai quitté Marseille à regret hier après trois jours fort agréables grâce à l’accueil de mes amis du Cercle de l’Antenne Clinique de Gap. Ceux-ci m’avaient convié à un plaisir rare: une conversation sur l’art et la psychanalyse au départ de leur lecture de mon  livre Un musée imaginaire lacanien et de celui qui en est pour une part le prolongement: L’envers du décor. 

Si je m’aventurais à donner aujourd’hui une nouvelle suite à ce livre, comment procéderais-je? Peut-être à partir d’un certain nombre d’objets électifs de Lacan, autour desquels pourrait se concevoir une constellation d’oeuvres : miroir, vase,  os gravé magdalénien, photo d’éléphant,  boite d’allumettes, schofar, escabeau, bande de Moebius, cigare tordu,…autant d’objets lacaniens très significatifs.

L’objet qui a plus spécialement mobilisé l’attention des membres du Cercle de Gap et vectorialisé leurs réflexions, c’est le noeud. Le noeud borroméen et le trou qu’il enserre. Un trou tourbillonnant, source d’un souffle de vie, vortex qui pousse au dire et à l’invention créatrice.

A partir de cette préoccupation commune, chacun a épinglé des oeuvres qui lui parlaient: tableaux, photographies, films, installations : Cézanne et la Sainte Victoire, Giacometti, Pierre Soulages,  la Venus de Botticelli, la Pieta de Michel-Ange dans sa cage de verre à St Pierre de Rome, le Narcisse de Caravage, Le Mement Mori d’Ai Weiwei, Joseph Beuys, Anselm Kiefer, le projet Blair Witch… L’une des participantes a aussi témoigné de sa propre pratique de la photographie et des instants de jouissance que celle-ci lui assure.  Bref, cette rencontre fut un moment d’échanges intense, comme il en est trop peu.

Cette escapade au pied des Alpes me donna aussi  l’occasion de découvrir deux fort belles expositions : celle de Ghada Amer en trois lieux à Marseille (Mucem, Frac et Centre de la Vieille Charité) et celle d’Yves Klein à l’Hôtel de Caumont à Aix en Provence.

J’ai évoqué Yves Klein, trop sommairement, dans mon Musée imaginaire, à propos de son Saut dans le vide si j’ai bon souvenir.. Quant à Ghada Amer, je lui ferais à coup sûr une place de choix dans celui que je pourrais concevoir aujourd’hui. On est pantois d’apprendre qu’étudiante à la Villa Arson naguère, on lui refusa l’inscription dans l’atelier de peinture. Le mixte de peinture et de tissage qu’elle a inventé donne le jour à des tableaux d’une beauté raffinée et d’une sensualité subtile, qui déjoue l’opposition entre  art abstrait et art figuratif.  Opposition stérile s’il en est, comme Lacan l’a souligné dans son Séminaire L’éthique de la psychanalyse, en un temps où elle  partageait virulemment  la critique. J’ai commenté ce passage à Gap, et aussi dans un article qui paraîtra dans le prochain numéro de La cause du désir sous le titre « L’érotique lacanienne de l’art ».

Jeudi 29 décembre

Je ne sais plus du tout par quel hasard j’avais découvert cette image fort curieuse de la Fortune. Il s’agit d’une enluminure du début du XVème siècle, illustrant le De casibus virorum illustrium de Boccace dans sa première traduction française, dûe à Laurent de Premierfait, également premier traducteur du Décaméron.

On trouve à la même époque de nombreuses représentations de la Roue de la Fortune. Elles accompagnent ainsi  la Cité de Dieu de Saint Augustin, le Roman de la Rose de Jean de Meung , l’Epitre d’Othea  de Christine de Pisan . Mais dans aucune de celles-ci, cette roue n’apparait sous la forme de ces 13 bras qui donnent  à la déesse chère aux Romains un petit air de Shiva.

Dans cette belle enluminure, les caprices de la fortune aux yeux bandés sont évoqués par les dispositions ,à chaque bras changeantes, des doigts de la main. Le personnage qui l’interroge ne semble pas très rassuré. C’est que le De casus virorum illustrium de Boccace semble surtout s’attacher au sort des infortunés, au premier rang desquels ce pauvre Adam!

Est-ce donc l’image la plus appropriée pour formuler des voeux ? Pas sûr! N’empêche, ses 13 bras me ravissent. D’autant que l’année 2023 commence fort bien pour moi. Ce vendredi 13 janvier, je serai en effet à Gap, à l’invitation de mes amis Jacques Ruff et Martine Revel, pour une conversation sur l’art et la psychanalyse au sein du Cercle qu’ils animent. Heureuse fortune !

Mes voeux sont donc simples, et, désolé, à très court terme et parfaitement égoïstes: d’ici vendredi 13 janvier, pas de grêves du personnel aérien, pas de tempêtes de neiges, pas de reprise du covid, pas d’extinction de voix! Est-ce trop demander ?

Quant aux lecteurs de ce blog, je leur souhaite par 13 fois le meilleur.

 

 

 

Mardi 20 décembre

Cette photographie a été prise, à Buenos Aires sans doute,  par mon excellent collègue psychanalyste argentin Fabien Fajnwaks. Et ce même jour, je découvre cette autre vitrine, londonienne:dans laquelle un graffiti fameux de Banksy a été détourné à la grande colère de celui-ci, qui a aussitôt appelé à aller se servir gratuitement dans cette boutique Guess de Regent Street.

Dans la vitrine de Zara House, trône un lit double, qu’on imagine confortable à souhait. A pied de celle-ci,un SDF a donc, avec une ironie confondante, choisi d’installer le carton qui lui tient lieu de couche. Une jeune femme, en lunettes solaires et sac en bandouillère, dans une tenue peut-être achetée chez Zara, passe sans lui prêter la moindre attention,  toute entière occupée à son smartphone. Dans la vitrine du magasin Guess, surmontant quatre mannequins masculins, une reproduction grand format de la Flower Thrower de Banksy, utilisée sans son consentement. Toute la perversion du capitalisme se résume dans la réunion de ces deux images.

Dimanche 4 décembre

En Iran, le beau slogan « Femme, vie, liberté » n’a certes pas encore triomphé. Mais il a déjà réussi à faire reculer le pouvoir islamiste sur la police des moeurs. Manoeuvre tactique peut-être, nous le verrons vite. Il n’empêche, il y a là un signe.

Le geste des femmes -et aussi à présent des hommes- se coupant une mèche de cheveux ou feignant de le faire, est magnifique .

Autre geste admirable, en Chine, où l’on parle à présent de la « Révolution des feuilles blanches ».  Tout y a été fait pour effacer de la mémoire collective le mouvement étudiant de 1989, qui aboutit au massacre de Tiananmen. Les feuilles blanches que les manifestants brandissent, ô combien courageusement,  33 ans plus tard, ne visent pas seulement la censure à l’oeuvre aujourd’hui, elles dénoncent celle sur laquelle s’est bâti un régime tyrannique, un régime qui a fait de l’Empire du milieu l’empire du silence.

Un nouveau chapitre de l’art d’écrire sous la persécution – titre d’un ouvrage célèbre de Léo Strauss- se découvre donc à travers ces feuilles blanches.

Interrogé ce soir sur France 5, Lun  Zhang, un des anciens leaders de 89, réfugié en France, soulignait par ailleurs ceci, qui différencie la situation présente de celle de 89: la révolte en cours est la première insurrection contre une dictature numérique. La surveillance terrifiante  qui pèse en permanence sur la population chinoise -une caméra pour trois habitants et une reconnaissance faciale obtenue en 7 secondes !- est inimaginable sans les outils de la digitalisation. En ce sens, cette révolution des feuilles blanches fait signe d’une menace généralisée, qu’encourt la démocratie partout dans le monde.

 

 

Vendredi 11 novembre

 

11 novembre. Jour sinistre et dégueulasse. Des claironnades à tous les coins de rue. Des zèbres à face de rats, bardés de ferraille, qui célèbrent une guerre qu’ils se figurent avoir gagnée. Comme si le fait d’en avoir subi une n’avait pas suffi à les faire revenir sur leur opinion sur la matière. Et ceux qui ont fait celle-ci referont le même chemin que leurs pères. Mêmes mascarades, mêmes grimaces. Quand donc s’apercevra-t-on que ce sont toujours les mêmes qui perdent ? (Pol Bury)


J’ai trouvé ces lignes, extraites de son Journal inédit,  en lisant hier  le superbe ouvrage de Frédérique Martin-Scherrer consacré aux écrits de Pol Bury, conjointement publié par les éditions CFC et le Daily-Bul.  La joyeuse aventure du Daily-Bul, revue louvièroise dont Pol Bury fut un des fondateurs avec André Balthasar et Marcel Havrenne, y  est naturellement retracée.

Cette année est celle du centenaire de la naissance de Pol Bury.  Le Centre de la gravure et de l’image dessinée de La Louvière organise, à cette occasion, une exposition, qui malheureusement ne privilège pas la part la meilleure de son oeuvre, je veux parler de ses fascinantes sculptures cinétiques.

Qui doute de ce jour - »sinistre et déguelasse »- du 11 novembre peut éclairer sa lanterne en regardant A l’Ouest rien de nouveau, le film récent du cinéaste allemand Edward Berger, inspiré du roman d’Eric-Maria Remarque (en ligne sur Netflix).

Qui veut se remonter le moral peut ensuite lire les perles de la pensée Bul, celle qui n’est pas toujours celle qu’on croit, disait Marcel Havrenne; c’en serait même, le cas échéant, tout le contraire. Exemple parfait avec ce texte de Bury, paru dans son recueil Esthétiques galopantes, qui avait enchanté le grand Jean Tardieu:

Linguistique

Le Signifiant n’en avait pas encore fini de s’essoufler.Réquisitionné par une génitalité indécise, il courait de l’un à l’autre, du dedans au dehors, du fermé à l’ouvert. Et même, qui l’eût cru? du fendu au défendu.

La dernière fois qu’il s’était mesuré au Signifié, ils en étaient venus à s’irriter l’un contre l’autre. Les quatre coins de la constellationsignificative avaient résonné de leurs gros mots. Cette surenchère verbale était allée crescendo, un mot poussant l’autre un peu plus loin, plus près du vide, frisant le silence.

A quelque temps de là, le Signifiant croisa le Signifié au détour d’un discours. Il portait de l’arabesque plein les phonèmes mais ses structures laissaient à désirer. Ni l’un ni l’autre ne remarquèrent que leur typologie était négligée.

Croyant ne pas s’apercevoir, ils se tirèrent la langue, conscients qu’ils manifestaient ainsi l’essentiel du discours.

 

Lundi 31 octobre

Pas trop le loisir ces temps derniers de songer à  ce blog.

Il m’importe cependant de saluer la parution de l’ouvrage de mon ami Gérard Wajcman, Ni nature ni morte (Les vies de la nature morte) , Nous éd.

Le sous-titre paradoxal condense fort bien ce que le livre s’emploie à démontrer: la nature morte est un genre qui célèbre la vie, les objets de plaisir de la vie humaine. En quoi elle se distingue  d’un genre auquel on l’dentifie régulièrement, celui de la Vanité. Il est vrai que l’âge d’or de la nature morte, celui de la peinture hollandaise du XVIIème Siècle est aussi bien celui des peintures de vanités. Endroit et envers l’une de l’autre, leurs auteurs sont d’ailleurs les mêmes, il y avait donc de quoi s’y tromper. La thèse de Gérard Wajcman n’en est pas moins robuste, convaincante, éclairante. Elle se déploie sur près de 400 pages denses et agréablement illustrées, dont il ne saurait être question de reprendre ici toutes les arcanes, aussi originales que surprenantes parfois, et qui nous baladent dans l’histoire de l’art bien au-delà de la période où le genre est attesté comme tel.

Pour l’heure, je m’amuserai simplement à épingler une succession d’énoncés témoignant de l’empan extraordinaire de son enquête. C’est quoi la nature morte (nm) selon G.W ?

-la collection de coquillages (collectés par l’homme de Néandertal ) , ce serait la première nm.

-la nm est l’art qui accomplit la sublimation de l’objet naturel en oeuvre d’art. Elle serait donc l’art de la dénaturation de la nature.(…) La nm, c’est l’art de la culture de l’objet

-la nm est l’art qui se consacre à montrer l’objet, et, par là, à le penser. La nm est une forme qui pense

- la nm est l’art qui fait le récit des jouissances du corps par le medium de l’objet (…) les objets des nm sont des condensateurs de jouissance

-la nm est l’art qui donne à voir l’objet qui nous regarde.

-les objets des nm parlent muettement et ils parlent de nous, de notre corps vivant

La nm est un portrait d’objet  (En ce que) elle suppose , implique, appelle le non semblable. Deux objets identiques ne seront pas semblables dans deux nm.

-la nm invente une vision jamais développée, que ce soit par la perspective, par les doctrines optiques renaissantes ou plus tard par le cubisme et la planimétrie amoureuse de Picasso. La nm crée la perspective absolue, soit l’art de donner tout à voir de l’objet

-Peintures du grain de l’objet, les nm donnent toute sa puissance à ce que Berenson a nommé la valeur tactile de la peinture

-le corps vivant est paradoxalement ce qui anime en son fond la nm., en ce qu’elle à déchiffrer le rapport de l’homme, de son corps, aux objets.

-l’objet qu’on ne peut saisir, le fantôme de l’objet de désir, tel est l’art de la nm. La nm est peinture de l’objet manquant, objet perdu

-la nm est un art consommé de « trompe la main »

-Vitrine des jouissances de l’homme, la nm est la vitrine de la vie (…) elle recense tous les plaisirs du corps vivant,  excepté le sexuel (le sexuel est le hors champ de la nm)

-la nm accomplit l’essence visuelle de la peinture (en ce qu’elle est un art de pure monstration (des choses les plus humbles, les plus basses)

-la nm est l’art de faire admirer les choses dont on n’admire pas les originaux (et c’est là sa grandeur, contrairement au jugement pascalien)

-la nm est l’art d’élever la merde (et autres objets indignes, rebuts, déchets, détritus, objets chus) à la dignité du regard. (…) L’histoire de la nm c’est l’histoire de tout ce qui tombe  (l’exemple princeps est ici la « chambre mal balayée » de Sosos de Pergame, mosaïque qui nous montre les restes non sublime du banquet de Platon ) La nm commence en bas, par terre, au plus bas

-la nm en Grêce était xenia (présent d’hospitalité) , offrande faite au regard, à celui des dieux en premier; (…) Double nature de la nm: tendue entre deux pôles radicalement opposés: cadeau et rebut, objet de désir et déchet , don et abandon,

-les nm donnent à manger à l’oeil. .

-les nm égrènent les plaisirs correspondant aux différents trous du corps

les nm sont des énigmes à résoudre. Les objets s’y tiennent comme des indices sur une scène de crime. En silence les nm racontent une histoire (sans dieux, sans héros, sans personne, seulement des objets). Comme des scènes de théâtre où les acteurs seraient absents. (…) la guerre est au bord de la nm

-les nm  (hollandaises) sont habitées par une étrange force de gravité, véritable défi à la loi de la chute des corps. Objets funambules. Dans ces nm, la chute est proche

-la nm met à jour une topologie de l’objet. L’objet est extérieur à nous, mais dans les nm il est à l’intérieur (dans la sphère privée, domestique). En outre, les objets des nm rendent présents à l’extérieur quelque chose de la vie la plus intime du sujet. Ni dans la nature, ni morte, la nm est un morceau de vie privée. Mais aussi le produit et la vitrine de la  conquête humaine  du monde  (au XVIIème)

-La nature morte est un rassemblement d’objets qui fait tableau. Un tableau dont le sujet sont les objets

-le temps pourrait être le vrai objet de la nm . Dans les nm on peut constater l’oeuvre négative du temps. (C’est par où elles virent à la vanité)

Ces énoncés, ainsi détachés des développements qui les justifient, pourraient donner à penser que, décidément, la nature morte est pour G.W partout et nulle part. Qu’on les prenne donc pour ce qu’ils sont: autant d’appâts pour inviter à découvrir combien féconde peut être la méditation sur des oeuvres d’art considérées, non pas  à travers l’appareil interprétatif de la psychanalyse mais comme des objets de pensée qui l’enseignent dans leur connexion avec le désir et la jouissance.

 

 

Samedi 8 octobre

 

Une exposition Füssli vient d’ouvrir ses portes à Paris au Musée Jacquemart-André. Je ne sais si on y retrouve la Lady Macbeth somnambule du Louvre , qui m’avait inspiré quelques commentaires à l’occasion d’un podcast réalisé par Martin Quenehen pour le site du musée, auquel j’avais collaboré ( cf.mon billet du 9 janvier 22) . A dire vrai, celui-ci mérite surtout d’être écouté pour les extraits de Macbeth admirablement lus par Romane Borhinger.  J’ai retrouvé le tableau de Füssli à la minute 36 et 58 secondes du Livre d’image de Jean-Luc Godard.

A celui-ci, les Cahiers du cinéma consacre leur numéro d’octobre. On y retrouvera les articles de critique que Godard y publia entre 1956 et 1959, en particulier un hommage fervent à Ingmar Bergman. Mais ce qui m’a le plus intéressé dans ce numéro est l’entretien avec Dominique Païni  à propos de la relation de Godard à l’art contemporain. Il y revient sur l’expérience compliquée, à l’initiative de laquelle il était, que représenta l’exposition Voyage(s) en utopie ,en 2006 au Centre Pompidou. Païni a la conviction que la scénographie conçue par Godard pour cette expo était, pour une certaine part au moins, inspirée de celle du Jardin d’hiver de Marcel Broodthaers. C’est la première fois que j’entends formuler cette idée, qui naturellement m’excite beaucoup !

 

 

Lundi 26 septembre

 

André Markowicz était à Bruxelles ce week-end pour trois conférences. J’ai assisté à la première, qui s’est déroulée à l’UPJB, et qui, me dit-on,  sera disponible prochainement sur Youtube. Je ne peux qu’en recommander l’écoute. Pas de voix plus éclairée que celle-là à propos de la guerre en Ukraine et de ses ravages.

« A un chien, mort de chien »: Markowiz a rappelé cette phrase de Nicolas 1er apprenant la mort en duel de Lermontov. Elle me frappe  d’autant plus aujourd’hui, à découvrir les fausses Une de Charlie Hebdo que les suppôts de Poutine ont fait circuler sur la toile, représentant Volodymyr Zelinski en chien. L’Ukrénien n’est pas plus une personne humaine aux yeux d’un nationaliste russe abreuvé aux théories d’Alexandre  Dougine, qui a appelé à leur extermination,  qu’un Juif aux yeux des nazis.

Nicolas 1er avait pour mentor Serguei Uvarov, dont la doctrine reposait sur la triade orthodoxie, autocratie, sentiment national (narodnost). Markowicz tient que le socle idéologique du poutinisme est fondamentalement le même. Avec la bénédiction de la mafia qui l’a porté au pouvoir.

Au départ, la « narodnost » ne  désignait pas autre chose que l’accent de singularité propre à la langue et à la culture russe. Théorisée par des écrivains, Pouchkine en particulier, qui la reconnaissait à l’oeuvre dans toutes les traditions littéraires nationales ou régionalistes, elle est utilisé par Uvarov dans une perspective hégémoniste et  expansionniste, pour en faire une des bases du pouvoir impérial.

La période communiste n’a rien ébranlé de la doctrine d’Uvarov.  C’est ce que nous observons aujourd’hui, Poutine en est l’héritier direct, lui qui a remis l’orthodoxie à sa  place d’avant 1917, comme Cioran, dans un texte à relire, intitulé « Histoire et utopie » datant de 1957, l’avait prophétisé.  Cioran y dresse de la Russie un portrait étonnamment actuel, celui d’un empire qui a absolument besoin pour subsister du « principe cohésif de la terreur ».

 

 

 

 

 

 

 

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Mardi 20 septembre

 

Je me suis un peu forcé ce week-end à écrire quelques mots à propos de Jean-Luc Godard, dont la disparition m’a plus qu’affligé. En vérité, elle m’avait coupé le sifflet. Alors ce que j’en ai bafouillé ici, autant dire rien.

Je ne sais pas ce que Godard aurait bien pensé des hommages divers qui se sont multipliés depuis son suicide assisté. Le suicide assisté, tel que la loi suisse l’entend, n’est pas une euthanasie. En présence d’un médecin qui l’assiste, soit, le sujet pose lui-même l’acte qui met fin à sa vie. Godard, qui naguère fit au moins deux ou trois tentatives, n’a donc laissé à personne d’autre le soin d’en décider.

Je ne vais pas disserter sur cet acte, ce serait indécent. Mais je réécoute inlassablement depuis mardi dernier les innombrables interviews laissées par Godard. La tonalité des dernières est évidemment très émouvante. Dans celle du 3 novembre 21 avec Mediapart, toute entière sous le signe du malentendu, il dit des choses très profondes. « Les gens confondent langage et langue, y compris la science »; « le langage nous a coupé de toute relation aux autres espèces »; « je m’aperçois que je ne regarde pas, on parle de ce qu’on voit, je regarde dans une langue »; « le coupable, c’est l’Alphabet. Les 26 lettres de l’alphabet sont devenues des chiffres ». Il conclut cet entretien en évoquant cinq phrases qu’il se répète  volontiers de mémoire  avant de s’endormir. L’une est d’Elias Canetti: « Nous ne sommes jamais assez tristes pour que le monde soit meilleur ». L’autre de Raymond Queneau: « Tous les gens pensent que 2 et 2 font 4, mais ils oublient la vitesse du vent ».

Dans une conversation avec Serge Daney, datant de l’époque où il travaillait à ses « Histoire(s) du cinéma », il fait sien ce dit de Francis Ponge, selon qui la tâche du créateur est de prendre le monde en réparation. Ce n’était pas pour Godard qu’une formule. Dans les années militantes du groupe Dziga Vertov, il se rend au Mozambique, pays nouvellement indépendant et meurtri par la guerre, pour apporter son concours à la création d’une télévision. Une télévision pensée autrement. Ce sera un échec, mais peu importe. Mon ami Joao de Azevedo, qui vivait alors au Mozambique et y a croisé Godard, m’a témoigné de l’humilité avec laquelle il avait entrepris ce projet.

Il eut pu, comme Rimbaud en Abyssinie, disparaître à ce moment-là. Ceci me vient, à me souvenir de ce que dit un jour la merveilleuse Macha Méril, la Charlotte d’Une femme mariée: Godard a la fulgurance de Rimbaud.  Dieu merci, il revint au cinéma pour ne plus cesser de le réinventer.