Mercredi 20 novembre

J’en  reviens à L’Origine du monde. Un commencement qui, en vérité est une suite, comme je l’ai fait remarquer à  Pascal Quignard. En effet, Courbet avait auparavant peint pour Kahlil-Bey un autre tableau – une Venus et Psyché aujourd’hui perdue-, et en recevant une nouvelle commande, lui avait dit: « je vous peindrai la suite ».

Parmi les nombreuses questions que nous n’avons pas eu le temps d’aborder au cours de cet échange, il y a celle du cadrage. Celui-ci avait inspiré à Maxime du Champ un commentaire faussement niais, qui se voulait ironique: « Par un inconcevable oubli, l’artiste, qui a copié son modèle sur nature,a négligé de représenter les pieds, les jambes,  la poitrine, les mains,, le cou, et la tête ! ».  On sait qu’il y a cinq ans, Paris Match crût tenir un scoop -j’en ai parlé sur ce blog à l’époque- comme quoi la tête de cette malheureuse décapitée avait été retrouvée. L’hypothèse était donc que Courbet avait morcelé sa toile. En réalité, Courbet n’a jamais découpé celle-ci. Mais il s’est inspiré du cadrage très similaire d’une photographie de Belloc de quelques années antérieures (1860).

L’effet saisissant de ce cadrage est évident: il ne s’agit plus de la peinture plus ou moins audacieuse d’un nu féminin, mais du dévoilement du sexe féminin au regard du spectateur sans que lui soit ménagée la  possibilité du déplacement de celui-ci sur le corps en entier, c’est-à-dire le mouvement que Freud considère dans ses Trois essais sur la théorie de la sexualité comme le ressort premier de la sublimation. D’où un effet de fascination, ou d’aversion, c’est selon, mais à tous les coups un choc.

Pascal Quignard, dans son dernier livre: L’enfant d’Ingolstadt, épingle précisément  une autre définition de la sublimation, qui constitue d’ailleurs la première occurence du terme sous la plume de Freud. Elle se trouve dans une lettre à Wilhelm Fliess datée de mai 1997: la sublimation, écrit Freud, est une « construction pour se protéger de la scène primitive ». On le voit, le tableau de Courbet constitue un fameux coup de pied à l’idée de la sublimation au sens d’une censure sur le sexe.

Ceci n’entraîne pas que le dispositif du coffre à volet imaginé par Lacan pour enchâsser L’Origine du monde participe du refoulement. On pourrait dire dans une première analyse qu’il tient  à la structure même du fétichisme, où l’objet est à la fois présent et absent. Mais plus profondément, il répond à ce que Lacan dans son Séminaire 4 (La relation d’objet) a mis en lumière de la relation du regard à tout tableau, soit la présence  du manque au-delà de l’objet .

Un dernier point à propos de l’identité du modèle. Ce n’est que très récemment qu’elle fût découverte par C.Schoff à travers la correspondance d’Alexandre Dumas fils et Georges Sand.  Son nom: Constance Queniaux, danseuse de l’opéra qui fût un temps la maîtresse de Kahlil-Bey. Depuis que réapparût L’Origine du monde, et son installation au Musée d’Orsay, il n’y avait plus qu’une question sur toutes les lèvres: qui Courbet avait-il donc peint ? A qui ce sexe ?  Comme si une fois dévoilé le tableau lui-même, là était désormais le mystère. Comme si à toutes forces il fallait désormais poser un nom qui recouvre ce trou.

Mardi 19 novembre

Ce week-end à Paris au Palais des Congrès, se tenaient donc les 49èmes Journées de l’Ecole de la Cause Freudienne. Avec pour invités: Delphine Horvilleur, Catherine Millet, Paul B.Preciado, et  Pascal Quignard. J’ai partagé  avec mon amie Laura Sokolowski, l’honneur de dialoguer avec ce dernier, qui avait choisi d’introduire son propos par la projection de sept représentations. Sept représentations du sexe féminin, allant de la grotte Chauvet à un des « effacements » de François de Coninck, qui illustrent son dernier « livre d’orgue »: Angoisse et beautéDans cette série, une image manquante, étrangement manquante: L’origine du monde, alors qu’on y trouvait  la peinture d’André Masson qui la dissimulait dans le dispositif d’un coffre à volet imaginé par son dernier propriétaire avant son entrée au Musée d’Orsay: Jacques Lacan.

De cette substitution de l’oeuvre de Courbet par celle de Masson dans la série, je déduisis que Quignard  nous restituait un chemin plus sûr vers elle, celui qui consiste à l’entrevoir plutôt qu’à la voir. C’est que ce tableau, d’abord masqué par un rideau par son premier propriétaire et commanditaire, le diplomate ottoman Kahlil-Bey, fût ensuite caché par Courbet lui-même derrière un autre tableau. Après quoi passa il entre les mains de plusieurs acquéreurs et on le crut longtemps perdu. Puis la rumeur se fit qu’il se trouvait chez Lacan, cependant que ne circulaient que de mauvaises photographies en noir et blanc d’une copie dûe au pinceau de René Magritte.

Aujourd’hui, L’origine du monde est, parait-il, la carte postale la plus vendue en France après…La Joconde ! Mais la conséquence de cette visibilité est qu’on ne la voit plus. Pas plus que La Joconde d’ailleurs. On ne s’en émeut plus. C’est pourquoi, loin de faire reproche à Quignard de son absence, j’entendais l’en louer. J’y  reconnaissais quelque chose du tentrisme de Lacan, celui que j’évoquais dans un précédent billet dans mon commentaire du poème de Michaux Entre centre et absence. Pour Quignard cependant, il était peu compréhensible que Lacan ait ainsi fait recouvrir L’Origine. Pourquoi diable avoir acheté ce tableau pour le soustraire au regard? Telle était en réalité la question qu’il avait souhaité nous poser.

Nous n’avons malheureusement pas disposé de plus d’une demie-heure pour cette conversation, tant le programme de ces Journées était serré. Mais nous nous sommes promis en nous quittant de la poursuivre.

Dimanche 3 novembre

Me vient tout-à-coup l’envie de parler de beaucoup de choses. Sans doute l’effet de  l’air de Venise, que j’ai eu le bonheur de respirer cette semaine. Le temps était maussade, mais, écoutez Vivaldi, le charme de Venise ne pâlit en nulle saison.

La Biennale pourtant était bien décevante. J’ai plaint les quelques bons artistes présents embarqués au sein de cette galère. Juste un coup de coeur pour Assembly, la splendide installation video du pavillon australien, oeuvre d’Angelica Mesiti construite autour d’une musique envoûtante du compositeur Max Lyandvert.

J’étais en compagnie de ma fille cadette, qui découvrait la Sérénissime pour la première fois et voulait absolument tout voir du Dorsaduro à Canareggio: l’Academia, Ca’Rezzonicco, Ca’ d’Oro, Scuela de San Rocco, Scuela de San Giorgio, la Salute, San  Marco, San Sebastian, i Frari, j’en passe. A San Rocco, autre enchantement musical imprévu: la soprano Sussana Crespo Held et l’organiste Silva Manfré répétant, pour nous seuls dans l’église vide, le concert de musique baroque annoncé pour le jour de notre départ.

Bref, pas de quoi se fâcher avec la chrétienté ! Dans l’avion du retour cependant, qu’est-ce que je lis? Soif d’Amélie Nothomb. J’ai adoré cette fable grinçante, où Jésus règle ses comptes avec son papa. Comme Amélie règle les siens avec sa sainte famille belge catholique apostolique romaine.

Dans ma boîte aux lettres, je trouve le volume de Ligeia, auquel j’ai contribué avec l’article sur Henri Michaux évoqué dans mon dernier billet. Il fait partie d’un dossier substantiel conçu par Claire Salles, George-Henri Melenotte et Yan Pélisier titré Le geste du pinceau (Jacques Lacan, François Rouan, Henri Michaux) . Etonnante revue que Ligeia, qui entre dans sa trente-troisième année d’existence -Alléluia !- , fondée et dirigée par un homme seul, une sorte de saint assurément, nommé Giovanni Lista.

Il me faut à présent me plonger dans l’oeuvre de Pascal Quignard, qui sera l’invité des 49èmes Journées de l’ECF à Paris les 16 et 17 novembre prochains. Avec mon excellente collègue Laura Sokolowski, j’aurai en effet la chance de dialoguer avec lui. Nous parlerons certainement d’ Angoisse et beauté, son dernier livre illustré par mon ami François de Coninck -ne pas confondre avec Willem De Kooning, sur qui Quignard a aussi écrit.  Peut-être pourrons-nous aussi évoquer l’ouvrage d’un autre ami: le Théorème de Michel Lorand, que Quignard a préfacé, et qui, heureuse coïncidence, vient de paraître à Bruxelles aux éditions Eléments de langage.

Ne déduisez pas de tout ceci que je mène désormais une vie d’esthète, à l’abri des misères du monde.  J’ai aussi à l’esprit des choses moins plaisantes, dont j’entendais parler, des choses qui me dégoûtent pour tout dire. Laurent de Sutter, qui sait mieux que personne capter et déchiffer les signifiants- maîtres du temps, a épinglé celui d’indignation. Et bien en ce moment,  je suis moins indigné que dégoûté, quand j’apprends que, dans le même temps où la chambre des représentants des Etâts-Unis, clame sa reconnaissance du génocide arménien, celui des Kurdes se dessine dans une cynique indifférence. Certes, comme l’a si bien dit le crétin en chef, « ils ne nous ont pas aidé en Normandie »! Un dessinateur de presse génial -qu’il me pardonne je ne retrouve ni son dessin ni son nom- a croqué un couple d’automobilistes disant la même chose en abandonnant leur  chien au bord de la route. Le supposé devoir de mémoire ne concerne bien entendu jamais le présent.

 

 

 

Vendredi 25 octobre

A deux reprises dans son texte Lituraterre et dans son Séminaire ou pire…, Lacan a cité un poème d’Henri Michaux intitulé Entre centre et absence. J’ai consacré un article à l’examen de cette double référence, qui figure au sommaire du dernier numéro de la revue Ligeia.  Pour le blog préparatoire aux Journées annuelles de l’ECF qui se dérouleront à Paris dans trois semaines, j’ai repris, de façon moins développée, cette allusion dans le texte que voici:

Entre le do de ton dos et le la de ta langue

Dans une intervention commune au cours de précédentes journées de l’Ecole, nous avions, Anaëlle Lebovits-Quenehen et moi-même, eu l’occasion de souligner combien la psychanalyse relevait d’une érotique. Dans le même fil, je voudrais évoquer ici, reprenant une équivoque dont use Lacan dans son Séminaire R.S.I. son tentrisme.

Lacan a fait bien des usages de la proposition « entre ». Ainsi formule-t-il dans le Séminaire XI, Les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, que « le chemin du sujet passe entre deux murailles de l’impossible ».
Tantôt « entre » signe la disjonction : entre savoir et vérité, entre signifié et signifiant, entre le signifiant et la lettre ; tantôt il signe l’articulation : entre le sujet et le signifiant, entre le sujet et l’objet (dans le fantasme). Tantôt encore il indique un lieu : l’entre-deux-morts.
C’est aussi le temps fugitif entre rêve et réveil, où vient la rencontre, toujours manquée, du réel.
Relevons également entre son et sens, entre dit et écrit, l’espace inframince de l’interprétation, qui doit être « preste pour satisfaire à l’entreprêt », soit le registre à travers lequel il convient de situer l’interprétation analytique et l’opération proprement poétique qu’elle emporte par le nouage d’un effet de sens avec un effet de jouissance, qui, dans le sens, fait trou.
Enfin, notons cette double référence au poème d’Henri Michaux, Entre centre et absence, dans Lituraterre et  un an plus tard, dans son Séminaire …ou pire, au cours d’une séance qui suit celle où  il inscrit pour la première fois au tableau les formules de la sexuation :
« L’Autre, entendez-le bien, c’est donc un entre, l’entre dont il s’agirait dans le rapport sexuel, mais déplacé, et justement de s’Autreposer. Il est curieux qu’à poser cet Autre, ce que j’ai eu à avancer aujourd’hui ne concerne que la femme. C’est bien elle qui, de cette figure de l’Autre, nous donne l’illustration à notre portée, d’être, comme l’a écrit un poète, entre centre et absence. »

En quoi donc cet « entre » est-il celui dont il s’agirait dans le rapport sexuel ? Dans cette même leçon du Séminaire XIX, Lacan poursuit :

La femme « n’est pas contenue dans la fonction phallique sans pourtant être sa négation. Son mode de présence est entre centre et absence. Centre – c’est la fonction phallique dont elle participe singulièrement […] Absence – c’est ce qui lui permet de laisser ce par quoi elle n’en participe pas, dans l’absence qui n’en est pas moins jouissance, d’être jouissabsence. »

Certes, la femme participe de la fonction phallique. Mais elle y participe singulièrement. Elle n’y est pas-toute. Elle y participe par le relais de l’homme. (Mais) Cependant, une part de sa jouissance reste enveloppée dans sa propre contiguïté, comme Lacan le formulait déjà dans ses Propos sur la sexualité féminine, évoquant dans ce texte un sujet pris « entre une pure absence et une pure sensibilité », division qui la fait Autre à elle-même.
Absence, jouissance, jouissabsence : autant de termes de ce que nous pouvons mettre sous le registre de ce tentrisme lacanien.

La femme n’est pas toute dans la fonction phallique, de sorte que son mode de présence s’Autre-pose. Autrement dit, il fait obstacle au rapport sexuel. Dans la même séance d’ou pire, Lacan évoque à nouveau un petit poème d’Antoine Tudal, qu’il avait déjà cité dans Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse :

Entre l’homme et la femme
il y a l’amour
Entre l’homme et l’amour
il y a un monde
Entre l’homme et le monde
il y a un mur.

Le mur est ici la chose par laquelle s’opère la connexion de l’inconscient et du réel ; il ne désigne rien d’autre que le lieu de la castration et ce lieu est partout, homologue à toute la surface de la bouteille de Klein sur laquelle Lacan inscrit ces trois phrases.
Mais autour de quoi tourne ce poème ? Autour d’une équivoque sur la proposition « entre », qui résonne d’abord vers l’union, puis vers la division et la séparation. L’entre s’Autre-pose.

Un autre grand poète, le génial Ghérasim Luca, a su faire résonner dans l’écho du corps tout ce qui de l’Autre féminin s’Autre-pose :

Entre la nuit de ton nu et le jour de tes joues
entre la vie de ton visage et la pie de tes pieds
entre le temps de tes tempes et l’espace de ton esprit
entre la fronde de ton front et les pierres de tes paupières
entre le bas de tes bras et le haut de tes os
entre le do de ton dos et le la de ta langue
entre les raies de ta rétine et le riz de ton iris
entre le thé de ta tête et les verres de tes vertèbres
entre le vent de ton ventre et les nuages de ton nu
entre le nu de ta nuque et la vue de ta vulve
entre la scie de tes cils et le bois de tes doigts
entre le bout de tes doigts et le bout de ta bouche
entre le pois de tes poils et la poix de ta poitrine
entre le point de tes poings et la ligne de tes ligaments
entre les pôles de tes épaules et le sud-est de ta sueur
entre le cou de tes coudes et le coucou de ton cou
entre le nez de tes nerfs et les fées de tes fesses
entre l’air de ta chair et les lames de ton âme
entre l’eau de ta peau et le seau de tes os
entre la terre de tes artères et le feu de ton souffle
entre le seing de tes seins et les seins de tes mains
entre les villes de ta cheville et la nacelle de tes aisselles
entre la source de tes sourcils et le but de ton buste
entre le musc de tes muscles et le nard de tes narines
entre la muse de tes muscles et la méduse de ton médius
entre le manteau de ton menton et le tulle de ta rotule
entre le tain de ton talon et le ton de ton menton
entre l’œil de ta taille et les dents de ton sang
entre la pulpe de ta pupille et la serre de tes cernes
entre les oreilles de tes orteils et le cervelet de ton cerveau
entre l’oreiller de tes oreilles et la taie de ta tête
entre le lévrier de tes lèvres et le poids de tes poignets
entre les frontières de ton front et le visa de ton visage
entre le pouls de tes poumons et le pouls de ton pouce
entre le lait de tes mollets et le pot de ta paume
entre les pommes de tes pommettes et le plat de tes omoplates
entre les plantes de tes plantes et le palais de ton palais
entre les roues de tes joues et les lombes de tes jambes
entre le moi de ta voix et la soie de tes doigts
entre le han de tes hanches et le halo de ton haleine
entre la haine de ton aine et les aines de tes veines
entre les cuisses de tes caresses et l’odeur de ton cœur
entre le génie de tes genoux et le nom du nombre
du nombril de ton ombre

Le tentrisme de Lacan trouve ici toute sa résonance.

Dimanche 13 octobre

Samedi prochain, à 14h30, au cinéma Le Palace, j’aurai le plaisir de participer à une conversation organisée  à l’initiative du séminaire « psychanalyse et cinéma » de l’ACF-Belgique,  autour du film de Pawel Pawlikowski: Ida.

Méditation profonde sur la question juive au lendemain de la seconde guerre mondiale, mais aussi sur la soif d’absolu, l’amour et la douleur d’exister, Ida est l’histoire d’une jeune novice orpheline dans la Pologne communiste des années 60.  A la veille de prononcer ses voeux, la mère supérieure du couvent l’invite à aller rendre visite à sa tante Wanda,  qui lui révèle ses origines juives. En dépit de la réticence initiale de la tante, une relation intense se noue petit à petit entre ces deux femmes. Et à mesure de la remontée  cruelle qu’elles entreprennent dans le passé familial tragique, l’une, Ida, découvre  un monde, dont elle ignorait tout, l’autre, Wanda, replonge dans une histoire dont elle ne voulait plus rien savoir.  Mais je m’en voudrais d’en dire  dès maintenant davantage, car Ida est de ces oeuvres marquantes dont on ne peut véritablement s’entretenir qu’avec ceux-là qui les connaissent – je devrais dire: qui  en ont fait l’expérience,  tant elles sont bouleversantes. Cela sera donc le cas à l’issue de cette projection.

Ce soir, j’imagine que Pawlikowski n’est pas très heureux. Le PiS – le parti Droit et Justice !-, a en effet remporté les élections, et le gouvernement ultranationaliste de Kaczinski se trouve encore conforté. Ce n’est donc pas demain qu’Ida, tenu sans vergogne par ce gouvernement pour un film antipolonais, sera montré à la télévision publique.

 

 

 

Mardi 24 septembre

L’incident survenu hier au marché de Saint-Gilles m’en a rappelé un autre, fort similaire, qui m’était arrivé sur un marché au cours d’un voyage au Pérou. Là aussi, le portefeuille dérobé m’avait été restitué, mais sans violence. A supposer le contraire, je ne me serais pas senti très fier, seul dans ce coin perdu, sans papiers et sans un sou, un peu, je l’imagine, comme les gars d’hier. Que me serait-il resté à faire? A me mettre à voler comme eux ?

C’étaient des étrangers,oui, sans doute venus d’Europe de l’Est,  chercher ici un sort meilleur. Apparemment, ils s’étaient déjà fait repérer. Et le bonhomme qui a cassé la gueule à l’un d’eux se serait fait piquer sa caisse il n’y a pas très longtemps. Ca ne l’excuse pas à mes yeux. Par contre une dame  l’approuvait :  ça leur fera une bonne leçon, disait-elle. Je souligne quand même ceci: je n’ai entendu aucun propos raciste.

Quand nous serons dans le monde que nous prépare Jeff Bezos, nous nous ferons livrer nos repas par Amazon avec des drônes et nous programmerons nos objets usuels au moyen d’imprimantes 3D. Bref, nous n’aurons plus besoin de nous rendre au marché, qui d’ailleurs n’existera plus,  pas plus que le vol à la tire, ou ceux-là qui font la manche, car l’argent liquide aura été remplacé définitivement par le paiement en ligne. Merveilleuse sécurité !

Ce qui fait le charme d’un marché tient à quoi? D’abord à ceci qu’on y parle. On s’y salue, on s’y sourit, éventuellement on marchande, en un mot on échange. Y compris quand on paie: le paiement y est un échange, pas une transaction.  Un petit producteur y vante ses fromages, l’autre ses champignons. Le marchand de lunettes solaires vous flatte et vous  tend aimablement un miroir à main. On hume des fleurs, des dim-sum ou des kebab ! On y respire, quoi. On n’y fait pas la file, on attend son tour. C’est un but et un lieu de promenade, sur lequel règne Mercure, dieu des messages, des voyages, des commerçants…et des voleurs.

 

 

 

Lundi 23 septembre

Aujourd’hui en début d’après-midi, ayant une heure à perdre, je me rends au marché de Saint-Gilles, qui se tient chaque lundi place Van Meenen, là où j’ai eu longtemps mon cabinet . J’aime y  retrouver une atmosphère détendue, des marchands sympathiques,  à l’occasion en soirée des amis  pour un apéro..Donc, me voici là-bas, charcuterie, ricotta, un très bon pain artisanal, et quelques fruits et légumes de saison. Au moment précis de payer  ceux-ci, comme je porte ma main à ma poche, je perçois tout contre moi la présence furtive d’un homme sur ma droite, et m’avise dans le même temps que mon porte-feuille s’est envolé. Je saisis ce type par le bras, et lui dit qu’il devrait me rendre mon portefeuille s’il  ne veut pas que j’appelle la police. Je n’ai pas parlé très haut, il ne se débat d’ailleurs pas; pourtant un attroupement se forme aussitôt, car des témoins ont vu la scène. « Ce n’est pas moi » répète-t-il. Soudain tout s’emballe, un autre gars s’est faufilé prêt de nous, auquel il glisse le portefeuille, qu’à son tour il passe à un troisième, un petit gars d’allure misérable. Mal en prend à celui-ci car surgit un bonhomme à la carrure impressionnante qui se rue sur lui, et le roue de coups violents que je tente en vain d’ arrêter. Des femmes hurlent : »vous allez le tuer ». Tout ça n’a pas duré 30 secondes. Le Rambo s’éloigne vers son commerce en roulant des mécaniques. Le type que j’ai interpellé et le second ne sont plus là. Reste le troisième, qui se relève,hébété, la bouche ensanglantée, pitoyable. Ca crie de partout.  On annonce l’arrivée de la police. Sous une table renversée j’aperçois mon portefeuille. Je m’approche du gars qui s’est fait tabasser, encore groggy, et lui dit de filer avant de se faire cueillir par les flics, qui arrivent peu après. Grand debriefing! Oui, j’ai récupéré mon portefeuille. Non, je n’ai pas été physiquement agressé. Non,  je ne porte pas plainte. Et non, je n’aime pas la justice populaire. Je règle mes légumes et je m’en vais.

 

 

 

 

Vendredi 13 septembre

Depuis quelques jours, il n’est question que du vendredi 13. Non pas celui de ce mois de sptembre 2019, mais du vendredi 13 avril 2029, jour où, parait-il, un météorite de belle taille – plus de 300 mètres- s’approchera dangereusement de l’atmosphère terrestre. Baptisé Apophys, du nom du dieu égyptien du chaos, il pourrait nous réserver le sort encouru naguère par les dinosaures ! Sera-ce, comme eût dit Louis Wolfson, Point final à une planète infernale ? Au fait, est-il bien  besoin de ce caillou pour y arriver ?

Vendredi 13 ou pas, sur l’échelle de Turin -soit le classement de 1 à 10 des risques d’impact des météorites sur la terre-  Apophys ne recueille en tous cas que la cote assez minable de 2.

Qu’est-il inscrit dans les astres, d’ici 2029 ou plus tard ? Les météorologistes, qui  sont les devins de notre temps, ne nous prédisent que fournaise infernale, déluges, ouragans, désertification. Les écologistes dénoncent l’épuisement des ressources naturelles, la disparition galopante des espèces, la pollution généralisée des mers, des terres et de l’air. Pas en reste, des économistes dispensent les oracles les plus sombres: crash boursiers, faillite des états, anarchie générale. On voit venir des guerres dévastatrices.  Ce tableau est bien déprimant, mais cela nous empêche-t’il de croire au Père Noël ? Finalement, tout s’arrangera., non?   A suivre Lacan, les seuls assez lucides pour croire vraiment à l’Apocalypse sont les fous.

Paul Jorion, que j’ai croisé il y a bien longtemps, et qui tient aussi un blog, n’est pas fou, enfin juste ce qu’il faut pour faire des prophéties. Depuis qu’il avait parmi les tout premiers anticipé la crise des subprimes en 2008, il est devenu une star considérée en matière de finance et d’économie. Enfin considérée par certains, pas par tous, loin de là.  Un de ses livres porte un titre ironique: Le dernier qui s’en va éteint la lumière. A bon entendeur salut.

Lacan a, à l’occasion, énoncé des prophéties, et pas des plus drôles, telles l’ extension croissante des procès de ségrégation et la montée du racisme. Parfaite démonstration de ce constat: plus de commissaire européen à l’immigration dans la nouvelle équipe d’Ursula Von der Heyden, mais un commissaire en charge de  la protection du mode de vie européen !  Une « grossière erreur de communication » titrait hier un éditorialiste ! Ah la com’!

En vérité, ce changement veut dire quatre choses: 1°) que le problème de l’immigration  s’appelait  en vérité le mode de jouir européen; 2°) que ce mode de jouir est incompatible avec d’autres -oui, comme la colonisation l’a établi aux dépens des soi-disant sous-développés !- ; 3°) que, selon l’implacable binaire mis en lumière par Jean-Claude Milner, ce problème exigeait une solution, 4°) qu’il est désormais réglé, la protection des frontières  européennes étant à présent assurée.

J’entendais il y a 2 jours  à la radio-c’était le 11 septembre- l’admirable WTC9/11, composé par Steve Reich en hommage aux victimes des Twin Towers. Le siècle a commencé avec ces images d’apocalypse, qui avaient inspiré à Stockhausen des propos complétement déplacés: la plus grande oeuvre d’art jamais réalisée. Rappelons-nous plutôt que  WTC sont aussi les initiales du Wolhtemperierte Clavier de Jean-Sébastien Bach. On aimerait que ce clavier bien tempéré inspire davantage les « communications » de  ceux qui chantent le « mode de vie européen ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mardi 27 août

L’exposition Roman-photo,montée l’an dernier au Mucem à Marseille, a été reprise cet été au Musée de la photographie de Charleroi (à Mont sur Marchienne). Absolument formidable, elle est encore visible jusqu’à fin septembre.

Genre méprisé, vilipendé en son temps tant par la presse catholique que par la presse communiste, le roman-photo, né en 1947 en Italie, est un formidable miroir de la société européenne des années 50-60. Michelangelo Antonioni ne s’y est pas trompé qui réalisa dès 1949 un court métrage documentaire consacré à ce phénomène, aussi massif que l’entrée de la télévision dans la vie quotidienne ou l’expansion de la voiture individuelle. Jean-Luc Godard non plus ne s’y trompa pas, qui vit d’un bon oeil son photographe de plateau Raymond Cauchetier adapter A bout de souffle sous la forme de roman-photo.

Personnellement j’ai adoré le roman-photo, je lisais Nous deux avec délectation. Contrairement à Roland Barthes, qui n’en a pas saisi, et c’est surprenant, la valeur mythologique, Jacques Lacan s’en émerveillait au cours de  son séminaire (8 avril 75) :  Je ne regarde jamais les bandes dessinées.  J’ai honte ! J’ai honte parce que c’est merveilleux, n’est-ce pas ? …c’est même pas des bandes dessinées, c’est des photomontages, enfin c’est sublime, c’est des photomontages – j’ai lu ça dans « Nous deux » – des photomontages avec paroles, et alors les pensées c’est quand il y a des bulles !
Lacan s’emmêle un peu, il ne distingue qu’imparfaitement la BD et le roman-photo, mais enfin il n’hésite pas à le dire : Nous deux, c’est sublime. Et puis il relève ceci : la pensée, c’est quand il y a des bulles. Là, c’est davantage le cas dans la BD que dans le roman-photo. Les paroles sont dans des bulles fléchées en direction du personnage qui les tient. Mais il y a aussi des bulles sans fléches,vers laquelle, comme des bulles de savon,  de plus petites montent de la tête du personnage: ce sont des pensées. Celles qui traversent le personnage. Rien à voir avec de soi-disant réflexions intérieures.  Des pensées , qui s’évaporent!

Ca me rappelle cette phrase du délicieux Marcel Havrenne: la pensée bul n’est pas souvent ce qu’on croit. Ce serait même, le cas échéant, tout le contraire .

 

 

Mercredi 21 août

Dans les divers notices biographiques que j’ai pu lire à propos de Stéphane Mandelbaum, quelque chose d’essentiel et de troublant n’est pas indiqué. Quand, à l’âge de douze ans,  Stéphane a débarqué au  Snark à La Louvière où je travaillais à l’époque, il ne savait ni lire ni écrire. Mais quelques mois plus tard, il n’en était plus rien. Un déclic avait eu lieu, qui tient à une bonne rencontre: celle d’un de mes collègues, un homme merveilleux, un homme droit, modeste et spirituel, instituteur par son formation, avec qui il noua très vite une relation privilégiée. Stéphane descendait des survivants à deux génocides, arménien du côté de sa maman, juif du côté d’Arié son père. Nelson est burundais, et lui aussi il a survécu à un génocide. En avaient-ils parlé? Nelson, que j’ai revu il y a quelques jours, n’en a pas gardé le souvenir. Mais je ne doute pas qu’une fraternité secrète ait trouvé là sa source.

Au Burundi, pays toujours en quête d’apaisement, comme le Rwanda voisin, Nelson n’est pas retourné vivre. Mais il y a fondé, dans le village où il est né, une école, projet que  quelques anciens du Snark, dont je suis, ont soutenu et dont nous suivons attentivement le développement. Avec son épouse Mélanie, qui est pédiâtre, il  consacre à présent  ses efforts à la création d’un dispensaire, dont  l’ouverture est prévue dans deux ans. J’espère beaucoup pouvoir y assister.

Il y a peu de témoignages de l’histoire post-coloniale tragique du Burundi. Je me dois donc de signaler  L’école anormale de Kiremba (éd. L’Harmattan,2017) de  Berckmans Nijimbere, qui est le neveu de Nelson Bindarijé. Récit de la rafle dont furent victimes en 1972 les professeurs et élèves hutus de l’école secondaire où il étudiait, rafle à laquelle il échappa par miracle. Berckmans Nijmbere vit au Canada, mais comme Nelson, il a aujourd’hui oeuvré à la création d’une école dans son village natal.