Dimanche 9 janvier 2022

Kurosawa, Welles, Polanski ont tour à tour adapté Macbeth au cinéma. Joël Coen en donne une nouvelle version grandiose, portée par deux acteurs d’exception: Denzel Washington et Frances Mcdormand.

C’est du Macbeth de Kurosawa que se rapproche  le plus celui de Coen par sa construction formelle épurée, ses décors géométriques, ses tracés d’ombres et de lumières. Orson Welles en donnait une version expressionniste, aux allures de conte fantastique dans des décors d’épouvante. Polanski, lui, privilégiait l’abord psychologique et dressait le tableau angoissant d’un couple pervers.

Freud a commenté Macbeth dans son texte de 1915 Quelques types de caractères définis par la psychanalyse. Il considérait les deux personnages de Macbeth et de sa femme comme les deux faces d’un seul prototype: Lady M. incarne le remords après le crime, et Macbeth, hésitant avant l’acte, puis s’enfoncant tête baissée dans le crime, le défi. Kierkegaard faisait la même analyse: désespoir faiblesse d’un côté, désespoir défi de l’autre. Selon Freud, ils épuisent à eux deux toutes les possibilités de réaction au crime comme le feraient deux parties détachées d’une unique individualité psychique. Cette lecture se tient au niveau du registre névrotique du sentiment de culpabilité. Or Macbeth passe par des épisodes délirants et Lady Macbeth sombre dans la folie.

Lady Macbeth hallucine sur sa main une tache de sang impossible à effacer. C’est le sceau du réel, au sens lacanien, de l’impossible: impossible à supporter, impossible à voir ou à entendre, et qui cependant revient toujours à la même place.  « Tout les parfums de l’Arabie ne suffirait pas à purifier cette petite main  de ce sang». La culpabilité forclose dans le symbolique fait retour dans le réel sous la forme de la tache de sang. C’est dans le Trône de sang de Kurosawa que cette scène du lavage de mains est la plus parfaite à mes yeux. La plus sobre aussi: silencieuse, assise sur le sol, repliée sur elle-même dans un kimono blanc, elle trempe et retrempe désespérément ses mains dans une bassine d’eau en bois. Jeannette Nolan, dans la version d’Orson Welles, apparait  au contraire dans la plus grande agitation. Chez Polanski, aucun dramatisme:  Francesca Annis , nue, quitte un lit qu’on l’aidera calmement à  regagner.

Récemment, je m’étais entretenu, en vue d’un podcast du Louvre, avec Martin Quenehen devant la Lady Macbeth de Füssli, le peintre préromantique anglais (d’origine suisse). Je ne suis pas revenu ici sur cette rencontre, parce que, pour tout dire, j’étais fort mécontent de ma prestation. J’avais perdu le fil de mon propos, l’égarement de Lady Macbeth m’avait insidieusement gagné!

C’est dans  la version de Joël Coen que se retrouve le plus la Lady Macbeth de Füssli, errant une bougie à la main. Nous sommes à la scène 1 de l’ acte 5 . Le dénouement est proche. Lady Macbeth somnambule a basculé dans une  zone proche de celle de l’entre deux morts où se tient le héros tragique selon  Lacan. L’exemple princeps est Antigone.  Cette zone est ici la  zone intermédiaire  entre la veille et le sommeil,  où le monde du rêve s’immisce dans le monde de la réalité, à travers des actes ou des paroles qui échappent au sujet. Inquiétante étrangeté du somnambulisme, symbolisée par la lumière vacillante de la bougie.

 

 

Le tableau de Füssli a quelque chose d’une photographie de plateau. L’histoire est moins celle empruntée à une scène du Macbeth de Shakespeare et imaginée par le peintre que l’histoire telle qu’elle apparait sur la scène d’un théâtre à la fin du 18ème (1793). C’est un témoignage de la scène de l’époque de Garrick, l’acteur mythique des pièces de Shakespeare. Füssli a ainsi peint plus de 70 tableaux inspirés de Shakespeare, qu’on redécouvre à cette époque. Et, disons-le,  sa Lady Macbeth est par trop théâtrale. Elle  n’est pas une somnambule, mais clairement une actrice qui joue le somnambulisme.

Freud avait, sur un des murs de son cabinet, installé une reproduction du Cauchemar de Füssli. Il y avait  reconnu une figuration préromantique de l’inconscient comme théâtre d’ombre, part sombre de la psyché, antichambre des passions, des penchants criminels, de la folie. L’inconscient, c’est l’Autre scène.

Nous pourrions reconnaître  en Macbeth et Lady M des damnés, à la manière de Visconti, qui d’ailleurs s’en est inspiré. Lady Macbeth est la tentatrice qui pousse son époux au crime., comme la baronne Sophie von Essenbeck (Ingrid Thuin)  pousse son amant Frederick (Dirk Bogarde) au meurtre de son père chez Visconti. Sa voix est celle de l’Impératif de jouissance, celle du surmoi obscène et féroce, de la Loi devenue folle, comme Lacan définit le Surmoi.
Telle Eve invitant  Adam à croquer le fruit défendu, Lady Macbeth pousse M à liquider le roi. Elle n’enfantera pas dans la douleur, mais selon la prédiction des sorcières,  sera privée d’enfant et perdra la raison.  Adam ne gagnera pas son pain à la sueur de son front, mais une couronne chancelante et il sera tué le jour où la forêt avancera, conformément aux mêmes prédictions. L’arbre du paradis où Eve cueille la pomme se métamorphose  dans l’enfer cauchemardesque de la forêt écossaise, de même que  la castration déniée se trouve multipliée dans l’image de la tête de Méduse.

Le théâtre shakespearien est une grande scène de crime. Ou plus exactement le crime est comme son centre de gravité. Toute action représentée dans un tableau nous apparait comme une  scène de bataille c ’est à dire comme théâtrale, formulait Lacan dans son Séminaire 11. J’ai commenté cette phrase, qui m’a poursuivi longtemps, dans mon livre L’envers du décor. Il aurait pu dire aussi bien une scène de crime.

Un noyau d’irreprésentable est au fondement de toutes nos représentations. C’est l’Urverdrangung de Freud, le refoulement originaire. C’est un trou, indexé par Lacan dans son axiome du non-rapport sexuel, où Freud logeait la scène primitive, c’est-à-dire un attentat sexuel, un crime. Au commencement, était le crime: c’est aussi ce qui se joue avec ce mythe de Totem et tabou et du meurtre du père de la horde, qui retombe sur les descendants comme une malédiction. Macbeth, cette  » histoire pleine de bruit et de fureur, contée par un idiot et qui ne signifie rien » est, de toutes les tragédies de Shakespeare, la plus effrayante démonstration de cette malédiction.

 

 

 

 

Lundi 6 décembre

J’ai oublié de signaler dans mon billet d’hier que le Studio Lacan est diffusé chaque samedi à 17h30. L’émission à laquelle j’ai participé le sera le samedi 18 décembre. Avec cette chronique célébrant Lady Sapiens et l’aiguille à chas, j’ai en vérité rendu hommage à ma grand maman, qui était couturière.

Ce saut à Paris m’a donné l’occasion d’aller voir au Théâtre des Bouffes du Nord -lieu mythique où travailla longtemps Peter Brook-un spectaculaire Tartuffe mis en scène par Macha Makeïeff, dont elle a fait un théorème pasolinien, dans un décor des sixties. Tartuffe en ange noir: le rapprochement est inattendu, mais son évidence éclate cependant au fil de la représentation. Les ayatollah de la tradition se récrieront évidemment. Trois acteurs  brillent singulièrement: Jeanne-Marie Lévy, dans le rôle de la mère d’Orgon transformée en une délirante Castafiore, Pascal Ternisien, tour-à-tour Flipote, la bonne, et Monsieur Loyal, l’huissier, d’une drôlerie irrésistible  dans les deux rôles, et enfin Irina Solano, formidable interprète de Dorine, qui irradie la scène de son jubilatoire entrain.

Dimanche 5 décembre

 

 

J’ai passé ces derniers jours en compagnie de deux femmes remarquables. Deux ladies. La première, forcément la première, est Lady Sapiens, compagne méconnue de l’Homo du même nom, à qui un ouvrage récent donne sa juste place :  Lady Sapiens Enquête sur la femme au temps de la préhistoire (T.Cirotteau, J.Kerner, E.Pincas , éd. Les Arènes). La seconde est la redoutable Lady Macbeth.

J’ai eu l’occasion ce samedi de présenter Lady Sapiens dans une chronique sur la toute nouvelle chaîne web Studio Lacan.  Quant à Lady Macbeth, elle fera l’objet d’un prochain podcast, auquel j’ai collaboré, dans la série des Enquêtes du Louvre, réalisée par Martin Quenehen, en ligne sur le site du Louvre .

Je donne ici le texte de ma chronique à propos de Lady Sapiens. Un texte dans lequel j’ai dû sabrer pour respecter le calibre minuté de l’émission.Je reviendrai dans un prochain billet sur Lady Macbeth.

Lady Sapiens

Savez-vous quel est un des plus anciens objets manufacturés datant de la préhistoire ? Hors concours, il y a naturellement le silex taillé , dont le plus ancien, retrouvé au Kenya, date de plus de 3 millions d’années, soit l’ époque où vivait notre lointaine ancêtre Lucy, dont on ne sait trop en vérité s’il s’agit bien d’un sujet féminin, et qui doit son nom à la chanson des Beatles Lucy in the sky with diamonds.
Mais qu’en est-il au paléolithique ? Faites vos jeux. Une lance ? Un bijou ? Une poterie ? Peut-être, songeant aux développements de Lacan à propos du trait unaire, parierez-vous plutôt pour un os gravé? Mais il est un objet d’une importance considérable et trop rarement évoqué: il s’agit de l’aiguille à chas, dont la plus ancienne, découverte à Denisova en Sibérie, date de 50OOO ans.

Ceci, entre bien d’autres choses étonnantes, je l’apprends dans un livre que j’ai découvert à travers une émission de la chaîne Histoire TV,  Historiquement show , émission dont le format et même le dispositif spatial, est étrangement semblable à ce studio Lacan !

Il est bien aventureux de dresser le portrait de la femme au temps de la préhistoire. Les nouveaux outils scientifiques sophistiqués dont disposent aujourd’hui les chercheurs, permettent cependant de faire un sort aux clichés qui ont longtemps eu cours à son propos, réduisant la figure des femmes à  celle de créatures sans défenses, consacrées à leur progéniture, aux côté de chasseurs intrépides affrontant des bêtes sauvages pour assurer la subsistance du groupe. Au fil des  découvertes les plus récentes s’agissant du paléolithique, que cet ouvrage nous fait découvrir, se dessine une toute autre place de la femme, tant dans  ce qui peut se conjoncturer de l’organisation sociale que de la vie quotidienne.

Ainsi du cliché de l’homme chasseur . Outre qu’il apparait que la cueillette était une part beaucoup plus importante des ressources alimentaires que la chasse, de nombreux indices permettent de penser que les femmes participaient aussi à leur manière à la chasse, en particulier la chasse au petit gibier, plus fiable et plus régulière que celle du grand gibier. Mais surtout les femmes régnaient sur le monde végétal, et l’artisanat considérable qui repose sur la collecte du bois et des plantes – outils divers, vannerie, fabriques des vêtements, pharmacopée,etc.  Notre approche de la vie quotidienne au temps de la préhistoire est évidemment biaisé par la mauvaise conservation de ces matériaux organiques. L’usage d’un instrument comme l’aiguille à chas permet cependant de saisir de quelle maîtrise raffinée du textile les femmes pouvaient faire preuve. La trace de tissages a par ailleurs été recueillie sur des fragments d’argile à Dolnii Vistovice en République tchèque. Là encore le cliché d’individus hirsutes vêtus de peaux de bêtes doit être reconsidéré.

Freud, pour des raisons discutables, tenait que le tissage constituait la contribution essentielle, sinon unique, des femmes aux progrès  de la civilisation. En vérité, on peut légitimement poser la question de savoir si une civilisation peut évoluer d’aucune manière sans cet apport majeur, qui se noue à  l’usage du noeud. Pour Lacan, rien n’avait plus d’intérêt que la pratique des noeuds.

Il est plus difficile est de se faire une idée de la place des femmes dans l’organisation sociale au niveau du pouvoir. Des sépultures de femmes richement parées, comme celle de la Dame du Cavillon (à la frontière franco-italienne) , donnent  à penser à celle d’une personne de haut rang. L’hypothèse, soutenue par quelques chercheuses féministes,  de sociétés matriarcales n’a rien d’assuré pour autant. De nouveaux fantasmes ont pris le relais des préjugés patriarcaux des premiers préhistoriens. Et la symbolique des nombreuses statuettes féminines – Dame de Brassempouy, Venus de Hohle Fels, de Wallendorf , de Laugerie ou de Renaucourt, demeure  énigmatique.

Enfin, reste à éclaircir la place des femmes dans les plus hautes réalisations de cette période, je veux parler des peintures rupestres. On sait à présent de façon sûre -l’ADN a parlé-  que les mains négatives de la grotte de Pech Merle sont pour la plupart des mains de femmes.  Chauvet, Lascaux, Altamira, Niaux: dans quelle mesure ces lieux magiques sont-ils l’oeuvre des femmes de la préhistoire? Lady Sapiens mérite, quoi qu’il en soit, le plus grand respect.

Lundi 22 novembre

La norme mâle était le thème des 51èmes Journées de l’Ecole de la Cause Freudienne ce week-end. Pour la seconde fois en visioconférence. Patatras. Gros problème technique le dimanche matin, finalement réglé à temps pour la séquence que j’attendais le plus: celle qui réunissait Brigitte Jacques-Wajcman et François Regnault à propos de l’Antigone de Sophocle et de L’Ecole des femmes de Molière. Une scène de l’une et l’autre furent jouées. Surprenant mais très convaincant rapprochement.

Le samedi, les « simultanées » étaient introduites par une série de « portraits ». J’avais précisément planché sur le personnage d’Arnolphe dans L’école des femmes de Molière. Voici ma tirade !

La marotte d’éduquer les femmes ou le merveilleux malentendu arnolphien

Dans la liste cocasse des portraits que m’ont suggérés Aurélie Paufwardel et Damien Guyonnet, qui allait d’Aristote à Virgine Descentes, j’ai, sans beaucoup d’hésitations, choisi le personnage d’Arnolphe de L’Ecole des femmes. J’avais en effet pu voir la pièce de Molière, excellemment  mise en scène par Stéphane Braunschweig à l’Odéon, laquelle avait fait l’objet d’une intéressante conversation avec celui-ci, organisée par L’envers de Paris au mois de mai denier. La pièce est toujours en ligne, sur le site du Théâtre de l’Odéon et je ne saurais trop en recommander la vision.

Inspirée de La précaution inutile de Scarron, nouvelle elle-même inspirée de Doña Maria de Zayas, L’Ecole des femmes reprend et approfondit le propos de Molière autour d’une figure masculine déjà observée dans L’Ecole des maris,  figure sur laquelle Beaumarchais reviendra à son tour  dans Le barbier de Séville.  Soit un certain type d’homme, dont Molière, marié dans la quarantaine à Armande Béjart âgée de 17 ans, a spécialement cerné la figure pour en avoir lui-même partagé le sort mi-comique mi-pathétique, celle de l’amant trahi, du mari jaloux, bref du cocu magnifique, organisateur à son insu de son tourment.
A en croire Sganarelle dans L’Ecole des maris, « les filles sont ce qu’on les fait être ». Mais ce que, tant Sganarelle qu’Arnolphe, les font être, n’est pas du tout ce qu’ils pensaient; c’en est même tout le contraire. Tous deux sont les arroseurs arrosés de leur possessivité, de leur hantise de l’étourderie féminine, et surtout de leur fureur éducative.

Pour s’assurer de la fidélité absolue de celle qu’il entend épouser, Arnolphe a choisi une jeune femme, Agnès, dont il a fait la connaissance quand elle n’avait pas plus de quatre ans. Charmé par cette enfant, que sa mère n’a pas les moyens d’élever, il a pris en charge son éducation en la confiant à une institution religieuse, où prier Dieu, coudre et  filer sera le seul programme, histoire de la « rendre idiote autant qu’il se pourrait ». Il l’ a à présent établie, en compagnie d’un couple de domestiques aussi simples qu’elle, en une maison voisine de la sienne,  bien à l’abri des visites de quelque marquis et autres beaux esprits, loin des cercles et des ruelles (allusion aux Précieuses, naturellement).
Ce plan parfait se trouve malencontreusement contrarié par un jeune homme, Horace, dont le père est un ami d’Arnolphe, qui a découvert la présence d’Agnès et s’en est épris.  Arnolphe en est averti par Horace lui-même, qui peut d’autant moins soupçonner les intentions matrimoniales d’Arnolphe que celui-ci a changé son nom -  un nom bien fait pour lui déplaire, puisque c’est celui du Saint patron des maris trompés ! Il se présente désormais comme Monsieur de la Souche. Très inquiet,  Arnolphe presse Agnès de questions, qui lui  répond, avec ingénuité, sans rien dissimuler de l’émoi où l’a mise le jeune homme. Arnolphe décide aussitôt d’avancer le  mariage, d’instruire Agnès des Devoirs de la femme mariée  à travers un recueil de maximes édifiantes et de mettre hors d’état de nuire le godelureau, qui veut la lui ravir et dont il reçoit toujours des confidences, qui le mettent au supplice.
Agnès feint d’abord de n’opposer à  son entreprise nulle résistance . Mais sommée de signifier son congé à Horace, elle l’avise astucieusement du sort qui les menacent, et trouve refuge chez celui-ci. A partir de ce moment, et bien qu’il ait réussi à la faire revenir au logis en dupant Horace, Arnolphe perd complètement pied. Sa jalousie ravageante le pousse à faire à Agnès les déclarations les plus contraires à ses principes pour la conserver. Il se dit prêt à lui laisser désormais toute la liberté qu’il lui plaira, à lui donner toutes les preuves de sa soumission, à s’arracher les cheveux, à se tuer s’il le faut!
Le retour providentiel  du père d’Agnès, parti treize ans plus tôt chercher fortune à l’étranger, et qui se trouve être l’ami du père d’Horace,  réglera finalement l’affaire, et Horace obtiendra la main d’Agnès.

Lacan a fait l’éloge de L’Ecole des femmes dans le Livre V du Séminaire (Les formations de l’inconscient). Je cite :« La comédie -ici la comédie de l’amour -  trouve son sommet dans ce chef d’oeuvre unique (…) d’une limpidité absolument comparable à un théorème d’Euclide»  D’Arnolphe, il souligne que «nous le voyons entrer dès le début avec l’obsession de n’être pas cornard. C’est sa passion principale. C’est une passion comme une autre. Toutes les passions s’équivalent, toutes sont également métonymiques. C’est le principe de la comédie de les poser comme telles, c’est-à-dire de centrer l’attention sur un ça qui croit entièrement à son objet métonymique.» L’avare en est la meilleure démonstration.
Arnolphe « est un homme qui a des lumières, dit son partenaire, le nommé Chrysalde, et en effet, il a des lumières (…) c’est un éducateur. Il a trouvé un très heureux principe, qui consiste à la (Agnès) conserver dans l’état d’être complètement idiote. Il ordonne lui-même les soins supposés concourir à cette fin. « Et vous ne sauriez croire, dit-il à son ami, jusqu’où cela va, ne voilà-t-il pas que l’autre jour elle m’a demandé si l’on ne faisait pas les enfants par l’oreille ». C’est bien ce qui aurait dû lui mettre la puce à la même oreille, car si la fille avait eu une plus saine conception physiologique des choses, peut-être aurait-elle été moins dangereuse (…) Elle est complètement idiote », dit-il, et il croit pouvoir fonder là-dessus, comme tous les éducateurs, l’assurance de sa construction». Il découvrira bientôt qu’Agnès a l’ouïe fine, et combien ce qui passe par l’oreille l’intéresse. En un mot,  Agnès est « un être à qui on a appris à parler et qui articule ».

« Que nous montre le développement de l’histoire ? Cela pourrait s’appeler « Comment l’esprit vient aux filles ». Elle est prise aux mots du personnage du petit jeune homme. Cet Horace entre en jeu dans la question, quand, dans la scène majeure où Arnolphe lui propose de s’arracher la moitié des cheveux, elle lui répond tranquillement : »Horace, avec deux mots, en ferait plus que vous ». Elle ponctue ainsi parfaitement ce qui est présent tout au long de la pièce, à savoir que ce qui lui est venu avec la rencontre du personnage en question, c’est précisément qu’il dit des choses spirituelles et douces à entendre, à ravir. Ce qu’il dit, elle est bien incapable de nous le dire, et de se le dire à elle-même, mais cela vient par la parole, c’est-à-dire par ce qui rompt le système de la parole apprise et de la parole éducative. C’est par là qu’elle est captivée. »
Un renversement s’opère à ce moment: « Nous voyons surgir la raisonneuse devant le personnage qui, lui, devient l’ingénu, car dans des mots qui ne laissent aucune ambiguïté, il lui dit alors qu’il l’aime, et il le lui dit de toutes les façons, et il le lui dit au point que la culmination de sa déclaration consiste à lui dire à peu près ceci — « Tu feras très exactement tout ce que tu voudras, tu auras également Horace si tu le veux à l’occasion. » En fin de compte, le personnage renverse jusqu’au principe de son système, il préfère encore être cornard, ce qui était son départ principal dans l’affaire, plutôt que de perdre l’objet de son amour. »

Arnolphe, pas d’avantage qu’Hamlet, comme Lacan le souligne en en commentant  la figure dans le Séminaire suivant (Le désir et l’interprétation) , Arnolphe n’est un cas clinique. Mais comme Hamlet, il nous donne l’épure d’une question. En cela, il est non seulement le prototype parfait de l’homme destiné à être trompé que j’ai évoqué en commençant, mais aussi l’incarnation d’un malentendu dont les ressorts sont à situer bien au-delà de la psychologie du personnage. Ceux-ci sont évoqués par Lacan dans un texte que  nous avons eu le bonheur de découvrir récemment, puisqu’il s’agit de la Mise en question du psychanalyste, publié dans le hors série d’Ornicar? Lacan Redivivus.

Lacan y met en perspective la pièce de Molière avec la préoccupation montante au travers des 17ème et 18ème siècles de l’éducation des femmes. « Il convient, remarque-t-il, de ne pas oublier où chaque époque trouve le corrélatif féminin de l’esprit »(p. 66). « Ce serait une étude instructive, poursuit-il p.84, que s’attacher à récuser les formes de dégradation qu’a mise  en circulation dans l’intelligence générale le soin dont, à juste titre désignés comme ceux du  génie, les hommes sont férus: à savoir de mettre la science en formation à la portée des femmes (…) Simple chapitre du merveilleux malentendu arnolphien présidant à la même époque aux nombreux ouvrages qui s’attellent à l’ouvrage de leur éducation. La présupposition d’infériorité sur quoi repose ce propos de bienfaisance, échappe à la critique, quand elle se trouve masquée du choix de correspondants de haut rang ».

Un exemple retient spécialement  là son attention: celui d’une nièce de Frédéric II de Prusse, présumée quelque peu débile, auprès de qui le grand mathématicien Euler fût appelé en qualité de précepteur, et à qui il dédia l’invention de ses célèbres cercles. Lacan fustige l’usage qu’il en propose à son élève pour illustrer le syllogisme bateau « tous les hommes sont mortels, Socrate est un homme, Socrate est mortel »; il n’y voit que l’ usage dégradé d’un appareil logique au travers d’un simplisme pédagogique affligeant. Que, pour tout homme, la mort soit inéluctable ne rend pas raison de la singularité de la mort de Socrate, qui l’a demandée. On voit ici se dessiner, 10 ans avant le Séminaire Encore, la mise en question de ce « pour tout homme », et il est saisissant qu’elle soit nouée à la considération de la féminité et  à « cette marotte d’éduquer les femmes où se dénonce pendant deux siècles un mépris pour elles redoublé des odeurs de chambre des petites et grandes cours, lieux de culture d’un eugénisme à l’envers ».  Il ne s’agit pas de former une élite mais des simples d’esprit.

Le souci prétendument bienveillant de l’éducation des femmes masque leur exclusion du champ du savoir. Assigner des savants de haute volée à leur service témoigne seulement de la présupposition de leur infériorité et du mépris qu’elles inspirent. Il ne s’agit qu’en apparence  d’améliorer leur condition et de donner aux meilleures d’entre elles accès au savoir, mais tout au contraire de vérifier leur ignorance, voire de cultiver leur idiotie supposée, de d ‘hommestiquer les filles (à écrire avec l’équivoque dont Lacan a joué ailleurs à propos des animaux de compagnie), bref de veiller à ce qu’elles se tiennent à une place qui ne menacent pas les certitudes narcissiques du sujet masculin. Défenses parfaitement illusoires, comme nous le démontre la mésaventure d’Arnolphe avec Agnès, et dont Lacan note (p.84) combien elles sont vaines à  « protéger le sujet des pulsions qui gravitent autour des couronnes qui font les cours ».
L’empire que les courtisanes n’ont cessé d’exercer dans l’ombre sur les têtes couronnées  objecte puissamment aux certitudes du Maître. Et il ne suffit pas à Descartes, un temps précepteur lui aussi d’une princesse allemande (Elisabeth de Bohême),  de son Discours de la méthode pour régler la question de la jouissance. A l’intention de sa protégée, il écrit son Traité des passions, ou comment maintenir la séparation de l’âme et du corps et tenir son âme à l’abri des tourments qui agitent celui-ci.

La volonté de maintenir les femmes dans l’ignorance est évidemment le symptôme le plus criant du ne rien vouloir savoir du trou autour duquel précisément tourne tout savoir.  Et la norme mâle devient littéralement délirante quand elle s’érige en commandement d’ignorance, comme c’est le cas dans le recueil de  Maximes du mariage à travers lesquelles Arnolphe entend enseigner à Agnès « l’office de la femme ». La scène est irrésistible, – et dans la mise en scène de Stéphane Braunschweig, Agnès, interprétée par la délicieuse Suzanne Aubert, malicieuse à souhait.

Arnolphe: Voyons un peu si vous le lirez bien. -Agnès: Maxime 1: Celle qu’un lien honnête fait entrer au lit d’autrui doit se mettre dans la tête, malgré le train d’aujourd’hui, que l’homme qui la prend ne la prend que pour lui . Arnolphe: Je vous expliquerai ce que cela veut dire . Mais pour l’heure présente il ne faut que lire. Agnès: Maxime II. elle ne doit se parer qu’autant que peut désirer le mari qui la possède. C’est lui que touche seul le soin de sa beauté, et pour rien doit être compté que les autres la trouvent laides. Ainsi de suite, jusqu’à la dixième : Des promenades du temps, ou repas qu’on donne aux champs, il ne faut point qu’elle essaye: selon les prudents cerveaux, le mari, dans ces cadeaux, est toujours celui qui paye.
Ces dix maximes grotesques valurent à Molière la colère de la Compagnie du Saint Sacrement, le parti des dévots, autrement dit l’Opus Dei de l’époque, qui y voyait un pastiche sacrilège des dix commandements, et réclamait l’interdiction de la pièce. Molière s’amuse de ces réactions dans La critique de l’Ecole des femmes.

Molière n’a certes pas manqué de ridiculiser aussi les Précieuses et de se rire des femmes savantes. Mais que les femmes lui pardonnent, en la personne d’Arnolphe, il a réduit au silence celui qui les vouait à une bien sinistre école,  Oh! s’écrie Arnolphe dans la scène finale de l’Acte V, stupéfait de voir définitivement s’écrouler ses plans, avant de disparaître, le sifflet coupé. (Oh , et non pas Ouf, comme erronément transcrit dans l’édition du Séminaire). A l’école des femmes, il a appris à ses dépens le tour que pouvait jouer aux hommes cette politique de l’eugénisme à l’envers.

Lundi 1 novembre

 

Les illusions perdues auraient pu donner matière à plusieurs saisons d’une série. Xavier Giannoli a réalisé l’exploit d’en proposer l’adaptation à l’écran, en un film qui restitue assez fidèlement le grand roman de Balzac. J’y applaudis d’autant plus que je suis fatigué des séries, dont la prolongation de beaucoup n’a pas d’autre motif que leur succès commercial. L’intérêt des séries tend d’ailleurs à s’épuiser depuis un moment. Exception, et ce n’est pas un hasard je crois, de l’une ou l’autre « mini-série », format qui tend à s’imposer ces temps derniers.

Ceci pour dire que j’ai retrouvé beaucoup de plaisir à la fréquentation des cinémas, dont nous avons trop longtemps été privés. Et donc, à voir  Les illusions perdues, porté par de grands acteurs (Cécile de France, Gérard Depardieu, Louis-Do de Lancquesaing,
Sabine Dewaels et le jeune Benjamin Voisin dans le rôle de Lucien de Rubempré). Cette fresque historique du temps de la Monarchie de Juillet et de l’avénement du libéralisme triomphant est d’une actualité stupéfiante. Un renard libre dans un poulailler libre: la phrase n’est pas de Balzac, on en attribue la paternité tantôt à Marx, Lacordaire ou Jaurès; mise dans la bouche d’un des personnages du film, elle en résume assez bien l’atmosphère, au temps du capitalisme industriel en pleine ascension et de la bourgeoisie montante. Dans ce monde nouveau, libre est censée être aussi la presse, mais elle est surtout le lieu de fort juteuses affaires, liées à la fabrication de fake news avant l’heure. Comme nos medias d’aujourd’hui, elle a ses stars qui font et défont sans scrupules, opinions, réputations, crédit. A ce redoutable instrument de pouvoir, Lucien de Rubempré sacrifie ses idéaux littéraires de jeunesse, et le payera cher. Mais tiens, tiens,  connaissez-vous le nom de la maison d’éditions dirigée par Eric Zemmour? Il a la saveur d’un aveu: ..Rubempré!

J’ai aimé deux autres films. Et d’abord No time to die. Oui, le dernier James Bond. Car pour le coup, c’est bien le dernier. Adieu Bond, James Bond ! 007 n’était pas éternel, en dépit de ses métamorphoses successives à travers Sean Connery, Roger Moore, Peter Brosman et Daniel Craig. Il est vrai qu’on pouvait à bon droit oublier la parenthèse Roger Moore /Brosman, ce dernier n’ayant d’ailleurs incarné le personnage qu’une seule fois. Et Daniel Craig, qui l’a véritablement réinventé et lui a donné une autre consistance, ne pouvait avoir de successeur. C’est bien avec lui que Bond devait disparaître, avec le panache d’un héros tragique.

Les intranquilles est le troisième film que j’évoquerai. Il exemplifie avec une grande justesse le tableau de la maniaco-dépression. Joachim Lafosse, qu’on peut sans doute identifier en la personne du petit garçon du couple qui se défait par la faute de cette insoluble maladie de son papa, donne là, après A perte la raison, un nouvel aperçu remarquable d’un sens clinique aiguisé.

 

 


 

 

Lundi 11 octobre

Ce tableau est l’oeuvre d’Orazio Gentileschi , le père d’Artemisia, dont j’ai évoqué l’histoire sur ce blog (le 13 septembre 2020). Mon ami Luis Solano m’en envoie l’image ce matin, avec la copie d’un article paru hier dans le quotidien espagnol El pais. Il appartenait à un magistrat qui vient d’en faire don au Musée des Beaux-Arts de Bilbao. Agostino Tassi, le violeur d’Artemisia, ami de son père  et peintre lui-même, avait été accusé de l’avoir volé! Quand Artemisia peint à son tour Judith et Holopherne, en donnant à Holopherne les traits de Tassi, elle règle son compte doublement à celui-ci.

Il est troublant s’imaginer, réunis dans leur atelier commun, Artemisia, son père et Tassi en train de contempler cette Figure 0 de toute l’histoire, comme dirait Broodthaers.

A propos de celui-ci et de l’exposition au Wiels de ses « poèmes industriels » dont je parlais dans un précédent billet, on trouvera, dans le prochain numéro de  La Cause du désir, un entretien que m’ont accordé Charlotte Friling et Dirk Snauwaert, commissaires de l »exposition. Demain mardi 10 ocobre à 20h, j’aurai aussi le plaisir d’intervenir à l’ACF-Belgique sur le même sujet dans le Séminaire Dire de l’art, animé par Bruno de Halleux et Marc Segers. Ce séminaire se tiendra en life , mais il est possible aussi de le suivre en visioconférence (inscription par mail à acfbelgique@gmail.com )

Samedi 2 octobre

Enfin j’ai reçu Lacan Redivivus, le hors série d’Ornicar?, commandé il y a près d’un mois. Je devenais enragé. C’est peu dire qu’il contient des perles, il s’agit d’un collier qui fera date, au-delà  celle du quarantième anniversaire du décès de Jacques Lacan, qui en est l’occasion. C’est une mine.

D’abord, il nous livre des textes inédits de Lacan. Et quels textes ! Cela s’ouvre par un carnet des rêves, qu’il nota au début de son analyse personnelle dont voici les premières lignes, grandioses, datées de novembre 1934: Sur ce livre marqué du sceau d’une des grandes obsessions de l’humanité, j’écrirai à partir d’aujourd’hui, le journal de mon aventure de libération analytique ».
Ce carnet porte imprimé en couverture : Oberramergau Passion 1930.  Petite ville de Haute Bavière, Oberramergau est depuis 1634 le théâtre d’un Jeu de la Passion, qui célèbre la fin d’une épidémie de peste. Le carnet lui est dédicacé par Anton Lang, acteur qui joua plusieurs fois le rôle du Christ dans cette célébration.   Le christianisme, telle est donc cette grande obsession dont le jeune Jacques Lacan aspire à se libérer.

Freud avait en effet situé la religion comme la névrose obsessionnelle de l’humanité. Lui aussi avait dû s’arracher à la tradition religieuse, l’hébraïque. La psychanalyse n’en restait pas moins aux yeux de beaucoup une « science juive ». Avec Lacan, les Jésuites eurent l’espoir qu’elle pourrait se convertir. Une dizaine d’entre eux devinrent même membre de l’Ecole Freudienne de Paris! Lacan le paya très cher, comme nous l’apprenons de manière définitive à travers un entretien de Jacques-Alain Miller avec France Jaigu, où les derniers jours de l’Ecole Freudienne de Paris sont évoqués. A leur manière, ils valent bien ceux de Pompéi.

Ce carnet de rêves n’en compte en vérité que trois, à travers lesquels c’est un sujet profondément tourmenté dans sa vie amoureuse que nous découvrons. La prévalence de Freud sur Janet – toute en ceci, note-t-il : Freud a vu que le moteur était sexuel, toute la dynamique repose là-dessus. Cela laisse intacte la question du structural. C’est la définition de sa tâche à venir, à lui Lacan: de structure, il n’y a pas de rapport sexuel.

Le gros morceau de cette suite d’inédits tient en un texte dense (plus de soixante pages de ce numéro), texte  inachevé, datant selon toute vraisemblance de la fin 1963,  en tous cas  écrit après son exclusion de l’IPA, et titré Mise en question du psychanalyste. Il commence ainsi: Bien des fois j’ai recommencé cet ouvrage,  une phrase, qui résonne étrangement avec la première de La Recherche du temps perdu: Longtemps je me suis couché de bonne heure ! La suite est plus aride, c’est un texte difficile, qu’une première lecture rapide ne me permet pas de résumer ici;  sachez seulement qu’on y trouve de longs et passionnants développements à propos du Cogito cartésien et de surprenantes et profondes réflexions au départ du syllogisme bateau tous les hommes sont mortels; Socrate est un homme; donc Socrate est mortel.

Deux « présentations cliniques » suivent. Il s’agit de la sténographie d’entretiens menés à l’Hôpital Saint Anne, exercice que Lacan pousuivit pendant des décennies.  Ce sont deux extraordinaires leçons cliniques, bienvenues pour démentir la légende débile d’un Lacan mixte du Sar Péladan et de Raymond Devos.

Des correspondances variées (avec  son père et son frère Marc, ou avec Alquié, Althusser, Jakobson, Foucault, Lévi-Strauss, Fellini…) sont reprises. Avec Christiane Alberti, qui introduit l’ensemble du numéro, épinglons cette phrase dans une lettre adressée  par Lacan à son père à l’âge de 18 ans: Je suis pour les révolutions lentes, mûrement préparées, et conformes aux réalités, et non aux utopies cocasses. Cette position ne variera guère. Ce qui lui paraitra toujours mériter le plus d’attention chemine dans les profondeurs du goût, comme il le formulera dans son écrit Kant avec Sade. L’époustouflant et spirituel article d’Alain Grosrichard, appuyé sur ce texte, ne le démentira pas, qui ne recule pas à rapprocher le sous-titre des Cent vingt journées de Sodome : L’école du libertinage de l’Ecole de Lacan.

 

 

 

 

 

Vendredi 10 septembre

 

C’était hier le 40ème anniversaire de la mort de Jacques Lacan le 9 septembre 1981. Il est l’occasion d’une salve de publications. Aux Presses psychanalytiques de Paris, nouvelle maison d’édition à l’initiative de l’Ecole de la Cause Freudienne: Pourquoi Lacan? (s.l.d. A. Lebovits Quenehen) et Le désir de Lacan (s.l.d. B. de Halleux). Aux éditions Navarin: Aux confins du Séminaire (soit les 4 leçons consacrées à la lecture du cas de L’homme aux loups de Freud en 52/53 et les textes de la Dissolution en 1980) ; La troisième + Théorie de la langue ( Conférence majeure de Lacan et texte important de Jacques-Alain Miller); le numéro 56 d’Ornicar? enfin, qui comprend nombre de documents inédits, y compris des des manuscrits, de Lacan, et toute une série de témoignages. Je ne manquerai pas d’y revenir.

S’ouvrait hier aussi au Wiels l’exposition consacrée aux poèmes industriels et lettres ouvertes de Marcel Broodthaers, artiste lacanien s’il en est, à moins de considérer Lacan comme broodthaersien, ce qui n’est pas moins intéressant. Broodthaers, homme de grande culture, connaissait fort bien l’oeuvre de Lacan et y fait régulièrement allusion. Mais ce que Lacan appelait plaisamment sa linguisterie est broodthaersienne.

Il y a toujours chez Broodthaers, conjugué à une certaine mélancolie, un côté hautement ludique. De ses « poèmes industriels », il disait qu’ils constituaient des rébus. Ce sont autant d’invitations à des exercices de lectures sur des objets paradoxaux. D’abord par leur appellation: poème. Broodthaers s’est engagé dans le champ des arts plastiques en renonçant à l’écriture poétique, ensevelissant dans le plâtre les invendus d’un de ses recueils de poèmes. Ensuite parce que ces plaques en plastique, conçues sur le modèle d’enseignes publicitaires, peuvent être pris pour des tableaux par des nigauds, au nombre desquels Broodthaers, pince sans rire, se demandait s’il ne fallait pas le compter lui-même!  Dirk Snauwaert et Charlotte Friling, qui ont conçu cette exposition, ont astucieusement déjoué ce piège. L’exposition, la première à rassembler le corpus exhaustif de ces plaques, réalisées entre 1968 et 1972, se parcourt en effet comme on lit un texte et ses variantes. C’est un puzzle -objet cher à Marcel Broodthaers- , un puzzle qui se compose et se décompose sous nos yeux, se diffracte, se décomplète.

Les images du  rébus et du puzzle traversent l’ensemble de l’oeuvre de Broodthaers. S’agissant de ses poèmes industriels,  il a même affirmé que le rébus est  exactement « le langage de ces plaques ».   Un nombre important de dessins ou plaques imprimées sont  émaillées de formes semblables à des pièces de puzzle. La plus significative de ces plaques est sans doute ce : Modèle: la pipe, où des pièces de puzzle s’échappent de la pipe comme des volutes de fumée.
Un « resserrement  de la notion de sujet », voilà ce dont Broodthaers faisait crédit à  Magritte, pour avoir saisir « la contradiction entre le mot peint et l’objet peint », contradiction dont  la phrase  Ceci n’est pas une pipe  écrite sur son tableau La trahison des images, est le paradigme.  « J’étais hanté  par cette peinture » a dit Broodthaers. Ce resserrement de la notion de sujet va de pair avec un resserrement de la notion de signe.
Résoudre ces rébus n’est pas toujours chose aisée, pas plus qu’ajuster les pièces de ces puzzle. Certains des rébus proposés par Broodthaers sont faits pour déjouer à jamais le sens qui pourrait leur être attribué. Telles ces plaques où ne figurent pratiquement que des signes de ponctuation. Si l’on veut bien se souvenir de ce que disait Lacan de la ponctuation, à savoir que c’est elle qui décide du sens, on saisit l’ironie. Là où seule la ponctuation apparait, aucun point de capiton  jamais ne viendra boucler la signification.

Un magnifique catalogue raisonné reprend et éclaire ce cheminement. Il permet en particulier de se pencher sur les nombreuses lettres ouvertes écrites par Broodthaers pendant cette période qui est celle de son vrai-faux Musée d’Art Moderne Département des Aigles.

Jeudi 19 aout

Denis Grozdanovich, qui est un type dans mon genre en beaucoup mieux, signe chez Grasset un savoureux La vie rêvée du joueur d’échecs, en somme sa Vie anecdotique à lui.  Ancien joueur de tennis  professionnel et grand amateur d’échecs, Grozdanovitch est le parfait speciman de l’ homo ludens cher à Johan Huyzinga.

Schiller disait que l’homme n’est pleinement lui-même que lorsqu’il joue. C’est  aussi le credo de Grozdanovitch, dont le livre est un hymne à l’enchantement du jeu, en tant qu’il est source de plaisir mais aussi en tant qu’il peut se révéler une manière d’école de pensée. En ce sens,  La vie rêvée du joueur d’échecs mérite une place en nos bibliothèques au côté du merveilleux Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc d’Eugen Herrigel, que Grozdanovitch évoque d’ailleurs p.127 de son ouvrage.

Autobiographique, le bouquin de Grozda -diminutif qu’il emploie volontiers- ne l’est pas  à travers le récit de sa carrière sportive et de ses exploits tennistiques ou échiquéens, mais  dans celui de la progressive philosophie du jeu qu’il s’est faite, à ses dépens à l’occasion.  Et à travers le prisme de  sa passion du jeu d’échecs, nous croisons les destins illustres, tragiques parfois, originaux toujours de Mikhaïl Tal, Nimzovitch, Bobby Fisher, Kasparov et autres génies du jeu, mais aussi Carroll, Borges, Zweig, Nabokov, Pessoa, Caillois et j’en passe beaucoup , à qui le jeu a inspiré contes,  romans ou essais.

Depuis la fameuse défaite de Gary Kasparov contre l’ordinateur Deep Blue en 1997, c’est entendu croit-on, le jeu d’échecs n’a plus de secret pour l’Intelligence artificielle. Il n’en  est rien, même 25 ans plus tard. Peu de temps plus tard, Wiswanathan Anand, Indien plusieurs années champion du monde, fut confronté à un autre ordinateur, qu’il décida de « faire mourir d’ennui »! Jouant sans prendre le moindre risque, il bloqua la partie de façon telle qu’elle se termina par nul. Mais il y a mieux: dans une seconde partie, il finit par s’impatienter, et arrivé au 80ème coup, tenta de façon intuitive un coup improbable qui se révéla payant soixante coups plus tard ! Et en 2007, l’Américain Nakamura réussit à faire tourner en rond l’ordinateur Rybka en jouant une partie purement aléatoire, sans tactique préétablie, qu’il finit par emporter. Après tout, commente Grozdanovitch, l’ordinateur n’est jamais qu’une machine conçue par nos soins, et qui fonctionne à l’électricité ! Et puis surtout, elle calcule certes, et mieux que personne peut-être, mais elle ne JOUE pas.