Dimanche 11 novembre

Aux « temps arides du scientisme », Lacan recommandait au psychanalyste l’étude de la poétique, qu’il tenait pour la pointe suprême de l’esthétique du langage, en ce qu’elle inclût, précisait-il, « la technique, laissée dans l’ombre, du mot d’esprit ».  Je prendrai appui sur cette indication pour mon premier cours de « poétique lacanienne » le 23 novembre prochain à l’Ecole de la Cause Freudienne (1, rue Huysmans) à Paris, parallèlement à celui que j’ai le bonheur d’assurer à Bruxelles en collaboration avec mon amie Ginette Michaux.

Aux temps arides du fascisme ascendant, la poésie se trouve mise à la sauce amère de l’humour noir. On ne peut ainsi prêter assez attention à la devise qu’a empruntée Steve Bannon à Satan : Better to reign in hell than serve in heaven, -Plutôt régner en enfer que servir au paradis. Le vers est extrait du  Paradise  lost de John Milton. L’enfer sur lequel rêve de régner ce dangereux personnage est hélas à nos portes. Trump aux USA, mais aussi Dutertre aux Philippines et Bolsanaro au Brésil ont pris leurs leçons chez lui.

Bannon fait de l’Europe la prochaine étape de sa croisade pour l’apocalypse. En vue des prochaines  élections européennes, il est présentement occupé à poser à Bruxelles la base de son mouvement: The mouvement précisément. Il en a confié les clés au nommé Modrikammen, quelqu’un que nul n’a pris très au sérieux jusqu’ici, à tort à mon avis. Je le recommande à l’attention de ceux que préoccupent les « discours qui tuent » -thème de la journée organisée à Bruxelles à l’Université Saint Louis le 1er décembre prochain par la Movida Zadig. Toutes les infos à ce propos sur les sites du Champ Freudien et de  l’ACF-Belgique .

Aux temps arides des vents mauvais du scientisme, du fascisme ascendant et du triomphe de la marchandise, par quel chemin retrouver « l’autre côté du vent »?  De The other side of the wind, le film que le grand Orson Wells ne réussit jamais à terminer, existent plus de cent heures de rushes, à partir duquel a été reconstitué pieusement ce qui en constitue donc une version, parmi les mille et une avec lesquelles se débattait Wells, au milieu d’insolubles problèmes d’argent.  Sur Netflix, qui a financé le beau projet, on peut depuis quelques jours  découvrir ce chef d’oeuvre inachevé. On appréciera ce miracle avec plus de saveur encore à voir dans la foulée, ou mieux peut-être avant de découvrir le film lui-même, le formidable documentaire réalisé à son propos par Morgan Neville: They ‘ll love me when I am dead. Ils m’aimeront quand je serai mort, comme le disait Wells en riant aux éclats.  

Vendredi 9 novembre

 

Voici ma petite contribution au blog préparatoire aux prochaines Journées de l’Ecole de la Cause Freudienne, dont le thème est « Le mariage et la sexualité dans l’expérience analytique ».

D’hommestication

Les méfaits du tabac est une pièce en un acte d’Anton Tchekhov. Il s’agit d’un monologue tragi-comique, datant de 1902.
Niouchkine est préposé à l’économat  au sein d’un pensionnat de jeunes filles dirigé par son épouse. il remplit bien des tâches: il fait les provisions, surveille le personnel, inscrit les dépenses, coud les cahiers, écarte les punaises, promène le petit chien de Madame. Et puis, outre ces travaux domestiques, il enseigne: les mathématiques, la physique, la chimie, la géographie, l’histoire, le solfège, la littérature, la danse, le chant, le dessin. De plus, à la demande de sa femme, il donne des conférences sur des sujets strictement scientifiques dans un but philanthropique -entendez au bénéfice de l’institution dirigée par Madame.
Les méfaits du tabac: tel est son propos du jour. Il importe de savoir que: le tabac est une plante…Nous n’en saurons guère plus, hormis que: Si on enferme une mouche dans une tabatière, celle-ci expire.
Le conférencier ne cesse en effet d’être comme compulsivement amené à  entretenir son auditoire de celle dont il est le factotum. Celle-ci le martyrise impitoyablement. Elle l’insulte, le traite d’épouvantail, le prive de nourriture, se remplit les poches alors qu’il ne gagne pas un kopeck. La mouche dans la tabatière, c’est lui, ce pauvre idiot rêvant de tout planter là, et de s’enfuir au bout du monde, ou alors juste dans un champ où s’arrêter et rester immobile comme… un épouvantail à moineaux. Identifié à la croix qu’il porte depuis 33 ans.

Il prend l’auditoire à témoin de son injuste sort. Ah! les méfaits du mariage ! L’envie de hurler le prend. Il s’insurge, piétine rageusement la veste de son habit de conférencier, celle-là même qu’il portait le jour de son mariage. Mais voilà que, dans les coulisses, il devine l’arrivée de sa femme. Il ramasse promptement la veste honnie, prie l’auditoire d’assurer à sa femme de l’intérêt de cette  conférence sur les méfaits du tabac, et conclut: Dixi et anime levavi.
Son âme est soulagée sans aucun doute, mais de quoi ?- sinon  d’avoir pu confesser cette solide addiction à cette femme infernale. Socrate avec Xanthippe était moins plaintif certes, mais n’en tenait pas moins à celle que Xénophon dépeint comme « la plus acariâtre de toutes les femmes » !

Mardi 23 octobre

Le spleen du mâle: tel est le titre du supplément Idées du Monde du week-end dernier, qui vient comme en écho du numéro d’octobre de la New York Review of books intitulé The fall of men.
C’est qu’il y a aux Etats-Unis, une boy crisis. Aujourd’hui, la virilité n’est plus un fait, c’est un problème, écrivait dès les années 60 le sociologue Arthur Schlesinger.  Selon Arlie Hochschfild, le lien de cette boy crisis, qui s’est approfondie, et le virage à droite de l’électorat américain est très sensible: Le patriotisme et la famille ont déjà été confisqués par la droite dure. Il ne faut pas que la même chose arrive au masculin, écrit-elle.

En regard de ces propos, on lit avec d’autant plus d’intérêt la publication dans le même numéro du Monde, d’extraits d’un entretien, en 1975, de Romain Gary avec Jacques Chancel. Je crois, disait-il, qu’un des grands problèmes de ce temps est l’abus de  la virilité, l’intoxication, l’infection virile. Je crois que l’Amérique en particulier est obsédée par la virilité. C’est le signe d’une dévirilisation profond, d’une angoisse qui se manifeste à l’extérieur par le machisme et par des fanfaronnades de virilité. Gary évoque ensuite avec beaucoup de pudeur, sa séparation avec Jean Seberg après neuf ans de bonheur parfait: Même au plus profond de l’amour, l’homme et la femme n’ont pas de fraternité (…) Cette absence de fraternité entre les hommes et les femmes est un des grands drames du couple. Or, ajoute Gary, la vérité des rapports de l’homme et de la femme, c’est le couple, et tout le reste c’est de la crème chantilly. Je verse ces propos au dossier de la préparation des prochaines Journées de l’Ecole de la Cause Freudienne, dont le thème sera Le mariage et la sexualité, préparation qui bat son plein.

Hier soir, avait lieu à  Bruxelles à la librairie Tropismes, la présentation de la biographie consacrée par Jean-Pierre Orban à Pierre Mertens, qui était présent (Pierre Mertens, le siècle pour mémoire, Les impressions nouvelles).  Formidable confrontation entre l’écrivain et son biographe, qui roula moins sur le contenu du travail colossal de celui-ci que sur les vertus, les travers, les écueils, les paradoxes de l’exercice biographique. Il faut dire que Pierre Mertens avait de longtemps anticipé cette situation dans une nouvelle flamboyante intitulée La loyauté du contrat, dialogue retors entre… un écrivain et son biographe !

 

 

Samedi 6 octobre

J’aurais mauvaise grâce à ne pas évoquer la publication du Flâneur des deux rives (éditions de l’Eclat, Paris, 2018) de Guillaume Apollinaire. Ce petit volume réunit en effet dix des chroniques (quelque peu réécrites) publiées entre 1911 et 1917 au Mercure de France, dont j’ai emprunté le titre pour ma Vie anecdotique.

Le flâneur des deux rives parut initialement aux éditions de la Sirène (fondées par Blaise Cendrars et Paul Lafitte) cinq mois après la mort du poète. Il fut vraisemblablement composé à la demande conjuguée de Cendrars et Cocteau, qui en choisirent sans doute le titre parmi ceux envisagés par Apollinaire. A travers l’évocation de lieux parisiens variés (quais, boulevards, boutiques, bibliothèques, cafés..) et des figures pittoresques qu’il y croise, se dessine le portrait de Guillaume, promeneur allègre et curieux de tout, tendre et ironique.

J’aurais mauvaise grâce aussi de ne pas évoquer la parution à la Lettre Volée, simultanément à celle de mes carnets, de Pornographie du contemporain, essai bienvenu  de mon copain Laurent de Sutter consacré à Jeff Koons, et celle de quatre -pas moins!- beaux  ouvrages d’artistes que j’apprécie, et qui constituent  en somme chacun à leur manière des formes d’arpentage.

Il y a le mode de la flânerie nostalgique  pour ce qui concerne Jean-François Pirson avec D’être en montagne. Le mode rétrospectif, avec  Voyons voir de Bernard Villers, dont en ce moment a lieu au Botanique une superbe exposition intitulée La couleur manifeste. Sous un mode ironique, voici le Classement Diagonal de Bruno Goosse, explorant le champ de bataille de Waterloo à travers les parcours de  golfs qui s’y sont multipliés !  Enfin, avec Archives du futur de Cécile Massart, qui expose elle aussi en ce moment dans le cadre de l’exposition Résistance(s) à la Centrale for contempory Art, , nous arpentons les sites inquiétants de la  production de l’énergie nucléaire et de ses déchets radioactifs. 

Samedi 15 septembre

 

 

 

 

Ce très beau portrait de Guillaume Apollinaire est l’oeuvre du peintre néerlandais  René Daniëls. On peut le découvrir en ce moment au Wiels, où Daniëls fait l’objet d’une grande rétrospective intitulée « Fragments d’un roman inachevé ».

J’ai emprunté à Guillaume Apollinaire le titre de mes « carnets d’un blogueur épisodique »: La vie anecdotique. J’espère qu’il n’en est pas trop indigne. En en corrigeant les épreuves cet été, je me suis dit qu’il contenait quand même quelques passages amusants.

Quel désir m’a poussé à entreprendre ce blog? Sans doute le même qui est à l’oeuvre dans beaucoup de mes choix. V.S Naipaul disait: « Je suis né à Trinidad, et c’était une erreur ». Je dirais volontiers: « Je suis né en Belgique et c’était une erreur ».  Je ne m’en suis pas évadé géographiquement, mais n’ai cessé de vouloir de bien des façons m’en échapper. C’est ce que je retrouve à la racine de ma soif de voyages bien sûr, mais aussi de mon goût précoce pour la lecture ou pour les musées et le cinéma, comme au ressort de plus d’un choix amoureux, ou dans ma détestation de l’habitude. Sans doute n’est-ce pas complétement le hasard qui a voulu que je me décide à tenir ce blog un vendredi 13, considéré comme un jour de chance ou de malchance, c’est selon, mais un jour où de l’inattendu, de la surprise se produit.

En définitive, c’est à travers la psychanalyse, comme analysant ou comme analyste,  que ce désir d’inédit et  d’évasion a trouvé sa voie la plus sûre. Mais cela à la  condition de ne pas faire de la psychanalyse elle-même un lieu clos, à la condition de s’employer toujours à  » connaître la spire où notre époque nous entraîne dans l’oeuvre continuée de Babel » comme disait Lacan (Ecrits, p.321), et donc de rester curieux de ce qui se joue, se dit, se crée, se passe (ou ne se passe pas! ) – en Belgique comme ailleurs.

Mardi 4 septembre

Le 13 septembre prochain – qui n’est pas un vendredi mais un jeudi, j’en suis navré-, sortiront  à La Lettre Volée ces « Carnets d’un blogueur épisodique », qui reprennent l’essentiel des six premières années de ce blog.

J’ai commencé ce blog vraiment sans grande réflexion préalable. Je n’étais pas du tout  familier des « réseaux sociaux » qui apparaissaient sur le net. Je ne me suis inscrit sur Facebook par exemple que 2 ou 3 ans plus tard.
Qu’est-ce qui qui m’a poussé à ouvrir ce blog?  Sans doute un faisceau de facteurs sont-ils intervenus: j’avais quitté les comités de rédaction de 2 revues de psychanalyse (Quarto et La Cause Freudienne) auxquelles j’avais collaboré activement pendant de longues années et suspendu le cours que je donnais régulièrement à la Section clinique de Bruxelles. J’étais donc libre de consacrer ce temps disponible à d’autres activités qui me tenaient à coeur,  dans le champ artistique plus particulièrement, et ainsi sortir du cercle à mon goût trop fermé sur lui-même de l’institution psychanalytique. Pourquoi pas un blog, adressé au tout venant, où je parlerais de mes intérêts divers, du point de vue d’ un psychanalyste mais pas seulement , aussi d’un passionné d’art et de littérature – ou de tennis!-  et d’un citoyen ayant quelques convictions ? Le hasard d’une conversation  avec ma fille cadette ,en voiture sur le chemin de l’école, précipita cette décision . Nous étions le vendredi 13 janvier 2012 !
Ce désir fut rapidement  renforcé par un événement grotesque (mais alarmant): la communication par la Sûreté de l’Etât d’un rapport  qui rangeait la psychanalyse parmi les pratiques sectaires. Le Soir qui avait donné une certain écho à cette connerie me refusa la publication d’une carte blanche qui la brocardait. Soit. Le blog me servirait de samizdat.
A l’époque, dans le champ freudien, il n’existait guère qu’un blog , auquel je collaborais d’ailleurs occasionnellement (LacanQuotidien). Quelques années plus tard, les blogs se sont multipliés, dans le champ freudien comme dans tous les autres. Du coup, c’est devenu un peu Hyde Park sur la toile, où  tout se volatilise à la vitesse de l’éclair.
L’idée de publier ce blog sous la forme d’un livre est venue peu à peu de ce constat. Rien de ce qui se lit sur le net ne s’inscrit; c’est le règne de l’éphémère, de la réactivité immédiate et le plus souvent sans lendemain. C’est  d’ailleurs pourquoi je n’ai jamais rien mis moi-même en ligne de  mon blog sur Facebook; quand quelqu’un y partageait  une page de mon blog, là oui, je la relayais, mais par moi-même je m’y refusais, mon souhait n’étant en outre  pas de m’adresser à des « amis » présélectionnés.
Alors c’est quoi ce blog? Certes il est écrit à la première personne, mais il ne s’agit  pas pour autant d’ un journal intime -à supposer que cela existe, dès lors qu’il est publié- et que de plus il s’ouvre à des retours en temps réel- ,  ce n’est évidemment pas un journal clinique  – je n’y ai fait aucune allusion directe à ma pratique-,  pas davantage un recueil de chroniques à la thématique bien définie – j’y parle de ce que bon me chante (enfin à peu près) et quand il m’en prend la fantaisie. Bref, il  a représenté pour moi un espace de liberté bienvenu, où je n’obéissais qu’à une seule contrainte : celle de la forme courte. Ne rien y écrire qui exige plus de 24 heures.

J’y ai pris du plaisir. C’est pourquoi, alors que j’en étais un peu lassé, et que j’avais laissé fermer le site qui l’hébergeait fin 2017, je l’ai finalement rouvert en mars 2018!

Samedi 28 juillet

Des hauteurs de Sao Bras de Alportel en Algarve, l’éclipse de la lune hier soir, sur un  fond bleu nuit de circonstance, était fort belle à voir. On distinguait aussi en bas à droite de la lune, un invité exceptionnel :  Mars , plus brillant que toutes les étoiles du firmament.

En regardant le ciel, et  bien que son auteur  en ait trouvé l’inspiration non dans une éclipse de lune mais du soleil, je repensais à L’eclisse , le film d’Antonioni, Celui-ci a une signification spéciale pour moi, parce qu’il est lié au terme de ma psychanalyse. A la fin du film, Antonioni délaisse  complétement ses personnages ( Monica Vitti et Alain Delon ) et leur pitoyable romance. A leur rencontre manquée, ne suit que le parcours indifférent de lieux anonymes traversés par des inconnus. Dans l’esprit d’Antonioni, il semble que cette fin devait rendre sensible le désert des sentiments, la  facticité et la vacuité de l’existence  dans le monde contemporain. Et c’est ainsi que ces dernières minutes sont généralement considérées. J’en ai fait pourtant une autre lecture: j’ai senti un grand soulagement dans l’abandon de toute narration.  C’en était assez  de la  tourmentante autant que complaisante rumination des ratages de toutes sortes, des insolubles regrets et du démon de l’interprétation infinie.  Peu de temps plus tard, je pris congé de mon analyste: pas sur une soudaine révélation, une révolution subjective sans pareille, un satori illuminant, non,  mais sur le délestage d’une histoire trop longtemps encombrante, inutilement encombrante. Basta le roman familial, les rêves stériles, et toutes ces vieilles lunes!  J’y aspirais depuis des lustres, mais ce n’est pas si aisé.Ne plus se raconter d’histoires: c’était cela, l’éclipse ! 

 

 

 

Dimanche 8 juillet

Voilà donc l’affiche broodtharsienne de la demie-finale de la coupe du monde de foot ! Une histoire de fémurs, comme l’a tout de suite dit  Marcadé sur Facebook.

Godard aime beaucoup le foot, bien qu’il pense que les matches ne devraient pas être suivis en direct mais en différé. Entendons qu’ils devraient être filmés différemment. Il a évidemment raison. Les images du Mondial sont soigneusement formatées. Ce sont des techniciens employés par la FIFA qui décident de tous les plans selon lesquels un match (et ses à côtés) est retransmis. Bien sûr dans le propos de Godard, il y a aussi autre chose: sa nostalgie pour les « actualités » au temps où c’est dans les salles de cinéma qu’on en découvrait des images et non à la télévision.

Il est sûr que le foot , et le sport en général, pourrait être montré tout autrement. D’ailleurs cela a été tenté. Philippe Parreno a conçu une grande installation d’une quinzaine d’écrans géants où l’on suit Zidane au cours d’un match dans tous les moments où il ne touche pas le ballon! Et en une de L’équipe - journal que par ailleurs il lit religieusement et auquel il a même donné naguère une longue interview -,  Godard disait ne pas comprendre pourquoi on ne trouvait pas la photo d’un ballon plutôt que la photo de Zidane justement…

Mais soyons bon public, c’est évidemment assez drôle de suivre le Mondial dans un bar bondé où l’on fait la fête à chaque goal en buvant des bières, et je n’y manque pas ! A la crucifixion du Christ, il y avait 17 personnes; à la première d’Hamlet 150, mais pour la finale du Mondial  ce sera 2 milliards de téléspectateurs ! Dixit Godard toujours, ce gars a le génie de le la formule.

Le foot est un élément incontournable de la culture dite populaire, sur laquelle Godard ne crache d’ailleurs pas du tout.  Vient d’être publié  un magnifique album : Contrebandes Godard 1960-1969 (éd.Matière) conçu par Pierre Pinchon, où l’on retrouve A bout de souffle et Une femme est une femme dans les versions ciné-romans, que Raymond Cauchetier, qui en était le photographe de plateau, en publia dans les années 60. A travers celles-ci  apparait en retour  l’influence sur Godard lui-même du roman-photo, en grande vogue à l’époque à travers des magazines comme Nous deux.

Je n’ai jamais rencontré Godard. Je le regrette. Mais j’ai pu rencontrer Claude Lanzmann. Ce fut à l’occasion de son livre de mémoires Le lièvre de Patagonie (Gallimard, 2009), avec mes amis de la rédaction de La Cause Freudienne (Nathalie Georges Lambrichts, Philippe Hellebois, Vincent Moreau). Cet entretien a été publié dans le numéro 72 de la revue.  Je viens de le relire. Nous n’y avons pas abordé la question du projet de Pas un dîner de gala, le  film  qui ne s’est pas fait, les réunissant tous deux, l’auteur de Shoah et celui des Histoire(s) du cinéma. A l’heure où j’apprends la mort de Claude Lanzmann, je me dit que nous aurions dû.

 

 

 

 

 

Dimanche 27 mai

Petite revue de mes dernières lectures. ‘Je’ (une traversée des identités) de Clotilde Leguil (PUF), Miousic de Stéphanie Moris (La Mouette), Après la loi de Laurent de Sutter (PUF), Peut-être (la nuit de dimanche) de Jacques Roubaud (Seuil) .

‘Je’: Clotilde Leguil signe avec ce livre une forme de manifeste. Tout en recensant  les multiples variations autour du terme dans l’enseignement de Lacan (depuis son texte sur Le stade du miroir et la formation du Je jusqu’à ses séminaires ultimes), elle analyse de façon méthodique ce qui fait obstacle, voire forclôt, l’émergence du ‘je’ dans le monde contemporain: le  totalitarisme, l’idéologie scientiste, l’empire de la  statistique,  les communautarismes, les crispations identitaires, les ségrégations, la virtualisation des relations sociales. Comment reconquérir le champ perdu de l’être du sujet -selon une formule reprise au Séminaire Le désir et l’interprétation, tel est donc le propos de ce livre, dont Clotilde nous a fait une présentation très vivante ce jeudi où elle était à Bruxelles l’invitée de l’ACF-Belgique.

En l’entendant, m’est revenu le souvenir de ce que m’avait confié naguère un analysant de Lacan. A plusieurs reprises, celui-ci l’avait interrompu par cette simple interjection : je…! Le minimum, mais aussi bien le maximum de l’interprétation en psychanalyse. Autant une invitation adressée au sujet à parler à la première personne que question sur cet étran-je, phrase interrompue telle une pure énigme suspendant la signification et du coup la portant à son comble autant que  jaculation hors sens, embrayeur linguistique  (shifter) autant que coupure dans le discours.

J’ai découvert Miousic, le livre de Stéphanie Moris à l’occasion d’une autre soirée à l’ACF-Belgique où elle était l’invitée de Jean-Claude Encalado. Il s’agit d’une remarquable étude clinique sur James Ensor menée à partir de l’examen d’une correspondance inédite assez désopilante.  Elle nous découvre un Ensor fou de Wagner et qui se considère meilleur musicien que peintre. On peut en douter au vu de ce qui nous est parvenu de ce qu’il composait sur son harmonium,  où il ne jouait que sur les touches noires! Il est certain par contre que la musique eût pour lui un rôle absolument salvateur, contribuant à le mettre à l’abri d’hallucinations auditives envahissantes. La présence de la musique est par ailleurs constante dans sa peinture au point d’en devenir peu à peu comme une simple chambre d’écho. De là l’idée reçue selon laquelle l’inspiration d’Ensor s’est peu à peu tarie, mais en vérité, si cette peinture perd son caractère grinçant au point de se faire naïve, c’est qu’un apaisement s’est fait jour dans une psychose paranoïaque caractérisée, dont Stéphanie Moris déploie parfaitement les coordonnées.

Après la loi de Laurent de Sutter est un livre  passionnant. Je n’ai pas les  compétences nécessaires pour porter un jugement (un jugement !, que le Ciel me pardonne) sur tous ses développements à propos de l’histoire du droit de la Grèce antique à la Chine en passant par les traditions indiennes , japonaises, hébraïques, arabes et romaines. Mais de ce vaste panorama, ressort avec force la thèse essentielle de l’ouvrage, à savoir que la forme princeps qu’a pris le droit en Occident est issue d’un bouleversement qui s’est accompli en Grèce quand le nomos (la norme, la loi)  a pris le pas sur le thesmos (la décision, le choix), bouleversement dont Cicéron est le passeur décisif à Rome. Une toute  autre forme de droit,  pour laquelle  plaide Laurent de Sutter, est pensable à la lumière de ce qu’il en est advenu dans d’autres cultures.

Dans  ce glissement du thesmos au nomos, la philosophie n’est pas innocente. En quoi se confirme la conviction de Lacan selon laquelle la philosophie travaille fondamentalement pour le maître et prend son départ d’un silence décidé sur la jouissance.

Peut-être (la nuit de dimanche): ce « brouillon de prose » de Jacques Roubaud est-il son dernier livre? J’espère profondément  qu’il n’en soit  rien, mais c’est la crainte de l’auteur , dont la santé est précaire, quand il entreprend cette « autobiographie romanesque ». Mais Roubaud ne serait plus Roubaud s’il n’accompagnait ce récit de quelques contraintes formelles. Pour le coup, ce sera de ne pas revenir en arrière. Cocasse pour une autobiographie! Bref, c’est un brouillon, que Roubaud décide de publier comme tel, et qui se lit avec ravissement.

Pourquoi « autobiographie »? N’est-ce pas, explique Roubaud, que tout roman est  autobiographie de celui qui lui donne son nom . (Madame Bovary c’est moi ,disait déjà Flaubert) . Mais surtout, pourquoi n’y en aurait-il qu’une? (Roubaud a écrit et publié bien des récits au caractère autobiographique) : Si on en composait une tous les dix ans, ce serait déjà moins une prétention ridicule à transmettre au monde LA vérité sur soi-même.
Comme dirait Clotilde avec Rimbaud et Dupont et Dupond  Je est un autre, et je dirais même plus.

A coup sûr , j’aurai l’occasion de  reparler bientôt de Jacques Roubaud . A la rentrée, j’animerai en effet  à l’ACF-Belgique un séminaire de « poétique lacanienne » avec ma chère amie et collègue Ginette Michaux. Celle-ci n’a pas dans le champ freudien toute la visibilité qu’elle mérite. Lisez donc pour vous en convaincre son essai De Sophocle à Proust, de Nerval à Boulgakov (Paris, Eres, 2018)

 

 

Vendredi 25 mai

 

Il y a 20 ans, Sémira Adamu, une jeune Nigériane, à qui le refuge en Belgique avait été refusé, trouvait la mort, dans un avion,  étouffée sous un oreiller par un policier  au cours d’un retour forcé. Quelques jours plus tard, 8000 personnes manifestaient  au cri de « Tobback assassin », et celui-ci, ministre de l’Intérieur à l’époque, était contraint à la démission, tant l’émotion prenait de l’ampleur. Vingt ans plus tard – est-ce la revanche dudit Tobback, qui  se cache pas son soutien à la politique (« ferme et humaine »!) du gouvernement Michel-Jambon-Francken-, certes le meurtre de la petite Mawda soulève l’écoeurement de beaucoup, mais pas question  que cette politique « ferme mais humaine » -ravissante formule qui sue la lâcheté- varie d’un pouce. Les responsables de la police ne pleurent pas  leur victime, mais sur celui des leurs qui lui a tiré dessus. Le premier ministre a certes suspendu l’ordre de quitter le territoire aux parents de la gamine, mais juste le temps de la procédure judiciaire en cours -merci pour cette mesure ô combien charitable- cependant que Mrs DeWever et Jambon rappelaient qu’on ne pourrait ignorer dans l’affaire la responsabilité (écrasante il va sans dire) des parents.

Tout est atroce et ignoble dans cette histoire:  cette camionnette bondée de migrants entassés comme des sardines  et conduite par un passeur qui n’hésite pas à jouer avec leur vie, le tir -aucun barrage de police n’était-il susceptible de forcer ce véhicule à s’arrêter sur une autoroute où il avait été repéré depuis plusieurs minutes ? -, les parents séparés de force de la dépouille  de leur enfant et enfermés dans une cellule, cependant qu’on laissait disparaître celui qui avait provoqué  le drame, soit le truand au volant de la camionnette – n’était-ce pas lui qu’il s’agissait d’arrêter ? – les défausses des enquêteurs -il s’agissait d’une « balle perdue » dont l’origine n’était pas sûre-, le cynisme et la morgue  de nos éminences fermes mais humaines, qui ne songent bien sûr pas un instant à la démission car ils font leur devoir, nous protègent contre l’envahisseur, et veillent à la sécurité routière.

Il se trouve, mais cela ne les troublera pas un instant, et le sieur Tobback de triste mémoire pas davantage, que la petite Mawda et ses parents sont kurdes et ont fui  une région de Syrie à feu et à sang et que les Kurdes sont ceux qui ont payé le prix le plus lourd dans la lutte contre Daesch, en remerciement de quoi on laisse aujourd’hui la Turquie les bombarder allégrement.

Mais enfin puisque l’hospitalité est à présent tenue pour un délit, que les gouvernants, humains mais fermes, montrent l’exemple est la moindre des choses.