Dimanche 27 mai

Petite revue de mes dernières lectures. ‘Je’ (une traversée des identités) de Clotilde Leguil (PUF), Miousic de Stéphanie Moris (La Mouette), Après la loi de Laurent de Sutter (PUF), Peut-être (la nuit de dimanche) de Jacques Roubaud (Seuil) .

‘Je’: Clotilde Leguil signe avec ce livre une forme de manifeste. Tout en recensant  les multiples variations autour du terme dans l’enseignement de Lacan (depuis son texte sur Le stade du miroir et la formation du Je jusqu’à ses séminaires ultimes), elle analyse de façon méthodique ce qui fait obstacle, voire forclôt, l’émergence du ‘je’ dans le monde contemporain: le  totalitarisme, l’idéologie scientiste, l’empire de la  statistique,  les communautarismes, les crispations identitaires, les ségrégations, la virtualisation des relations sociales. Comment reconquérir le champ perdu de l’être du sujet -selon une formule reprise au Séminaire Le désir et l’interprétation, tel est donc le propos de ce livre, dont Clotilde nous a fait une présentation très vivante ce jeudi où elle était à Bruxelles l’invitée de l’ACF-Belgique.

En l’entendant, m’est revenu le souvenir de ce que m’avait confié naguère un analysant de Lacan. A plusieurs reprises, celui-ci l’avait interrompu par cette simple interjection : je…! Le minimum, mais aussi bien le maximum de l’interprétation en psychanalyse. Autant une invitation adressée au sujet à parler à la première personne que question sur cet étran-je, phrase interrompue telle une pure énigme suspendant la signification et du coup la portant à son comble autant que  jaculation hors sens, embrayeur linguistique  (shifter) autant que coupure dans le discours.

J’ai découvert Miousic, le livre de Stéphanie Moris à l’occasion d’une autre soirée à l’ACF-Belgique où elle était l’invitée de Jean-Claude Encalado. Il s’agit d’une remarquable étude clinique sur James Ensor menée à partir de l’examen d’une correspondance inédite assez désopilante.  Elle nous découvre un Ensor fou de Wagner et qui se considère meilleur musicien que peintre. On peut en douter au vu de ce qui nous est parvenu de ce qu’il composait sur son harmonium,  où il ne jouait que sur les touches noires! Il est certain par contre que la musique eût pour lui un rôle absolument salvateur, contribuant à le mettre à l’abri d’hallucinations auditives envahissantes. La présence de la musique est par ailleurs constante dans sa peinture au point d’en devenir peu à peu comme une simple chambre d’écho. De là l’idée reçue selon laquelle l’inspiration d’Ensor s’est peu à peu tarie, mais en vérité, si cette peinture perd son caractère grinçant au point de se faire naïve, c’est qu’un apaisement s’est fait jour dans une psychose paranoïaque caractérisée, dont Stéphanie Moris déploie parfaitement les coordonnées.

Après la loi de Laurent de Sutter est un livre  passionnant. Je n’ai pas les  compétences nécessaires pour porter un jugement (un jugement !, que le Ciel me pardonne) sur tous ses développements à propos de l’histoire du droit de la Grèce antique à la Chine en passant par les traditions indiennes , japonaises, hébraïques, arabes et romaines. Mais de ce vaste panorama, ressort avec force la thèse essentielle de l’ouvrage, à savoir que la forme princeps qu’a pris le droit en Occident est issue d’un bouleversement qui s’est accompli en Grèce quand le nomos (la norme, la loi)  a pris le pas sur le thesmos (la décision, le choix), bouleversement dont Cicéron est le passeur décisif à Rome. Une toute  autre forme de droit,  pour laquelle  plaide Laurent de Sutter, est pensable à la lumière de ce qu’il en est advenu dans d’autres cultures.

Dans  ce glissement du thesmos au nomos, la philosophie n’est pas innocente. En quoi se confirme la conviction de Lacan selon laquelle la philosophie travaille fondamentalement pour le maître et prend son départ d’un silence décidé sur la jouissance.

Peut-être (la nuit de dimanche): ce « brouillon de prose » de Jacques Roubaud est-il son dernier livre? J’espère profondément  qu’il n’en soit  rien, mais c’est la crainte de l’auteur , dont la santé est précaire, quand il entreprend cette « autobiographie romanesque ». Mais Roubaud ne serait plus Roubaud s’il n’accompagnait ce récit de quelques contraintes formelles. Pour le coup, ce sera de ne pas revenir en arrière. Cocasse pour une autobiographie! Bref, c’est un brouillon, que Roubaud décide de publier comme tel, et qui se lit avec ravissement.

Pourquoi « autobiographie »? N’est-ce pas, explique Roubaud, que tout roman est  autobiographie de celui qui lui donne son nom . (Madame Bovary c’est moi ,disait déjà Flaubert) . Mais surtout, pourquoi n’y en aurait-il qu’une? (Roubaud a écrit et publié bien des récits au caractère autobiographique) : Si on en composait une tous les dix ans, ce serait déjà moins une prétention ridicule à transmettre au monde LA vérité sur soi-même.
Comme dirait Clotilde avec Rimbaud et Dupont et Dupond  Je est un autre, et je dirais même plus.

A coup sûr , j’aurai l’occasion de  reparler bientôt de Jacques Roubaud . A la rentrée, j’animerai en effet  à l’ACF-Belgique un séminaire de « poétique lacanienne » avec ma chère amie et collègue Ginette Michaux. Celle-ci n’a pas dans le champ freudien toute la visibilité qu’elle mérite. Lisez donc pour vous en convaincre son essai De Sophocle à Proust, de Nerval à Boulgakov (Paris, Eres, 2018)

 

 

Vendredi 25 mai

 

Il y a 20 ans, Sémira Adamu, une jeune Nigériane, à qui le refuge en Belgique avait été refusé, trouvait la mort, dans un avion,  étouffée sous un oreiller par un policier  au cours d’un retour forcé. Quelques jours plus tard, 8000 personnes manifestaient  au cri de « Tobback assassin », et celui-ci, ministre de l’Intérieur à l’époque, était contraint à la démission, tant l’émotion prenait de l’ampleur. Vingt ans plus tard – est-ce la revanche dudit Tobback, qui  se cache pas son soutien à la politique (« ferme et humaine »!) du gouvernement Michel-Jambon-Francken-, certes le meurtre de la petite Mawda soulève l’écoeurement de beaucoup, mais pas question  que cette politique « ferme mais humaine » -ravissante formule qui sue la lâcheté- varie d’un pouce. Les responsables de la police ne pleurent pas  leur victime, mais sur celui des leurs qui lui a tiré dessus. Le premier ministre a certes suspendu l’ordre de quitter le territoire aux parents de la gamine, mais juste le temps de la procédure judiciaire en cours -merci pour cette mesure ô combien charitable- cependant que Mrs DeWever et Jambon rappelaient qu’on ne pourrait ignorer dans l’affaire la responsabilité (écrasante il va sans dire) des parents.

Tout est atroce et ignoble dans cette histoire:  cette camionnette bondée de migrants entassés comme des sardines  et conduite par un passeur qui n’hésite pas à jouer avec leur vie, le tir -aucun barrage de police n’était-il susceptible de forcer ce véhicule à s’arrêter sur une autoroute où il avait été repéré depuis plusieurs minutes ? -, les parents séparés de force de la dépouille  de leur enfant et enfermés dans une cellule, cependant qu’on laissait disparaître celui qui avait provoqué  le drame, soit le truand au volant de la camionnette – n’était-ce pas lui qu’il s’agissait d’arrêter ? – les défausses des enquêteurs -il s’agissait d’une « balle perdue » dont l’origine n’était pas sûre-, le cynisme et la morgue  de nos éminences fermes mais humaines, qui ne songent bien sûr pas un instant à la démission car ils font leur devoir, nous protègent contre l’envahisseur, et veillent à la sécurité routière.

Il se trouve, mais cela ne les troublera pas un instant, et le sieur Tobback de triste mémoire pas davantage, que la petite Mawda et ses parents sont kurdes et ont fui  une région de Syrie à feu et à sang et que les Kurdes sont ceux qui ont payé le prix le plus lourd dans la lutte contre Daesch, en remerciement de quoi on laisse aujourd’hui la Turquie les bombarder allégrement.

Mais enfin puisque l’hospitalité est à présent tenue pour un délit, que les gouvernants, humains mais fermes, montrent l’exemple est la moindre des choses.

 

 

 

Dimanche 6 mai

J’ai découvert le dessin ci-dessus , oeuvre d’Andy Warhol, il y a deux semaines à l’occasion d’Artbrussels sur le stand de la galerie parisienne Mitterand. Comment ne pas songer au Bouquet of tulips de Jeff Koons? Celui-ci connaissait-il ce dessin? La filiation semble évidente en tous cas. Les oulipiens parleraient sans doute d’un « plagiat par anticipation »!.

C’était  ce week-end l’ouverture, par anticipation aussi, du Kanal-Pompidou. Je suis allé trop souvent à Beaubourg  pour me plaindre de le voir à présent comme à ma porte. Je me suis donc rendu  sans a priori à cette exposition inaugurale.  Les soupçons de « colonisation française » m’énervaient. Bruxelles n’a été  que trop longtemps une ville provinciale étouffante. Et la fermeture du Musée d’Art Moderne il y a près de 10 ans avait bien démontré qu’on n’en était pas encore sorti. En outre, comment ne pas préférer voir le beau bâtiment Citroën converti en centre d’art plutôt qu’en un magasin Ikea ou Decathlon ? Je m’y suis aussi rendu en songeant à mon ami Alain geronneZ, hélas disparu voici bientôt trois ans, et qui me manque tous les jours. Alain avait une passion pour la Citroën  DS19, qu’il tenait pour une des plus belles sculptures du XXème siècle. Et je me souviens qu’ il aimait beaucoup le bâtiment Citroën.

Bon, alors que dire de cette ouverture et du barnum fait tout autour?  Une chose est sûre: Pompidou a mis le paquet avec des oeuvres de tout premier plan. Mais comment ne pas s’affliger de ce qui sera la mise de  Kanal dans cette affaire au vu de sa part pitoyablement réduite à l’occasion de cette ouverture? Attention: je ne reproche rien à Pompidou. On les invite, ils ne se font pas prier, et font leur boulot, avec tous les moyens dont ils disposent, en investissant quasiment les lieux de fond en comble. Mais n’était-ce pas le moment où jamais de donner parallèlement une visibilité aux créateurs intéressants de la scène belge contemporaine?  Que n’a-t-on confié  cette mission  à un Dirk Snauwaert  par exemple, qui s’y emploie au Wiels depuis 10 ans tout en y faisant découvrir des artistes étrangers majeurs? Mais voilà, la Région bruxelloise, à qui le bâtiment appartient pourtant,  n’a jamais soutenu le Wiels que du bout des lèvres. D’où la crainte  à présent que le Kanal-Pompidou se révèle moins une entreprise au service des créateurs, avec des projets artistiques réfléchis mais audacieux comme au Wiels, que  la manifestation d’une paresseuse politique de prestige pour office du tourisme.

Mon humeur s’est donc assombrie au sortir de cette visite. Et je songeais à nouveau à Alain geronneZ. Comment  les responsables de  Kanal n’avaient-ils pas pensé à présenter les  nombreuses oeuvres d’Alain -installations, photographies, performances filmées, écrits- qui avaient pour objet la  DS19? Les responsables de Beaubourg, plus avisés, n’ont pas manqué d’exposer la DS réduite de Gabriel Orozco, de même que la video tournée  à Bruxelles dans le bâtiment Citroën lui-même dès 2008 par Peter Downsbrough,  oeuvre qu’ils s’étaient empressé d’acquérir. Savaient-ils seulement, les responsables de Kanal que Simona Denicolai et Ivo Provoost, dont ils ont tout de même heureusement retenu les noms pour cette première,  étaient de proches amis d’Alain et que le travail qu’ils présentent s’inscrit en droite ligne dans la continuité du sien ?

 

 

 

 

 

 

 

 

Dimanche 29 avril

C’est un livre sidérant,  à ranger aux côtés des Souvenirs de la maison des morts de Dostoievski ou de Si c’est un homme de Primo Levi, dont l’auteur, Philippe Lançon, a survécu à la tuerie du 7 janvier 2015 au siège de Charlie Hebdo. Précipitez-vous chez votre libraire, et lisez le, car sa lecture est désormais essentielle.

Son titre: Le lambeau est glaçant et précis. Il désigne le segment de chair ou d’os prélevé sur le corps d’un patient pour être greffé sur une partie du corps qui a été mutilée, en l’occurence la machoire de Lançon.

Le lambeau a donc un double sens. D’une part, c’est celui de la chair mise à nu, du morceau de corps en bouillie  que Philippe Lançon découvre d’abord avec horreur à ses côtés sur le cadavre de Bernard Maris, et qui lui évoquera plus tard  les vers de l’Athalie de Racine : Je lui tendais les mains pour l’embrasser/ Mais je n’ai plus trouvé qu’un horrible mélange/ D’os et de chair meurtris et traînés dans la fange/ Des lambeaux plein de sang et de membres affreux/ Que des chiens dévorants se disputaient entre eux. D’autre part, le lambeau est une pièce de la reconstruction de son corps brisé et de sa vie coupée en deux.

Le récit va du 6 janvier 2015, veille de l’attentat au 13 novembre de la même année, jour du carnage du Bataclan. Le temps entre ces deux dates s’est interrompu; c’est littéralement le temps de l’entre deux morts,  dans lequel bascule Philippe Lançon en l’espace de deux minutes et de quelques rafales de kalachnikov. De quelle douleur Paris devient alors la capitale, voilà ce dont témoigne Le lambeau, de manière ô combien plus efficace que tous les bavardages psycho-sociologiques. Philippe Lançon évitait d’ailleurs de lire dans la presse ces océans de commentaires, s’efforçant à travers l’écriture de ce livre, non  pas de me consoler d’avoir perdu, à part un gros bout de mâchoire, je ne sais trop quoi, mais simplement de circonscrire la nature de l’événement, en découvrant comment il a modifié la mienne. Je cherche, mais je n’y arrive pas. Les mots permettent d’aller plus loin, mais quand on est allé si loin, d’un seul coup, malgré soi, ils n’explorent plus, ne font plus de conquêtes; ils se contentent maintenant de suivre ce qui a eu lieu, comme de vieux chiens essoufflés. Ils fixent des limites artificielles, trop étroites, au troupeau des sensations et des visions. 

Cet effort pour circonscrire l’événement, et ses suites ( il subit pas moins de 17 opérations en un an),  cet effort  pour dire, d’aussi près qu’il est possible, le réel en cause,  Philippe Lançon le soutient d’autant plus impérieusement qu’il est pendant des mois  littéralement retranché du monde de la parole. Mais de manière générale, il a  le sentiment de n’appartenir plus qu’à demi au monde des vivants, d’être dans un autre monde tout en étant dans celui-ci, c’est-à-dire celui de l’hôpital , qu’ il découvre et explore avec intérêt, où il se sent à l’abri et dont il craint de devoir s’éloigner. Il consacre de très belles pages au personnel hospitalier: médecins, infirmières ou kinés, ainsi qu’à d’autres patients des divers services où il séjourne, et qui ont formé avec  ses proches et ses collègues les maillons de cette chaîne humaine qui m’a permis de tenir, comme il l’écrit très joliment.

A cette chaîne, puisse à présent le lecteur s’ajouter et se réjouir de souhaiter longue vie à Philippe Lançon.

 

 

 

 

 


Vendredi 13 avril

Il n’y a pas de raison que le vendredi 13 ne soit pas aussi un jour néfaste. J’avais déjà repris cette « inscription » de Louis Scutenaire, qui, ces dernières années, s’est malheureusement confirmée au moins par deux fois: avec les attentats de Paris le 13 novembre 2015, mais aussi avec le naufrage du Costa Concordia le 13 janvier 2012 (le paquebot à bord duquel Godard tourna Film Socialisme) soit…le jour même où je me décidais à tenir ce blog ! (cf. sur ce site l’Avant blog ).

Vu l’air du temps, de Louis Scutenaire, je cite aussi volontiers ces temps-ci les mots suivants: Que chacun reste chez soi ! Les Maoris au Groenland, les Basques en Ethiopie, les Peaux Rouges en Nouvelle Guinée, les Picards à Samoa, les Esquimaux à Bratislava, les Papous en Wallonie, et les Celtes en Sibérie.

Le 13 avril est la date anniversaire de la naissance de Jacques Lacan. J’ai vérifié la chose: ce n’était pas un vendredi, mais un samedi. Par contre, le 13 avril 1906, jour de la naissance de Samuel Beckett,  était un vendredi. Lacan avait la plus grande admiration pour Beckett. Il reconnaissait en lui une manière de frère: Beckett me relève du privilège que je croirais tenir de ma place pour avoir rivé mon sort à la poubelle, écrit Lacan en 1971 dans Lituraterre (Autres Ecrits, p.11). Bref, nous voici le jour de la Saint Beckett, un saint réduit à son être de rebut, un saint qui décharite, un saint lacanien.

 

 

 

 

Lundi 2 avril

Au fronton de Melancholia, l’exposition en cours à la Fondation Boghossian, ces mots de Soren Kierkegaard: Je n’ai qu’un seul ami, Echo; et pourquoi est-il mon ami? Parce que j’aime ma tristesse et qu’il ne me l’enlèvera pas. Je n’ai qu’un seul confident, le silence de la nuit; et pourquoi est-il mon confident? Parce qu’il se tait.

Ceux-là qui connaissent mon vieil intérêt pour Kierkegaard ne s’étonneront pas que je trouve cette citation fort bienvenue pour introduire au propos, ou plutôt à l’atmosphère de cette belle exposition. Car si la mélancolie est une affection -dont Kierkegaard est le plus aigü des cliniciens avant Freud-, elle n’est pas seulement l‘acedia comptée par Thomas d’Aquin parmi les sept péchés capitaux, mais aussi une jouissance esthétique intense, la plus universelle sans doute des jouissances esthétiques, à la source de laquelle toujours il y a une atmosphère singulière, qu’elle se nomme spleen, saudade, wabi-sabi, taska, blues,…

La Villa Empain  – et son jardin, où on trouve une installation délicate de Boltanski -est un cadre parfait pour une telle promenade mélancolique. Elle débute avec Orion, une sublime tapisserie due au Krjst Studio,  duo des jeunes artistes Justine de Moriamé et Erika Schillebeeckx, et par les  installations  de Claudio Parmiggiani et Pascal Convert.  Fragments de statues antiques mutilées chez l’un, livres incendiés et photographies du site bouddhique profané par les talibans de Baniyam chez l’autre, une constellation se dessine d’emblée que  Louma Salomé a  conçue avec soin. Elle va de Léon Spilliaert à On Kawara et Joseph Beuys en passant par  de Chirico ou Giacometti, noms prestigieux auxquels se mêlent d’autres qui ne méritent pas moins d’attention tels Samuel Yal, Abdelkader Benchamma, Lionel Estève, Melik Ohanian, Eli Cortinas.

Hasard des sorties, j’ai vu ces jours derniers deux films non sans rapport avec la mélancolie: Annah d’Andrea Pallaoro et Centaur d’Aktan Arym Kubat. Dans le premier, Charlotte Rampling incarnant  une femme porteuse d’un lourd et impartageable secret, donne toute sa consistance au gel du temps tout-à-fait typique de la mélancolie. Le second est un très beau film kirghize d’Aktan Arym Kubat. C’est l’histoire du combat solitaire d’un homme qui rend sa liberté aux chevaux dans un pays où naguère ils galopaient dans la steppe comme « les ailes de l’homme » , dont en somme ils symbolisaient les âmes, à présent perdues. C’est une fable puissante, en filigrane de laquelle il est aussi question du devenir de cette ancienne république soviétique et des bouleversements sociaux, économiques et religieux qu’elle traverse .

 

Mercredi 14 mars

Le Bouquet of Tulips de Jeff Koons ne pourra donc être installé sur l’Esplanade entre le Musée d’Art Moderne et le Palais de Tokyo. Ainsi en a décidé Françoise Nyssen , ministre de la culture, au motif que le terrain appartient à l’Etat français et non à la Mairie de Paris. Un coup de pied à une adversaire politique, comment y résister? Et puis, à terrain français, culture française sans doute.  Arrière à l’impérialisme yankee! . La ministre recueillera les louanges de tous les adversaires du projet, considéré comme une menace pour le bon goût français, un « cadeau avilissant », un « geste imposteur et outrageant », « une proposition opportuniste voire cynique », un « sommet d’ingénierie financière », une « trumperie » esthétique puérile, l’ »emblème d’un art industriel, spectaculaire et spéculatif » et j’en passe, auquel il convient moralement de s’opposer.

En 2014, une violente polémique avait aussi éclaté autour d’une sculpture de Paul McCarthy installée place Vendôme: l’oeuvre (Tree) avait été vandalisée et Mc Carthy agressé physiquement. L’année suivante, The Dirty  Corner  d’Anish Kapoor subissait le même sort à Versailles. Dans les  deux cas, ce sont les connotations sexuelles des oeuvres qui créaient le scandale dans les milieux réactionnaires. Mais autour du Bouquet of Tulips, on voit s’enflammer le monde de l’art dans son ensemble, et très majoritairement contre. Pourquoi une telle levée de boucliers?   Ce  ne tient à première vue pas à son contenu: un banal bouquet de tulipes.   A moins que. Et si précisément cette banalité n’était pas du tout secondaire dans l’affaire?

Il importe de déchiffrer ce différend ,où  les critiques  esthétiques semblent secondaires  au regard des protestations vertueuses. A l’heure où le  jugement de goût en a pris un sacré coup, restait le kitsch – dont Koons est le représentant le plus emblématique, car le plus assumé-  comme dernier repoussoir. S’il est devenu moralement si impérieux de s’opposer à présent à l’installation de cette sculpture, n’est-ce pas parce qu’elle consacrerait définitivement la rupture de cette mise au ban artistique? Le Bouquet of Tulips finira peut-être dans un coin obscur de Vesoul ou de Brest, mais sa  banalité sonne le glas de ce qui s’autorisait encore d’un jugement de goût. 

 

Dimanche 11 mars

Je mets la dernière main à un article que m’a demandé Michèle Elbaz pour La Cause du désir à propos de Jeff Koons et de la polémique autour de son Bouquet of Tulips en hommage aux victimes des attentats de Paris de novembre 2015. La violence des réactions à ce projet est impressionnante. Je suspecte des raisons bien moins nobles que celles alléguées par les détracteurs d’un artiste qui n’est pas du tout le faiseur qu’on vilipende à bon compte. Sa sculpture est un cadeau avilissant, et l’accepter  déshonorerait la France, à en croire certains beaux esprits, surenchérissant dans l’indignation,  autoproclamés représentants de la « scène artistique française », gardiens vigilants du bon goût français menacé par l’impérialisme culturel yankee, l’alliance de la haute finance et la culture de masse, et la perte du plus élémentaire sens moral. Fichtre !

Les campagnes contre le harcèlement des femmes  sont certes justifiées, même si elles manquent parfois quelque peu de nuances. Elles ont  en tous cas au moins  eu un résultat réjouissant avec l’arrestation et le démasquage  de Tariq Ramadan, dont on apprend en outre ce matin dans quelles conditions il a obtenu un  doctorat de l’Université de Genève. Celle-ci n’en sort pas grandie.

Vient de paraître le second roman d’Hedwige Jeanmart: Les oiseaux sans tête. J’attendais ce livre avec avidité, tant m’avait plu Blanes, son premier livre, un Ovni littéraire jubilatoire qui lui avait valu le prix Rossel. C’est plus noir, mais je n’ai pas été déçu. On retrouve dans Les oiseaux sans tête le même art du récit et la même acuité.

J’ai découvert hier un lieu théâtral que je ne connaissais pas: le Boson, petite salle très agréable (361, chaussée de Boendael)  où se joue une adaptation de la correspondance de Paul Léautaud avec sa mère. Abandonné par celle-ci à l’âge de 8 jours, Léautaud la retrouve vingt huit  ans plus tard. L’exaltation où le plonge d’abord cette rencontre fait place très vite à une terrible et amère  désillusion. Sa mère, qui a refait sa vie et a eu d’autres enfants, ne voit bientôt plus en lui qu’une menace. Ses lettres d’amour lui font horreur. Ses réponses sont terrifiantes. Florence Hebbelinck et Nicolas Poels incarnent ce duo infernal avec une justesse extrême. A voir absolument.

Je livre tout ceci pêle  mêle, avant de filer à Namur pour le finissage de l’exposition Reading Hands Writing Bodies, conçue aux Abattoirs de Bomel par mon ami Philippe Hunt.

 

Mardi 6 mars

FAUDA : ça veut dire le chaos en arabe. C’est le titre d’une formidable série israëlienne, dont le titre condense parfaitement le propos: celui d’un chaos, sinon permanent en tous cas toujours menaçant en Cisjordanie, au fil de l’infernale et insoluble partie entre Israéliens et Palestiniens, les deux camps étant eux-mêmes profondément divisés.

Ledit chaos n’est cependant nullement l’anarchie. Il est même par bien des aspects réglé comme papier à musique, organisé, planifié, programmé,  anticipé comme les cyclônes ou les ouragans dans les prévisions météorologiques, évalué comme les secousses sismographiques sur l’échelle de Richter, contrôlé comme la crue  ou la décrue d’un fleuve  par des barrages. Sauf que les plans se révèlent foireux plus souvent qu’à leur tour, que les prévisions sont prises de court  ou manipulées et les contrôles tronqués ou truqués par des calculs politiques tordus mais aussi troublés par des coups de tête imprévisibles de sujets pris dans cette tourmente et qui soudain ne jouent plus le jeu imposé dans chaque camp. Sans doute est-ce ce dernier point, avec le fait qu’on y parle aussi bien arabe qu’hébreu, qui  assure le grand succès de cette série, et pas seulement en Israël mais dans tout le Moyen Orient.

Mais où donc aujourd’hui ne régne pas la fauda ? Où n’est-elle pas distillée, orchestrée, fabriquée ? C’est qu’elle a ses bénéficiaires. Plus s’installe le chaos, plus pressant est l’appel au maître. La recette a fait ses preuves et  se vérifie sans cesse.

Les élections italiennes de ce dimanche 4 mars  sont à considérer sous cet angle. Ellles s’inscrivent dans le mouvement général  de bascule de l’Europe vers l’extrême droite, qui sur l’ensemble du continent a, selon une enquête récente du magazine Politis, progressé de 36 °/° en une quinzaine d’années. La déstabilisation des démocraties est pour l’extrême droite un moyen et une fin.

 

 

Jeudi 1 mars 2018

En octobre dernier, j’avais mis fin sans crier gare à la tenue de ce blog comme je l’avais commencé en 2012: un vendredi 13. L’envie de passer à autre chose, du moins le croyais-je. J’avais même laissé fermer ce site par WordPress, le serveur qui l’héberge.

Ces dernières années, les blogs se sont multipliés. Dans le champ freudien par exemple, il n’existait guère que le site de Lacan Quotidien quand j’ai débuté celui-ci. Cela avait-il encore un sens de poursuivre cet exercice dès lors que fleurissent blogs et forums de toutes sortes sur les réseaux sociaux ? A quoi bon ce soliloque?

Depuis octobre cependant, il ne s’est pas écoulé une semaine sans que me traverse l’idée que… si je tenais encore un blog, j’aimerais parler de ceci ou de cela.

Je me décide donc à y revenir. son principe restera inchangé, je ne m’oblige à aucune contrainte de régularité ou de thématique, mais son modèle décidément reste le même: celui de La vie anecdotique, chronique tenue par Guillaume Apollinaire au Mercure de France de 1912 à 1917.Sous le même titre, les six premières années de ce blog feront prochainement l’objet d’un livre publié aux éditions de la Lettre Volée.