Dimanche 17 septembre

Week-end de Coupe Davis. Demi-finales France-Serbie à Lille,  et Belgique-Australie à Bruxelles au Heysel. Je n’allais pas rater ça. Et ça a commencé fort  le vendredi avec le match entre Kyrgios et Darcis.  D’un côté Kyrgios, un des jeunes joueurs les plus talentueux,  explosif avec nonchalance, service dévastateur, coup droit fulgurant,  un bad boy à la  carcasse de basketteur américain, et…expert dans  l’art de se faire détester du public.  De l’autre Darcis, souvent phénoménal en Coupe Davis, 33 ans – l’âge où d’autres se sont retirés du circuit depuis longtemps, ce qu’on a craint pour Darcis, sujet à des blessures à répétition-  qui régale le public par son intelligence de jeu et la variété de ses coups, alternant dans l’échange frappes lourdes et slices, amorties et montées au filet, lobs et passing shots, amorties, bref toute la gamme des coups du tennis, excepté hélas le service, qu’une épaule meurtrie ne lui permet pas de claquer au-delà d’un seuil peu élevé.Ca a failli marcher pour Darcis, il s’en est fallu de peu . David n’a pas vaincu Goliath, mais il l’a longtemps désarçonné, et  ce fut un beau spectacle que cette opposition de styles.

Ce dimanche, Kyrigos affrontait un Goffin des grands jours. Ce David-là , qui avait peiné contre Millman vendredi, a retourné le service de plomb de Kyrgios avec une aisance stupéfiante, et gagné en 4 sets. Dans une ambiance de feu, Darcis est alors remonté sur le court, et  a qualifié son équipe pour la finale. Olé !

Je suis sorti nettement moins ravi samedi soir de la Monnaie, qui, pour sa réouverture, programme Pinocchio, le nouvel opéra de Philippe Boesmans sur un livret de Joël Pommerat. Celui-ci avait revisité naguère avec bonheur Cendrillon, mais son adaptation poussive du conte de Carlo Collodi n’est, si j’ose dire, pas faite du même bois. Sa narrativité, redoublée par la musique de Boesmans, est  linéaire et sans surprise, et une mise en scène très statique n’y arrange rien. Bref, une grande déception. Le merveilleux personnage de Pinocchio méritait mieux.

 

 

Samedi 9 septembre

 

Quelques belles expositions sont à découvrir en cette rentrée dans les galeries bruxelloises, notamment , dans un rayon de quelques  dizaines de mètres,  Anselm Reyle  chez Almime Rech, Tracey Emin chez Hufkens et  Thu Van Tran chez Meesen Declercq. Mais c’est vers Namur que, pour l’heure, se dirige surtout mon regard , où Benoit Felix et Bernard Gilbert mettent la dernière main à une exposition qui s’ouvrira le 20 septembre prochain, et pour laquelle j’ai écrit ces quelques mots de présentation:

Quatuor

+

 

Benoit Felix + Bernard Gilbert = un quatuor. One + One + s’exponentie. Et à ma grande joie, voilà donc une suite -la première d’une série- à l’expérience inaugurée en février 2017 aux Abattoirs de Bomel par Marcel Berlanger et Evariste Richer.

Intrigante rencontre. En apparence, rien de plus éloignés en effet que les perspectives de Bernard Gilbert et de Benoit Felix. Couleur et lumière sont les objets électifs du travail du premier nommé; espace et topologie ceux du second. Mais pour l’un et l’autre,  ce sont des paradoxes de la perception et  de ses effets subjectifs sur le regardeur dont il retourne.

On connait la distinction due à Leonard de Vinci entre peinture et sculpture. La peinture procède par via di porre, la sculpture par via di levare (soit par addition ou par soustraction). Nous la retrouvons à son comble ici: quand dans ses installations ou ses videos, Benoit, tel un funambule,   troue  ou évide l’espace, jusqu’à le faire s’évanouir ou se résorber dans des bords, Bernard sature au contraire ses toiles de couleurs qui se composent d’une manière que je qualifierai presque de baroque, en me souvenant de ce mot de Delacroix à propos de Rubens: une assemblée où tout le monde parle à la fois!

Qu’on m’entende bien: l’un ne fait pas surgir le silence là où l’autre opacifierait notre vision. Il y a de la sobriété dans l’oeuvre de Bernard et de l’excès dans celle de Benoit.

Leur confrontation est un choc, dont cependant surgit une harmonie inattendue, sensible dès la découverte de l’affiche de l’exposition, et idoine au signifiant musical sous lequel ils ont placé leur rencontre. Vivace, lento, vivace, scherzo. Elle culmine, cette harmonie, dans la pièce d’eau recouverte de vagues délicates  par Felix et les sublimes  halos des néons peints par Bernard à fresque dans l’escalier.

Ils ont conçu cette exposition comme un grand jeu. Avec des mots d’abord, qu’ils se sont renvoyés comme des avions de papiers, des balles d’un  ping pong  dont les règles étaient à inventer. Un mixte de judo, de course relais et de sauts, où le vertige se mêle à la jubilation.

Dimanche 13 août

De retour à Bruxelles, ce qui n’est pas jamais très facile, j’y trouve cependant une forme de consolation après la biennale de Venise ô combien décevante. C’était en effet  le finissage  ce dimanche de l’expo conçue par Dirk Snauwaert pour les dix ans du Wiels:  The absent museum – inutile de rappeler de quel musée il s’agit. Je l’avais visitée à son ouverture, et la revoir après cette biennale insipide me permet de mieux  l’apprécier.   Avec dix fois moins de moyens, si ce n’est cent, voilà un ensemble autrement cohérent et convaincant que celui réuni par Catherine Macel à Venise.

Quelle a été la plus belle de mes lectures de l’été? Un livre paru en 2014 au Seuil ( dans la collection de la Librairirie du XXIème siècle) : Une image peut-être vraie. Alix Cléo Roubaud par Hélène Giannecchini.  Il s’agit moins d’une biographie d’Alix Cléo Roubaud, épouse de Jacques Roubaud,  disparue prématurément en 1983 (à l’âge de 31 ans) que de la tentative d’approcher, à travers son histoire certes, mais aussi au-delà de celle-ci, la manière singulière  dont Alix Cléo Roubaud s’inventa un usage de la photographie qu’elle conceptualise dans des termes wittgensteiniens et qui se concrétise dans des dispositifs où son corps propre est constamment impliqué dans l’image. Ainsi cette série, admirablement commentée par Hélène Giannecchini, intitulée Quinze minutes la nuit au rythme de la respiration, photos prises  avec un temps de pose d’un quart d’heure en posant l’appareil contre sa poitrine, de telle manière qu’il subit les cahots de son souffle. Images littéralement palpitantes, imprégnées de la respiration entrecoupée d’Alix,  asthmatique depuis l’enfance.  Autoportrait par le souffle de celle qui le perdait sans cesse.

 

 

 

Lundi 7 août

 

Décevante Viva Arte Viva, la Biennale de Venise 2017. Décevante, insipide, et fondamentalement irritante. S’en dégage, du moins pour l’exposition d’ensemble -les pavillons nationaux, que je n’ai pas tous visités, sont plus disparates- s’en dégage un énervant parfum new age:  retour à la tradition et à la terre -le  textile, oui, la techno non !-anthropologie naïve-,  chamanisme, exorcisme, écologie, universalisme de pacotille, chaleur  humaine, cosmogonie, sagesse.  Au milieu de ce bazar, certes émergent des oeuvres de qualité:  ainsi Maria Lai, Leonor Antunes, Franz  Erhrard Walther, , Raymond Hains,  Julian Chamière, ou encore  un artiste chinois dont le nom m’échappe peignant des livres en trompe- l’oeil, mais en définitive  guère de chocs et de découvertes, de sorte que l’on se demande de quoi cette biennale est  bien contemporaine.

Dans les pavillons nationaux, c’est quand même une autre chanson. Dans deux d’entre eux en tous cas: ceux d’Italie  , avec Roberto Cuoghi et d’Allemagne, avec Anne Imhof.

Soit deux versions cauchemardesques d’un monde déshumanisé.  L’imitation de Jesus Christ  de Cuoghi est la prise à la lettre hyperréaliste  de ladite imitation, soit la crucifixion sans résurrection des corps, laissés  se putrifier de façon plus ou moins avancée après leur déposition dans les alvéoles d’une vaste structure translucide, à travers lesquels le visiteur pénètre sans même que lui ait été rappelé l’avertissement de Dante  de laisser là toute espérance.

Quant à Faust -littéralement coup de poing en allemand- il s’agit là encore d’une installation  spectaculaire, quoi que plus épurée dans sa scénographie : le visiteur chemine en effet sur une dalle de verre, sous laquelle  rampent des « performers », tels les ilotes d’un parc sous-humain aseptisé comme la morgue sur laquelle il débouche. Un enfer clean, gardé comme il se doit par des dobermans, Cerbères du temps de la détresse.

Je ne sais ce que j’ai fui davantage. Mais j’ai eu le plus grand besoin d’un bain réconfortant de Carpaccio, de Bellini, de Titien, Tintoret, de Véronèse, et, faut-il le dire, de Giorgione, au sortir de ces visites contradictoires.

Dimanche 23 juillet

Quelques lectures (ou relectures) de l’été:

Une paix royale de Pierre Mertens, dont j’ai eu l’honneur d’apporter le salut aux congressistes de « Pipol 8″ au début de ce mois et de lire son très  beau texte écrit pour la circonstance.  Du coup, j’ai eu envie de me replonger dans Une paix royale, un livre d’une ironie grinçante où se mêle l’histoire de la dynastie d’opérette du Royaume de Belgique, et celle de l’auteur, amateur de la petite reine, comme il se dit du cyclisme…en mémoire de la Reine Wilhelmine des Pays-Bas!. Pierre Mertens  sera , je l’espère, parfaitement rétabli à la rentrée où nous avons rendez-vous.

Autre relecture drôlatique, reprise dans la perspective des prochaines Journées de l’Ecole de la Cause Freudienne sur le thème Apprendre, désir ou dressage? : l’extraordinaire Ferdydurke de Witold Gombrowicz, histoire d’un homme d’âge mûr,  qui voit ressurgir  à sa porte le plus épouvantable de ses maîtres de jadis, qui le ramène sur les bancs, reprenant son entreprise sadique et forcenée de cuculisation.

Deux autres livres, à lire dans le même mouvement: L’âge de l’anesthésie de Laurent de Sutter  (éd. Les Liens qui libèrent) et L’extase totale (le 3ème Reich et la drogue) de Norman Ohler (éd. La découverte). Le premier met en perspective toutes les conséquences  de la commercialisation des vertus anesthésiantes de l’éther dès 1848, suivies par celles  de la cocaïne quatre décennies plus tard. Il voit là se dessiner une gigantesque entreprise de mise sous tutelle  des affects, et en premier de toute excitation, qui trouve avec l’isolation par Kraepelin en 1899 de la psychose maniaco-dépressive sa justification psycho-médicale décisive.

Cette régulation des affects trouve dans le 3ème Reich une concrétisation paradoxale. En effet, comme le démontre  Norman Ohler dans L’extase totale , le recours massif à la pervitine – une puissante métemphétamine- se généralisa sous le nazisme  dans toute la population allemande, et dans l’armée de façon hallucinante. Hitler lui-même en fut un consommateur frénétique.

S’agissant de la cocaïne, on sait qu’elle fut l’objet de recherches neurologiques de  Sigmund Freud, qui lui consacra un opuscule, avant de s’en désintéresser au  profit de l’interprétation des rêves, au grand profit financier de son collègue K¨öller.  Dans les périodes de vaches maigres, il lui arriva de s’en repentir! Mais la voie du réveil l’intéressait assurément plus que celle de l’anesthésie, ce dont Laurent fait  quand même assez peu crédit à Freud.

Rayon psychanalyse, je recommande chaudement L’interprétation à l’oeuvre (Lire Ponge avec Lacan), de mon collègue et ami Pierre Malengreau, publié à La Lettre Volée. A travers sa lecture minutieuse de Ponge, Malengreau déploie toutes les vertus de la résonance, terme de Ponge dont Lacan fit le plus grand cas au service d’un usage motérioliste de l’interprétation.

Autre publication d’un ami fort talentueux: Le dernier jour par Jean-Luc Outers (éd.Gallimard, coll.l’infini). Dans la tradition des « tombeaux » dédiés à des personnages illustres, Jean-Luc nous fait en vérité éprouver  à travers leurs derniers moments ce qu’il y a avait de plus singulier et de plus touchant dans le rapport à la vie d’Henri Michaux, Dominique Rolin, Hugo Claus, Simon Leys ou Chantal Ackerman.

J’ai lu aussi Patricia de Geneviève Damas, publié chez Gallimard également. Il s’agit d’un roman écrit par quelqu’un qui vient du théâtre, et cela se sent, tant dans le phrasé que dans la construction même du livre sous la forme de trois monologues. Tour à tour, un homme d’origine centre-africaine, qui a laissé là sa femme et ses enfants , la femme européenne qui, ignorant tout de son passé,s’éprend de lui, et enfin une fille de cet homme, unique survivante d’un tragique naufrage en Méditérranée, nous disent leur irréductible et impartageable exil intérieur.

Je commence à présent Rosa, premier roman signé Marcel Sel (éd. Onlit), à qui l’on doit  une édifiante biographie de Bart De Wever, que tout citoyen belge se devrait de lire.

 

 

 

 

 

 

 

 

Dimanche 11 juin

Roland-Garros 2017 se termine. Chez les dames, c’est un fameuse cuvée : la cuvée Opachenko ! Cette jeune joueuse léttone gagne brillamment  son premier tournoi à Roland Garros, comme Gustavo Kuerten, à la surprise générale, il y a vingt ans déjà, le jour de la naissance de…Jelena Opachenko ! Un signe du ciel !

Opposée à Simona Halep, une joueuse d’une grand intelligence tactique et d’une régularité exceptionnelle, Opachenko s’est ruée à l’assaut avec une fougue, un culot, un enthousiasme qui faisaient plaisir à voir. Menée 6/4 , 3/0 et 0/40, on croyait le match plié. Résultat, une heure plus tard : 4/6, 6/4, 6/3. Chapeau !

Le moment était idéal pour relire  -cadeau de ma malicieuse amie Isabelle Finkel- les chroniques tennistiques de Serge Daney  dans Libération au cours des années 80-90. Consacrées essentiellement à Roland-Garros, elles viennent tout récemment  d’être rassemblées en un volume chez POL sous le titre L’amateur de tennis.

Daney tient cette chronique au moment où, grâce à la télévision,  explose le succès médiatique d’un sport qui semble avoir été conçu pour elle par ses dimensions, si homologues à son cadre.  Pour Daney, un match de tennis, c’est d’abord , on ne s’en étonnera pas, un scénario. Un scénario, avec un tempo, des temps forts, des temps faibles, des temps suspendus, une intrigue, un dénouement. Ce sont  des acteurs, plus ou moins convaincants, avec leur styles propres -ou leur manque de style-, leur aura ou l’absence de celle-ci, leur psychologie, leurs caractères. Ce sont aussi des échanges, et qui dit échange dit dialogue « même si l’objet qu’on se refile en silence est une balle », semblable à la monnaie mallarméenne, et même si, le cas n’est pas rare, les deux protagonistes n’ont en vérité  rien à se dire.

Depuis que Daney a tenu cette chronique, beaucoup de choses ont évolué dans le tennis.  Il la débute  précisément au moment du tournant décisif. Nous sommes dans  l’ère monotone de Borg, terrible machine à détruire l’adversaire, l’ère du tennis à l’usure et sans surprises,  l’ère du principe de précaution avant l’heure, l’ère du sans pitié pour les artistes et tous ceux qui ne calculent pas, l’ère de la real-politik, celle où Arthur Ashe , et bientôt  Ilie Nastase tirent leur révérence et où à peu près seul Jimmy Connors ne rend pas les armes. Heureusement, Mac Enroe vint. Et le tournant dont je parlais, le 6 juillet 80, très précisément au tie-break du 4ème set de la finale du tournoi de Wimbledon qui oppose  John Mac Enroe à Bjorn Borg, tie-break  que Mac Enroe remporte sur le score fou de 18/16.

Peu importe que Borg gagnât  finalement le 5ème set par 6/3, et le match du même coup. Tous les amateurs de tennis ne retiennent de celui-ci que ce tie-break fabuleux, où , comme le note Daney, se fait jour la promesse d’un autre tennis. La promesse, oui, car il mettra encore bien du temps à advenir. Car après Borg, il y eut encore pire sur la route de Big Mac, il y eut Lendl, le chevalier à la triste figure, et l’anesthésiant, inélégant, décourageant, le roi des ralentisseurs, en un mot l’épouvantable  Wilander. On touchait le fond quand  ces deux-là s’affrontaient: le degré zéro du spectacle. Pour rendre vie au tennis, apparaitront, Dieu merci, Leconte, Edberg, Becker, Ivanisevic, Stich, Rafter, Sampras et puis enfin, Federer, dont le tennis de rêve n’a pas fini d’éblouir.

Pourtant, en relisant Serge Daney, quelque chose d’inattendu me frappe. Certes il admire Mac Enroe, sa créativité, son génie, sa fureur, mais il ne lui voue aucune sympathie. Par contre, il éprouve une étrange fascination pour Mats Wilander. Près d’un tiers de ces chroniques portent sur l’élucidation de ce qu’il considère comme rien moins que le mystère Wilander. Le mystère de l’ennui sans doute. De même, il trouve de curieuses  vertus au tennis soporifique d’Higueras.

Il aime bien Noah,  nettement moins Leconte, mais le joueur français qu’il préfère s’appelle Tarik Benhabiles, joueur  doué et attachant certes, mais quand même un cran derrière beaucoup d’autres. Finalement, celui qu’il préférait pourrait bien être Mecir, qui se promenait sur le court avec indolence , comme s’il disposait toujours « de quelques fractions de seconde (de plus ) pour décider où il va déposer la balle« .

J’écris ceci ce dimanche à 12h12. Que penserait Daney des finalistes de cet après-midi? Qui aurait sa préférence de Nadal ou de Wavrinka? Il aurait apprécié sans aucun doute  le dialogue stratosphérique de la demi-finale  entre celui-ci et Andy Murray. En finale, ce sera dur, mais je crois aux chances du Suisse. Opachenko lui a montré la voie.

 

 

Dimanche 14 mai

 Scenes from an execution d’Howard Barker se joue en ce moment  à Bruxelles au Théâtre de poche, dans une traduction de Jean-Michel Déprats, dont on connait les traductions de Shakespeare – il est responsable de son édition dans « La Pléiade ». A l’invitation de mon amie Chantale Anciaux, j’aurai le plaisir de dialoguer avec celui-ci à l’issue de la représentation prévue le jeudi 18 prochain. Participeront aussi à cette rencontre mon ami le peintre Marcel Berlanger, et ma fille aînée, Carolina Serra, qui est la collègue de Chantale et de Marcel à l’ERG.

Cette pièce, créée en 1990, a fait l’objet d’une première version radiophonique à la BBC en 1984, avec Glenda Jackson dans le rôle principal, qu’elle tiendra aussi ensuite à la scène. En 1984, soit deux ans après la guerre que se livrèrent l’Angleterre et l’Argentine pour les îles Malouines, au cours de laquelle des navires des deux camps furent coulés, notamment le Belgrano avec près de 400 soldats argentins  à son bord.

C’est évidemment l’horizon contemporain de la pièce d’Howard Barker. Celle-ci nous transporte quatre siècles plus tôt à Venise au lendemain de la grande bataille navale de Lépante, en l’année 1571,  qui vit la déroute de la flotte ottomane. La victoire de la République Sérénissime et de ses alliés fut immortalisée par Tintoret et Véronèse. Howard Barker imagine, lui, une autre commande du Doge de Venise à une femme peintre, Galactia, qui, plutôt que célébrer la gloire  des vainqueurs, choisit, à la grande irritation du Doge, de rendre sensible en un vaste tableau tumultueux et bruyant, le réel de cet affrontement: plus de 30000 morts, soit autant de corps massacrés, mutilés, démembrés, sanglants.

Pièce et tableau sont donc les deux formes d’un même acte de critique du pouvoir, deux manières de faire de l’histoire du côté des vaincus, des victimes, des oubliés de l’histoire selon le voeu de Walter Benjamin. Ce sera pour moi une nouvelle occasion de faire résonner ce dit de Lacan selon lequel toute action représentée dans un tableau nous apparaitra toujours comme une scène de bataille. Visitant il y a peu à Beaubourg la splendide rétrospective Cy Twombly, je n’avais déjà cessé de la méditer, bien que sa série de variations sur La bataille de Lépante n’y était pas présentée.

 

Mercredi 3 mai

Parmi les soutiens de Benoit Hamon, il y avait Thomas Piketty. Et parmi ceux de Melenchon, Chantal Mouffe.

Piketty est l’auteur du Capital au XXIème siècle,  livre qui lui a valu la notoriété internationale, et en particulier un accueil remarqué aux Etats_Unis, où il fut salué par Paul Krugman à sa parution en 2013 comme un livre essentiel pour comprendre l’évolution économique de notre temps. Chantal Mouffe,  dont l’oeuvre  de philosophie politique est restée longtemps fort  ignorée en France – on  y connait un peu mieux le nom de son mari, Ernesto Laclau – est elle aussi une star dans le monde anglo-saxon et  un des maîtres à penser du mouvement « Podemos ».

Piketty a donné ce 29 avril  une interview à Libé, journal dans lequel il a régulièrement chroniqué. Je ne peux qu’en  recommander la lecture et son appel à voter pour Emmanuel Macron. Plus nombreuses seront les voix à se reporter sur celui-ci, et plus il sera clair que ce n’est pas son programme qui est accrédité, argumente-t’il très justement. Avis aux mélanchonistes tentés par le ni-ni au 2ème tour.

Chantal Mouffe, qui est née, tout comme moi, à Charleroi, y est revenue récemment pour une conférence. Je n’ai pu y assister, et je le regrette. Est-ce à cette occasion qu’elle est tombée sous le charme de son bourgmestre Paul Magnette, par ailleurs, président de la Fédération Wallonie-Bruxelles, je ne sais ? Elle en parle en tous cas depuis comme d’ »un véritable homme de gauche » , ce qui me laisse rêveur. Sans doute a-t’elle été impressionnée par son opposition au CETA, qui fit gémir les dirigeants européens, guère plus que le temps d’une semaine, mais assez pour passer pour pour le Guevara de Charleroi.

Un des chevaux de bataille de Chantal Mouffe est que la gauche a négligé depuis trop longtemps le champ idéologique et culturel. Fidèle à l’enseignement de Gramcsi, elle considère que la lutte pour l’hégémonie dans ce domaine n’est pas moins essentielle que la lutte  sur le terrain social et économique. La droite, elle, ne s’y est pas trompée. A preuve, son application à écrire ou réécrire l’histoire dans le sens qui convient à ses intérêts (récit national, histoire de la colonisation, valeurs occidentales,etc.). Pendant ce temps, la gauche  de gouvernement, convertie au libéralisme, s’applique au réalisme économique. C’est le socialisme managérial, tel qu’on en découvre les glorieuses réalisations dans une ville comme…Charleroi, dont la « ville basse » a été livré aux promoteurs pendant plusieurs années, et sur les ruines duquel vient d’émerger, construit avec le concours de dizaine d’ouvriers égyptiens sous-payés (quand ils l’étaient) recrutés pour l’occasion, le monstrueux complexe commercial baptisé « rive Gauche ». J’en recommande la visite à Chantal Mouffe.

 

 

 

 

 

Lundi 1mai

 

Rencontré hier Patricia Bosquin, de retour de Lampedusa. Récit glaçant de la vie quotidienne là-bas, des expéditions de sauvetage la nuit, des brûlures au troisième degré encourue par les migrants dans les zodiacs dans lesquels ils embarquent, à cause du mélange de l’eau de mer et du carburant, des carences de la Croix-Rouge, des solidarités dans la désespérance, et du travail admirable du docteur Bartolo et de son équipe de bénévoles. Bartolo sera présent les 1er et 2 juillet prochains au colloque Pipol 8, dont Patricia  est la directrice.

Le blog  préparatoire à ce colloque apportant un concours actif à à la campagne anti-Le Pen, je lui ai adressé le texte suivant, à paraître incessamment:

Entre 2 tours

Est enim magnum chaos
Arthur Machen

Dans le  dernier roman de Philippe Forest, Crue, une ville est aux prises avec une montée des eaux d’une ampleur catastrophique. Un déluge, qui n’était ni sans précédents, ni sans signes avant-coureurs, ignorés par les autorités de la ville:  Un accès de fièvre comme l’Histoire en a connu et en connaîtra encore de nombreux. Le monde éventré, se délestant soudainement de sa substance. Et puis, bien sûr, la plaie se referme. Elle se cicatrice. Sur la chair des choses, la trace s’efface. On la discerne à peine. Jusqu’au moment où la couture cède à nouveau. Ici ou ailleurs. Tout recommence. Sans que l’on veuille jamais comprendre ni comment ni pourquoi.
C’est un événement naturel. Mais  il a tout d’une épidémie. Non sans quelqu’analogie dans   l’histoire politique européenne récente. On songe à La peste d’Albert Camus évidemment, et à sa correspondance avec Roland Barthes à son  propos.

Epidémie : étymologiquement ce qui circule dans le peuple (demos). C’est un mot dont use Lacan pour qualifier les événements historiques en termes de discours: le christianisme, le marxisme sont des sortes d’épidémie, qui se répandent, telles des traînées de poudre. La psychanalyse aussi est une épidémie. Freud n’en parlait pas autrement: ils ne savent pas que nous leur apportons la peste, lâche-t’il en débarquant aux Etats-Unis. C’est pourtant en Europe qu’elle sera traitée comme cela un peu plus tard, du fait d’une peste d’un autre genre: la brune.

La couture va-t’elle céder à nouveau ? Sans que l’on ne veuille comprendre ni comment ni pourquoi? Avec l’élection présidentielle française, on prend la mesure de la crue:  pas encore le déluge, mais pour combien de temps ?

Macron donne le tempo, dit-il. Ca reste à voir. Le gars a eu surtout l’habileté de lancer sa start up au moment où Hollande, ce président par défaut, plongeait dans une  disgrâce irrémédiable. Hollande était démonétisé. Nul ne pouvait savoir mieux que Macron ce que cela signifiait, lui qui, en 2012, s’employait à rassurer la City sur les bonnes  intentions de son patron, pendant que celui-ci, au Bourget, clamait n’avoir qu’un seul ennemi: la finance.

Macron, lui, n’a pas d’ennemis, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. Il a fallu que la Le Pen aille le chercher dans sa ville natale, à Amiens, où Whirlpool poussait un peu loin la si joliment nommée flexibilité du travail, pour qu’il découvre qu’il allait falloir en découdre et aller au charbon. C’est que pour cela, plus question  à présent de compter sur Mélanchon. Mélanchon ne joue plus. Mélanchon fait la gueule.
L’attitude est regrettable. S’il est une chose qu’on portera au crédit de Mélanchon, c’est d’avoir dès longtemps su aller au combat contre le Front National.  Jusqu’à Henin Beaumont, où celle qui n’était encore que la fille de son père, partait à la conquête du vote ouvrier. Et le voilà qui s’abstient. Son vote tient de l’intime! Un homme politique, dont le vote tient de l’intime, l’attitude est  plus que regrettable. Elle est grotesque.

La Conférence des Evêques de France ne choisira pas non plus entre Macron et MLP.  La Manif pour tous par contre a choisi son camp : ce sera MLP. MLP: Mouvement de libération du peuple. Ne pas confondre avec le MLF.  Mais il y a mieux: voilà des gaullistes, Marie-France Garaud, Dupont-Aignan, qui se jettent dans les bras de celle qui a été biberonnée au lait de la collaboration. On imagine la tête du grand Charles!

Cette présidentielle est décidément un fameux cirque. Il conforte Sa Sainteté Badiou dans l’idée que le suffrage universel est un piège à cons. Et l’idée du vote utile le piège à cons suprême. Je me suis posé la question de savoir si pour ma part, j’ai jamais procédé à  autre chose qu’à un vote utile. Je crains bien que non.  J’ai pourtant des convictions. J’en déduis que je suis le roi des cons.

Il est vrai que, dans le plat pays où je me trouve, le vote est obligatoire.  C’est très astucieux, car du coup, la question de savoir s’il est utile ne se pose en définitive pas. Elle est…inutile. Ouf!
En France par contre, elle est la source de tous les tourments. That’s the question! que résumait très bien Le Canard Enchaîné avec le dilemme suivant: Voter Asselineau pour faire barrage à Jacques Cheminade, ou voter Lassale  pour faire barrage à Asselineau!
En attendant, le piège à cons se refermera sur les non dupes pas moins que les autres si l’épidémie gagne les isoloirs.

Dimanche 2 avril

Pas du tout frais comme un gardon ce matin, et peu acribilique ( si cela se dit mais sonne un peu trop comme atrabilaire) : je n’arrivais plus à me souvenir avec précision de ce que j’avais pondu la veille sur ce blog. Je comprends pourquoi en me relisant rapidement. C’est que je n’ai rien dit de la fake new à laquelle j’ai naïvement cru quelques heures hier. Avoir avalé  cette couleuvre m’avait un peu vexé.  J’avais eu l’intention d’en dire un mot, et n’en avais donc finalement rien fait. De là sans doute cette impression d’oubli, qui portait moins sur ce que j’avais dit que sur ce que je n’avais pas dit.

De quoi s’agissait-il? D’un poison d’avril imaginé par la Libre Belgique: François Fillon aurait été aperçu à la recherche d’une résidence où oublier ses ennuis judiciaires et retrouver un peu de tranquillité après les élections. Et où cela? Mais à Uccle naturellement, la commune du « Bel Armand » Dedecker ( j’adore ce « bel » Armand, qui lui sied comme au « bon » roi Dagobert ou au « beau » Serge de Chabrol) . En échange, celui-ci eut pu sans doute trouver asile à Sablé sur Sarthe !

On a vu pire, me direz-vous, en fait de « faits alternatifs ».  Ces temps derniers, c’est tous les jours le 1er avril et la fête de la post-vérité. Ceci nous accoutume manifestement petit à petit à gober n’importe quoi.