Dimanche 14 mai

 Scenes from an execution d’Howard Barker se joue en ce moment  à Bruxelles au Théâtre de poche, dans une traduction de Jean-Michel Déprats, dont on connait les traductions de Shakespeare – il est responsable de son édition dans « La Pléiade ». A l’invitation de mon amie Chantale Anciaux, j’aurai le plaisir de dialoguer avec celui-ci à l’issue de la représentation prévue le jeudi 18 prochain. Participeront aussi à cette rencontre mon ami le peintre Marcel Berlanger, et ma fille aînée, Carolina Serra, qui est la collègue de Chantale et de Marcel à l’ERG.

Cette pièce, créée en 1990, a fait l’objet d’une première version radiophonique à la BBC en 1984, avec Glenda Jackson dans le rôle principal, qu’elle tiendra aussi ensuite à la scène. En 1984, soit deux ans après la guerre que se livrèrent l’Angleterre et l’Argentine pour les îles Malouines, au cours de laquelle des navires des deux camps furent coulés, notamment le Belgrano avec près de 400 soldats argentins  à son bord.

C’est évidemment l’horizon contemporain de la pièce d’Howard Barker. Celle-ci nous transporte quatre siècles plus tôt à Venise au lendemain de la grande bataille navale de Lépante, en l’année 1571,  qui vit la déroute de la flotte ottomane. La victoire de la République Sérénissime et de ses alliés fut immortalisée par Tintoret et Véronèse. Howard Barker imagine, lui, une autre commande du Doge de Venise à une femme peintre, Galactia, qui, plutôt que célébrer la gloire  des vainqueurs, choisit, à la grande irritation du Doge, de rendre sensible en un vaste tableau tumultueux et bruyant, le réel de cet affrontement: plus de 30000 morts, soit autant de corps massacrés, mutilés, démembrés, sanglants.

Pièce et tableau sont donc les deux formes d’un même acte de critique du pouvoir, deux manières de faire de l’histoire du côté des vaincus, des victimes, des oubliés de l’histoire selon le voeu de Walter Benjamin. Ce sera pour moi une nouvelle occasion de faire résonner ce dit de Lacan selon lequel toute action représentée dans un tableau nous apparaitra toujours comme une scène de bataille. Visitant il y a peu à Beaubourg la splendide rétrospective Cy Twombly, je n’avais déjà cessé de la méditer.

 

Mercredi 3 mai

Parmi les soutiens de Benoit Hamon, il y avait Thomas Piketty. Et parmi ceux de Melenchon, Chantal Mouffe.

Piketty est l’auteur du Capital au XXIème siècle,  livre qui lui a valu la notoriété internationale, et en particulier un accueil remarqué aux Etats_Unis, où il fut salué par Paul Krugman à sa parution en 2013 comme un livre essentiel pour comprendre l’évolution économique de notre temps. Chantal Mouffe,  dont l’oeuvre  de philosophie politique est restée longtemps fort  ignorée en France – on  y connait un peu mieux le nom de son mari, Ernesto Laclau – est elle aussi une star dans le monde anglo-saxon et  un des maîtres à penser du mouvement « Podemos ».

Piketty a donné ce 29 avril  une interview à Libé, journal dans lequel il a régulièrement chroniqué. Je ne peux qu’en  recommander la lecture et son appel à voter pour Emmanuel Macron. Plus nombreuses seront les voix à se reporter sur celui-ci, et plus il sera clair que ce n’est pas son programme qui est accrédité, argumente-t’il très justement. Avis aux mélanchonistes tentés par le ni-ni au 2ème tour.

Chantal Mouffe, qui est née, tout comme moi, à Charleroi, y est revenue récemment pour une conférence. Je n’ai pu y assister, et je le regrette. Est-ce à cette occasion qu’elle est tombée sous le charme de son bourgmestre Paul Magnette, par ailleurs, président de la Fédération Wallonie-Bruxelles, je ne sais ? Elle en parle en tous cas depuis comme d’ »un véritable homme de gauche » , ce qui me laisse rêveur. Sans doute a-t’elle été impressionnée par son opposition au CETA, qui fit gémir les dirigeants européens, guère plus que le temps d’une semaine, mais assez pour passer pour pour le Guevara de Charleroi.

Un des chevaux de bataille de Chantal Mouffe est que la gauche a négligé depuis trop longtemps le champ idéologique et culturel. Fidèle à l’enseignement de Gramcsi, elle considère que la lutte pour l’hégémonie dans ce domaine n’est pas moins essentielle que la lutte  sur le terrain social et économique. La droite, elle, ne s’y est pas trompée. A preuve, son application à écrire ou réécrire l’histoire dans le sens qui convient à ses intérêts (récit national, histoire de la colonisation, valeurs occidentales,etc.). Pendant ce temps, la gauche  de gouvernement, convertie au libéralisme, s’applique au réalisme économique. C’est le socialisme managérial, tel qu’on en découvre les glorieuses réalisations dans une ville comme…Charleroi, dont la « ville basse » a été livré aux promoteurs pendant plusieurs années, et sur les ruines duquel vient d’émerger, construit avec le concours de dizaine d’ouvriers égyptiens sous-payés (quand ils l’étaient) recrutés pour l’occasion, le monstrueux complexe commercial baptisé « rive Gauche ». J’en recommande la visite à Chantal Mouffe.

 

 

 

 

 

Lundi 1mai

 

Rencontré hier Patricia Bosquin, de retour de Lampedusa. Récit glaçant de la vie quotidienne là-bas, des expéditions de sauvetage la nuit, des brûlures au troisième degré encourue par les migrants dans les zodiacs dans lesquels ils embarquent, à cause du mélange de l’eau de mer et du carburant, des carences de la Croix-Rouge, des solidarités dans la désespérance, et du travail admirable du docteur Bartolo et de son équipe de bénévoles. Bartolo sera présent les 1er et 2 juillet prochains au colloque Pipol 8, dont Patricia  est la directrice.

Le blog  préparatoire à ce colloque apportant un concours actif à à la campagne anti-Le Pen, je lui ai adressé le texte suivant, à paraître incessamment:

Entre 2 tours

Est enim magnum chaos
Arthur Machen

Dans le  dernier roman de Philippe Forest, Crue, une ville est aux prises avec une montée des eaux d’une ampleur catastrophique. Un déluge, qui n’était ni sans précédents, ni sans signes avant-coureurs, ignorés par les autorités de la ville:  Un accès de fièvre comme l’Histoire en a connu et en connaîtra encore de nombreux. Le monde éventré, se délestant soudainement de sa substance. Et puis, bien sûr, la plaie se referme. Elle se cicatrice. Sur la chair des choses, la trace s’efface. On la discerne à peine. Jusqu’au moment où la couture cède à nouveau. Ici ou ailleurs. Tout recommence. Sans que l’on veuille jamais comprendre ni comment ni pourquoi.
C’est un événement naturel. Mais  il a tout d’une épidémie. Non sans quelqu’analogie dans   l’histoire politique européenne récente. On songe à La peste d’Albert Camus évidemment, et à sa correspondance avec Roland Barthes à son  propos.

Epidémie : étymologiquement ce qui circule dans le peuple (demos). C’est un mot dont use Lacan pour qualifier les événements historiques en termes de discours: le christianisme, le marxisme sont des sortes d’épidémie, qui se répandent, telles des traînées de poudre. La psychanalyse aussi est une épidémie. Freud n’en parlait pas autrement: ils ne savent pas que nous leur apportons la peste, lâche-t’il en débarquant aux Etats-Unis. C’est pourtant en Europe qu’elle sera traitée comme cela un peu plus tard, du fait d’une peste d’un autre genre: la brune.

La couture va-t’elle céder à nouveau ? Sans que l’on ne veuille comprendre ni comment ni pourquoi? Avec l’élection présidentielle française, on prend la mesure de la crue:  pas encore le déluge, mais pour combien de temps ?

Macron donne le tempo, dit-il. Ca reste à voir. Le gars a eu surtout l’habileté de lancer sa start up au moment où Hollande, ce président par défaut, plongeait dans une  disgrâce irrémédiable. Hollande était démonétisé. Nul ne pouvait savoir mieux que Macron ce que cela signifiait, lui qui, en 2012, s’employait à rassurer la City sur les bonnes  intentions de son patron, pendant que celui-ci, au Bourget, clamait n’avoir qu’un seul ennemi: la finance.

Macron, lui, n’a pas d’ennemis, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. Il a fallu que la Le Pen aille le chercher dans sa ville natale, à Amiens, où Whirlpool poussait un peu loin la si joliment nommée flexibilité du travail, pour qu’il découvre qu’il allait falloir en découdre et aller au charbon. C’est que pour cela, plus question  à présent de compter sur Mélanchon. Mélanchon ne joue plus. Mélanchon fait la gueule.
L’attitude est regrettable. S’il est une chose qu’on portera au crédit de Mélanchon, c’est d’avoir dès longtemps su aller au combat contre le Front National.  Jusqu’à Henin Beaumont, où celle qui n’était encore que la fille de son père, partait à la conquête du vote ouvrier. Et le voilà qui s’abstient. Son vote tient de l’intime! Un homme politique, dont le vote tient de l’intime, l’attitude est  plus que regrettable. Elle est grotesque.

La Conférence des Evêques de France ne choisira pas non plus entre Macron et MLP.  La Manif pour tous par contre a choisi son camp : ce sera MLP. MLP: Mouvement de libération du peuple. Ne pas confondre avec le MLF.  Mais il y a mieux: voilà des gaullistes, Marie-France Garaud, Dupont-Aignan, qui se jettent dans les bras de celle qui a été biberonnée au lait de la collaboration. On imagine la tête du grand Charles!

Cette présidentielle est décidément un fameux cirque. Il conforte Sa Sainteté Badiou dans l’idée que le suffrage universel est un piège à cons. Et l’idée du vote utile le piège à cons suprême. Je me suis posé la question de savoir si pour ma part, j’ai jamais procédé à  autre chose qu’à un vote utile. Je crains bien que non.  J’ai pourtant des convictions. J’en déduis que je suis le roi des cons.

Il est vrai que, dans le plat pays où je me trouve, le vote est obligatoire.  C’est très astucieux, car du coup, la question de savoir s’il est utile ne se pose en définitive pas. Elle est…inutile. Ouf!
En France par contre, elle est la source de tous les tourments. That’s the question! que résumait très bien Le Canard Enchaîné avec le dilemme suivant: Voter Asselineau pour faire barrage à Jacques Cheminade, ou voter Lassale  pour faire barrage à Asselineau!
En attendant, le piège à cons se refermera sur les non dupes pas moins que les autres si l’épidémie gagne les isoloirs.

Dimanche 2 avril

Pas du tout frais comme un gardon ce matin, et peu acribilique ( si cela se dit mais sonne un peu trop comme atrabilaire) : je n’arrivais plus à me souvenir avec précision de ce que j’avais pondu la veille sur ce blog. Je comprends pourquoi en me relisant rapidement. C’est que je n’ai rien dit de la fake new à laquelle j’ai naïvement cru quelques heures hier. Avoir avalé  cette couleuvre m’avait un peu vexé.  J’avais eu l’intention d’en dire un mot, et n’en avais donc finalement rien fait. De là sans doute cette impression d’oubli, qui portait moins sur ce que j’avais dit que sur ce que je n’avais pas dit.

De quoi s’agissait-il? D’un poison d’avril imaginé par la Libre Belgique: François Fillon aurait été aperçu à la recherche d’une résidence où oublier ses ennuis judiciaires et retrouver un peu de tranquillité après les élections. Et où cela? Mais à Uccle naturellement, la commune du « Bel Armand » Dedecker ( j’adore ce « bel » Armand, qui lui sied comme au « bon » roi Dagobert ou au « beau » Serge de Chabrol) . En échange, celui-ci eut pu sans doute trouver asile à Sablé sur Sarthe !

On a vu pire, me direz-vous, en fait de « faits alternatifs ».  Ces temps derniers, c’est tous les jours le 1er avril et la fête de la post-vérité. Ceci nous accoutume manifestement petit à petit à gober n’importe quoi.

 

 

Samedi 1 avril

Bien entendu, je participe à la campagne initiée à partir de l’Appel des psychanalystes contre Marine Le Pen. Cette campagne a pris de l’ampleur. Assez en tous cas pour que la fachosphère s’en émeuve. Avec, faut-il le dire, sa délicatesse  coutumière.

Une série de conversations anti Le Pen (Scalp ! ) est prévue un peu partout, et à Bruxelles un Forum Européen contre la montée des extrêmes droites en Europe nous réunira le 22 avril prochain. Je ne pourrai malheureusement y être présent, car je m’en voudrais de faire faux  bond  à mes amis du PPA (Programme psychanalytique d’Avignon), m’étant de longue date engagé à cette date  à une conférence  sur le thème qu’ils ont mis à l’étude cette année: Le trou du regard.

Toutes les informations et contributions à cette campagne sont aisément consultables sur les divers sites de l’ECF et du Champ Freudien, en particulier www.lacanquotidien.fr.

On y trouvera le « Journal extime » de Jacques-Alain Miller, qui s’est lancé allègrement  dans cette bataille.  Il y a à boire et à manger dans ce Journal. Son flirt avec la réincarnation de Lauren Bacall, voilà par exemple qui m’indiffère complètement. Mais ce n’est pas son moindre mérite que d’opposer à  cette sinistre conjoncture joyeuse humeur , gai savoir et  cette acribie, dont il fait à plus d’une reprise crédit à l’un ou l’autre . Acribie (du grec acribia: exactitude)  est un mot que j’ignorais jusqu’à ce jour, et d’ailleurs absent de la plupart des dictionnaires.

Ainsi, dans la dernière livraison de ce Journal extime,  son acribie s’exerce avec brio autour de l’expression « frais comme un gardon ». Si je peux me permettre, j’enchainerai ,hardiment pardi,  d’une lettre sur ce gardon. Gardons- nous à droite, gardons-nous à gauche ! Que tout politicien, de droite ou de gauche – ou du centre, si vertueux!-   constitue  une incarnation du malin génie cartésien, autrement dit du poison d’avril, telle semble désormais la devise de Jam, au moment où il entreprend le commentaire de la  campagne à la manière d’Antoine Blondin suivant le Tour de France!

 

Mardi 14 mars

Par un hasard très désagréable voici une quinzaine d’années, il m’est arrivé de me trouver à Paris un 1er mai, là où le père  Le Pen éructait ses obscénités à l’ombre de Jeanne d’Arc. Je n’ai éprouvé aucune peur de ce guignol, mais la foule de brutes et d’abrutis qui l’entourait, m’a glacé. Une sordide atmosphère de lynchage, voilà ce que je ressentais de plus palpable.

Selon Claude Lanzmann, interviewé dans Paris Match le 5 mars dernier,  les Français jouent aujourd’hui à se faire peur avec la perspective de l’élection de Marine Le Pen. Comme je ne suis pas de nationalité française, ce jeu-là – à supposer que ce soit un jeu- ne m’est pas permis. Pas plus qu’à Lucas Belvaux. Il ne nous en concerne pas moins.

Il faut dire que nous sommes les citoyens d’ un pays où, sans que cela ne semble émouvoir grand monde  ni en France ni dans le reste de l’Europe,  un parti  nationaliste flamand d’extrême droite dirigé par un habile stratège a pris, depuis plus de deux ans,  avec la complicité de la droite francophone, les rênes du pouvoir. Si quelque chose est susceptible de m’effrayer, c’est d’abord cette indifférence. J’y vois le signe le plus net de cette dédiabolisaton du fascisme qui, en France, a trouvé son incarnation en Marine Le Pen.

De l’Amérique de Trump à la Russie de Poutine, en passant par la Turquie d’Erdogan et le Brésil de Temer, le fond de l’air est brun sur la planète bleue. Alors, en Europe,  en France ou ailleurs,  joue-t’on à se faire peur, comme le pense Lanzmann ?  N’est-ce pas plutôt au contraire qu’une digue a sauté et que désormais  l’extrême droite n’y fait plus peur ?   A l’image de la NVA en Belgique, elle y  devient  petit à petit parfaitement fréquentable. Pour ne pas dire respectable.

L’élection présidentielle française constitue un pas de plus dans cette direction. En 2002, quand, à la surprise générale, Jean-Marie Le Pen accéda au second tour, un front républicain se dressa et Jacques Chirac recueillit 80 °/° des suffrages. Entre les deux tours de scrutin, il n’y eut pas de débat télévisé entre les deux candidats: Chirac s’y refusa.  En 2017, sa fille  est assurée de participer au second tour. Et les chaînes de télévision se disputent le privilège d’un débat Le Pen-Macron avant même le second tour ! On en  est arrivé là.

Rien n’est écrit, disait Manuel Valls en annonçant sa candidature, qui a fait long feu. Rien n’est écrit, le Ciel l’entende, mais tout est  soigneusement effacé! Quand le père Le Pen cassera sa pipe, on lui tressera des lauriers de patriote et on sourira de ses petites bévues en réponse à de vraies questions. Le  Front National aura probablement changé de nom d’ici là. Marine Le Pen ne vient-elle pas de déclarer qu’elle n’en était pas la candidate, mais celle des Français? Laissez venir à moi tous les braves gens, écoeurés par le système.

Ah! le système. Fillon, lui aussi, se clame en guerre contre le système. Gonflé!  Macron use d’une autre ficelle: son projet est un miroir aux alouettes  où chacun s’embellira par le miracle de la « véritable alternance ». Quant à la gauche, ou ce qu’il en reste sur les décombres de la hollandie, elle rêve de révolution citoyenne ou de futur désirable. Cette naïveté a quelque chose de désarmant. C’est que, oui, sans l’élan d’un  désir, rien ne se fera jour qui puisse durablement faire pièce à la montée de l’identité rance et au triomphe des canailles qui en ont fait leur terreau. Mais l’heure n’est pas, hélas, aux discours généreux, et surtout pas aux voeux pieux, qui n’arrangent jamais rien. Un futur désirable, l’idée ne passe pas si aisément dans les esprits après cinq mornes mais persévérantes années de reniements.

Devant ce tableau, il est deux façons de s’orienter. Soit à partir du réel en cause, soit à partir de son déni. L’Elysée n’est peut-être pas encore pour Marine Le Pen. Mais elle n’en est plus très loin. Buisson lui a allègrement préparé le terrain. Les Philippot et autres Collard sont prêts à l’occuper.
Quant à elle, elle veillera aux funérailles du père avec toute la pompe qu’il faut aux commandeurs déchus.

 

Jeudi 16 février

Mercredi prochain, 22 février, aura donc lieu le vernissage de One + One + , l’exposition réunissant Marcel Berlanger et Evariste Richer aux Abattoirs de Bomel. Ce sera aussi l’occasion d’entendre Jean-Luc Plouvier interpréter un morceau très étonnant de Philip Glass qui s’appelle One + One, tout comme le film de Jean-Luc Godard.

J’ai évoqué un aspect du travail d’Evariste Richer dans le texte qui suit, paru dans Myway, la Newsletter électronique de l’Eurofédération de psychanalyse consacrée à la préparation du colloque Pipol 8 -qui se tiendra à Bruxelles les 1 et 2 juillet prochain sur le thème La clinique hors les normes.

Le signifiant mètre et sa subversion
Alexandre Koyré datait de l’horloge de Huyghens le passage du monde de l’à peu près et de l’observation à l’univers de la précision et de l’expérimentation scientifique.  Jusqu’au XVIème, siècle, nous sommes encore dans ce que Lucien Febvre appelait le royaume de l’oui-dire, dans lequel iI n’y avait ni nomenclature ni étalon de mesure universelle.

Qu’avons-nous gagné à cette mutation fondamentale? Dans Fonction et champ de la parole et du langage , Lacan reprenant  l’article de Koyré consacré à Huyghens (Une expérience de mesure), souligne combien le malaise de l’homme moderne n’indique pas  que cette précision soit pour lui un facteur de libération.
Pour preuve: la férule quotidienne de l’employé sous les espèces de l’horloge pointeuse. Mais l’impératif catégorique le plus commun n’est-il pas d’être à l’heure?
Et il n’est pas fortuit que le fascisme ait pu être défini sous sa forme la plus élémentaire comme le régime sous lequel les trains arrivent à l’heure.

A l’ère de la science, la mesure de l’espace ne se fait  pas moins contraignante que celle du temps. Du diamètre de la pomme de terre à la hauteur des plafonds, notre univers est millimétré, cartographié, calibré de façon de plus en plus  fine et  du coup  de plus en plus réglementé .   Le signifiant maître s’y dénude sous sa forme la plus simple du signifiant mètre, ou normo-mètre.

C’est ce qu’avait parfaitement compris Marcel Duchamp,qui en 1913, réalisa une oeuvre intitulée 3 stoppages étalon. Il s’agit de 3 fils à coudre, chacun d’une longueur d’un mètre que Duchamp a laissé tomber aléatoirement d’une hauteur d’un mètre pour les coller ensuite sur un papier en respectant les courbes qu’ils ont prises dans leur chute.
Il réalisa trois règles de bois selon les mêmes formes, obtenant ainsi trois mètres , qui représentaient autant de démentis de l’idée selon laquelle le plus court chemin pour aller d’un point à un autre serait la ligne droite.

Cette joyeuse subversion de la mesure métrique a été récemment prolongée par un artiste de mes amis, Evariste Richer, qui est , de façon générale, un virtuose du décalage . Ainsi a-t’il conçu un mètre de mémoire, un mètre à sa mesure, un mètre lunaire et enfin un mètre vierge.

Le mètre de mémoire consiste en un dessin d’un mètre tracé et gradué de tête et à main levée.  A contrario du mètre-étalon, conservé au bureau International des Poids et mesures à Sèvres et universellement reproduit à l’identique , le mètre de mémoire d’Evariste Richer, ou toute autre essai d’en renouveler la tentative,  sera toujours légèrement plus court ou plus long que ce modèle, en dépit de son effort d’exactitude.

Le mètre à sa mesure est un mètre réévalué à l’aune de la taille de l’artiste. Il substitue donc un étalon à un autre, histoire de rappeler que l’espace est habité par des corps, par nos corps dans leur singularité.

Le mètre lunaire, toutes proportions gardées et nulle chose n’étant égale par ailleurs  mesure 27, 27 cm !

Quant au mètre vierge, il s’agit d’un mètre enrouleur Stanley  type Powerlock avec son boitier chromé. Mais ce mètre ruban standard est dépourvu de toute graduation. L’idée même de tout référent à un étalon  de mesure est abolie !

Quelle est, se demandait un jour Salvador Dali, la taille de Dieu? Voici sa réponse, définitive :  Dieu est tout petit. Le maximum qu’on puisse lui attribuer, c’est…un mètre! Ou: comment, du monde de la fable et de l’à peu près à l’univers de la science et de la précision, on passe du Signifiant Maître entre tous (Dieu) au signifiant maître le plus con: le mètre !

 

Mercredi 4 janvier 2017

One+ one: Marcel Berlanger / Evariste Richer : Tel est l’intitulé de l’ exposition dont le commissariat m’a été confié -quel bonheur!-  par  sa directrice Marylène Toussaint au  Centre Culturel de Namur (Anciens Abattoirs de Bomel) et qui se tiendra du 22 février au 25 mars. (on trouvera tous les renseignements pratiques sur le site  web du centre ). Il n’est sans doute pas inutile  de l’annoncer avec un peu d’avance. En voici quelques mots de présentation:

One + one , c’est d’abord un film réalisé par Jean-Luc Godard en 68 . C’est Jean-Luc Godard + les Rolling Stones, qui répètent Sympathy for the devil . Le + s’y offre à toutes les lectures: avec, contre, choc,  précipitation (au sens chimique du mot), entrelacs, duo…Toutes sauf le parallèle  ou, pire, l’identité.

Idem pour cette rencontre Berlanger/ Richer. C’est Berlanger sur l’échelle de Rich(t)er, ou inversement.

Elle s’est inaugurée à partir de deux oeuvres :  Le saule, peinture de Marcel / Avalanche, installation d’Evariste , au travers desquelles s’est concrètement nouée  entre eux la conversation que j’ai initiée.

Leur langue commune: l’espace, dont l’un et l’autre, avec leurs moyens propres, déjouent subtilement la mesure.  L’infiniment grand ou petit où celle-ci s’irréalise, la trame avec ses vides et ses pleins, le paysage et ses fulgurances. Et ces objets nouveaux que  nous révèle la science et qui remanient chaque jour un peu plus ce que nous pouvons imaginer du réel.

Tous deux appartiennent à la même génération, à la charnière de deux siècles. Exit celui de l’art qualifié de moderne, place à celui de l’art contemporain.  Mais contemporain de quoi? Sans doute d’abord d’un aveuglement,  paradoxal, né de la multiplication invasive et exponentielle des techniques de l’image. A quoi Evariste et Marcel, chacun à leur manière, opposent des expériences qui restituent une voie au regard, à l’exercice du regard.

Pour Evariste, il s’agit toujours d’introduire dans le champ du visible un écart, un aléa, une variation, une incertitude -celle que condense la figure du dé, ou qui se déploie dans les phénomènes météorologiques.  C’est un virtuose du décalage. N’est-ce pas d’ailleurs ce qui est en cause très littéralement dans une de ses oeuvres inaugurales: La cale du musée d’art moderne, remake en bronze de la cale en bois qui bloquait la porte du musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, subtilisée par lui! Marcel Broodthaers aurait adoré ça.

Face aux tableaux de Marcel, le regard est sollicité d’une manière directement sensitive à travers l’effet physique de vibration que produit son emploi de la fibre de verre pour support, de même que par l’usage de la bombe ou encore par les trous -pas du tout métaphoriques- forcés dans la représentation. Mais l’expérience du regardeur confine au vertige quand il est appelé à se mesurer, littéralement là aussi, à la série de ses optotypes subvertis en tableaux et animés d’un souffle mallarméen.

La réunion de ces deux artistes a tout, elle aussi, d’une expérience. Elle sera propice, tel est mon pari, à rendre sensible ce dont témoignent ces deux oeuvres plastiques d’une exceptionnelle cohérence. soit  d’un effort  de pensée qui ne pouvait emprunter d’autres chemins.

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Mardi 27 décembre

Aie aie aie. Pour avoir imprudemment relevé quatre mots dans le discours de candidature de Manuel Valls -Rien n’est écrit-, me voilà soupçonné par quelques-uns, et pas toujours très aimablement de faire campagne pour celui-là.

Moi, j’observe une chose claire:  ça craque de partout sur la planète bleue, et le fond de l’air n’est pas rouge mais brun. Et je dis ça d’un pays aux frontières de la France, où, sans qu’on ne semble trop s’en aviser chez nos voisins, le pouvoir est aux mains d’une formation politique flamande idéologiquement identique au Front National, menée par un stratège très habile qui a réussi une OPA magistrale sur un pays qu’il déteste. Il lui a suffi pour cela de l’aide d’un seul parti francophone de droite, auquel est revenu le  poste de premier ministre, occupé depuis deux ans et demi par un fantoche qui ne cesse de se coucher devant son marionnettiste.

Donc, au regard de cette situation lamentable, que rien ne soit écrit quant à ce qui arrivera à l’occasion des élections françaises, j’aimerais le croire. C’est la période des voeux, isn’it.

Mais élargissons un peu l’horizon. Que se passera-t’il avec Trump à la Maison blanche? Que veut-il ? Reynders , notre ministre des Affaires étrangères, ne s’inquiète pas. Selon lui, Trump veut la même chose que nous. C’est-à-dire ? Faire du commerce évidemment. Du commerce, du commerce, encore du commerce, à tout prix avec n’importe qui. Bref, il veut faire  la même chose que ce que font déjà les Chinois, et laisser Poutine jouer à la guerre.

Celui-ci risque bien de ne pas se le faire dire deux fois. L’occasion serait belle de poursuivre la reconquête de l’Ukraine, et pourquoi pas des pays baltes. Comment l’Europe, si mal en point, réagirait-elle? On peut parier qu’elle  se diviserait plus que jamais. Est-il pensable que l’Otan laisse faire ? Trump y a-t’il pensé ? Et Fillon ?

On a beaucoup reproché à Obama sa non intervention en Syrie. Tout de même étrange, ces plaintes de ne plus voir les Etats-Unis en gendarmes du monde, comme on  leur en a tant de fois fait le procès. Obama, à peine un pied hors d’Afghanistan et d’Irak, et à qui n’avait pas échappé non plus le chaos lybien, ne se refusait pas à intervenir, mais avec un mandat de l’ONU. C’est fort beau de dire qu’il ne fallait pas s’embarrasser pour si peu.

Une seule chose est sûre, et à propos de l’ONU précisément:  le Portugais Gutteres, son nouveau Secrétaire général, qui semble avoir fait  du bon travail au Haut Commissariat aux réfugiés, enfin le mieux qu’il put, aura encore bien des soucis à se faire à  propos de ces derniers. Car qui sait comment endiguer l’embrassement entre Sunnites et Chiites ? Il ne faut pas oublier que c’est aussi ça le sens de la bataille d’Alep.

Au début du XXème siècle, cette ville -Alep- fut un lieu d’asile pour d’autres réfugiés: les Arméniens fuyant le génocide dans la Turquie voisine. Heureux leurs descendants qui en repartirent vers d’autres cieux.