Samedi 6 octobre

J’aurais mauvaise grâce à ne pas évoquer la publication du Flâneur des deux rives (éditions de l’Eclat, Paris, 2018) de Guillaume Apollinaire. Ce petit volume réunit en effet dix des chroniques (quelque peu réécrites) publiées entre 1911 et 1917 au Mercure de France, dont j’ai emprunté le titre pour ma Vie anecdotique.

Le flâneur des deux rives parut initialement aux éditions de la Sirène (fondées par Blaise Cendrars et Paul Lafitte) cinq mois après la mort du poète. Il fut vraisemblablement composé à la demande conjuguée de Cendrars et Cocteau, qui en choisirent sans doute le titre parmi ceux envisagés par Apollinaire. A travers l’évocation de lieux parisiens variés (quais, boulevards, boutiques, bibliothèques, cafés..) et des figures pittoresques qu’il y croise, se dessine le portrait de Guillaume, promeneur allègre et curieux de tout, tendre et ironique.

J’aurais mauvaise grâce aussi de ne pas évoquer la parution à la Lettre Volée, simultanément à celle de mes carnets, de Pornographie du contemporain, essai bienvenu  de mon copain Laurent de Sutter consacré à Jeff Koons, et celle de quatre -pas moins!- beaux  ouvrages d’artistes que j’apprécie, et qui constituent  en somme chacun à leur manière des formes d’arpentage.

Il y a le mode de la flânerie nostalgique  pour ce qui concerne Jean-François Pirson avec D’être en montagne. Le mode rétrospectif, avec  Voyons voir de Bernard Villers, dont en ce moment a lieu au Botanique une superbe exposition intitulée La couleur manifeste. Sous un mode ironique, voici le Classement Diagonal de Bruno Goosse, explorant le champ de bataille de Waterloo à travers les parcours de  golfs qui s’y sont multipliés !  Enfin, avec Archives du futur de Cécile Massart, qui expose elle aussi en ce moment dans le cadre de l’exposition Résistance(s) à la Centrale for contempory Art, , nous arpentons les sites inquiétants de la  production de l’énergie nucléaire et de ses déchets radioactifs. 

Samedi 15 septembre

 

 

 

 

Ce très beau portrait de Guillaume Apollinaire est l’oeuvre du peintre néerlandais  René Daniëls. On peut le découvrir en ce moment au Wiels, où Daniëls fait l’objet d’une grande rétrospective intitulée « Fragments d’un roman inachevé ».

J’ai emprunté à Guillaume Apollinaire le titre de mes « carnets d’un blogueur épisodique »: La vie anecdotique. J’espère qu’il n’en est pas trop indigne. En en corrigeant les épreuves cet été, je me suis dit qu’il contenait quand même quelques passages amusants.

Quel désir m’a poussé à entreprendre ce blog? Sans doute le même qui est à l’oeuvre dans beaucoup de mes choix. V.S Naipaul disait: « Je suis né à Trinidad, et c’était une erreur ». Je dirais volontiers: « Je suis né en Belgique et c’était une erreur ».  Je ne m’en suis pas évadé géographiquement, mais n’ai cessé de vouloir de bien des façons m’en échapper. C’est ce que je retrouve à la racine de ma soif de voyages bien sûr, mais aussi de mon goût précoce pour la lecture ou pour les musées et le cinéma, comme au ressort de plus d’un choix amoureux, ou dans ma détestation de l’habitude. Sans doute n’est-ce pas complétement le hasard qui a voulu que je me décide à tenir ce blog un vendredi 13, considéré comme un jour de chance ou de malchance, c’est selon, mais un jour où de l’inattendu, de la surprise se produit.

En définitive, c’est à travers la psychanalyse, comme analysant ou comme analyste,  que ce désir d’inédit et  d’évasion a trouvé sa voie la plus sûre. Mais cela à la  condition de ne pas faire de la psychanalyse elle-même un lieu clos, à la condition de s’employer toujours à  » connaître la spire où notre époque nous entraîne dans l’oeuvre continuée de Babel » comme disait Lacan (Ecrits, p.321), et donc de rester curieux de ce qui se joue, se dit, se crée, se passe (ou ne se passe pas! ) – en Belgique comme ailleurs.

Mardi 4 septembre

Le 13 septembre prochain – qui n’est pas un vendredi mais un jeudi, j’en suis navré-, sortiront  à La Lettre Volée ces « Carnets d’un blogueur épisodique », qui reprennent l’essentiel des six premières années de ce blog.

J’ai commencé ce blog vraiment sans grande réflexion préalable. Je n’étais pas du tout  familier des « réseaux sociaux » qui apparaissaient sur le net. Je ne me suis inscrit sur Facebook par exemple que 2 ou 3 ans plus tard.
Qu’est-ce qui qui m’a poussé à ouvrir ce blog?  Sans doute un faisceau de facteurs sont-ils intervenus: j’avais quitté les comités de rédaction de 2 revues de psychanalyse (Quarto et La Cause Freudienne) auxquelles j’avais collaboré activement pendant de longues années et suspendu le cours que je donnais régulièrement à la Section clinique de Bruxelles. J’étais donc libre de consacrer ce temps disponible à d’autres activités qui me tenaient à coeur,  dans le champ artistique plus particulièrement, et ainsi sortir du cercle à mon goût trop fermé sur lui-même de l’institution psychanalytique. Pourquoi pas un blog, adressé au tout venant, où je parlerais de mes intérêts divers, du point de vue d’ un psychanalyste mais pas seulement , aussi d’un passionné d’art et de littérature – ou de tennis!-  et d’un citoyen ayant quelques convictions ? Le hasard d’une conversation  avec ma fille cadette ,en voiture sur le chemin de l’école, précipita cette décision . Nous étions le vendredi 13 janvier 2012 !
Ce désir fut rapidement  renforcé par un événement grotesque (mais alarmant): la communication par la Sûreté de l’Etât d’un rapport  qui rangeait la psychanalyse parmi les pratiques sectaires. Le Soir qui avait donné une certain écho à cette connerie me refusa la publication d’une carte blanche qui la brocardait. Soit. Le blog me servirait de samizdat.
A l’époque, dans le champ freudien, il n’existait guère qu’un blog , auquel je collaborais d’ailleurs occasionnellement (LacanQuotidien). Quelques années plus tard, les blogs se sont multipliés, dans le champ freudien comme dans tous les autres. Du coup, c’est devenu un peu Hyde Park sur la toile, où  tout se volatilise à la vitesse de l’éclair.
L’idée de publier ce blog sous la forme d’un livre est venue peu à peu de ce constat. Rien de ce qui se lit sur le net ne s’inscrit; c’est le règne de l’éphémère, de la réactivité immédiate et le plus souvent sans lendemain. C’est  d’ailleurs pourquoi je n’ai jamais rien mis moi-même en ligne de  mon blog sur Facebook; quand quelqu’un y partageait  une page de mon blog, là oui, je la relayais, mais par moi-même je m’y refusais, mon souhait n’étant en outre  pas de m’adresser à des « amis » présélectionnés.
Alors c’est quoi ce blog? Certes il est écrit à la première personne, mais il ne s’agit  pas pour autant d’ un journal intime -à supposer que cela existe, dès lors qu’il est publié- et que de plus il s’ouvre à des retours en temps réel- ,  ce n’est évidemment pas un journal clinique  – je n’y ai fait aucune allusion directe à ma pratique-,  pas davantage un recueil de chroniques à la thématique bien définie – j’y parle de ce que bon me chante (enfin à peu près) et quand il m’en prend la fantaisie. Bref, il  a représenté pour moi un espace de liberté bienvenu, où je n’obéissais qu’à une seule contrainte : celle de la forme courte. Ne rien y écrire qui exige plus de 24 heures.

J’y ai pris du plaisir. C’est pourquoi, alors que j’en étais un peu lassé, et que j’avais laissé fermer le site qui l’hébergeait fin 2017, je l’ai finalement rouvert en mars 2018!

Samedi 28 juillet

Des hauteurs de Sao Bras de Alportel en Algarve, l’éclipse de la lune hier soir, sur un  fond bleu nuit de circonstance, était fort belle à voir. On distinguait aussi en bas à droite de la lune, un invité exceptionnel :  Mars , plus brillant que toutes les étoiles du firmament.

En regardant le ciel, et  bien que son auteur  en ait trouvé l’inspiration non dans une éclipse de lune mais du soleil, je repensais à L’eclisse , le film d’Antonioni, Celui-ci a une signification spéciale pour moi, parce qu’il est lié au terme de ma psychanalyse. A la fin du film, Antonioni délaisse  complétement ses personnages ( Monica Vitti et Alain Delon ) et leur pitoyable romance. A leur rencontre manquée, ne suit que le parcours indifférent de lieux anonymes traversés par des inconnus. Dans l’esprit d’Antonioni, il semble que cette fin devait rendre sensible le désert des sentiments, la  facticité et la vacuité de l’existence  dans le monde contemporain. Et c’est ainsi que ces dernières minutes sont généralement considérées. J’en ai fait pourtant une autre lecture: j’ai senti un grand soulagement dans l’abandon de toute narration.  C’en était assez  de la  tourmentante autant que complaisante rumination des ratages de toutes sortes, des insolubles regrets et du démon de l’interprétation infinie.  Peu de temps plus tard, je pris congé de mon analyste: pas sur une soudaine révélation, une révolution subjective sans pareille, un satori illuminant, non,  mais sur le délestage d’une histoire trop longtemps encombrante, inutilement encombrante. Basta le roman familial, les rêves stériles, et toutes ces vieilles lunes!  J’y aspirais depuis des lustres, mais ce n’est pas si aisé.Ne plus se raconter d’histoires: c’était cela, l’éclipse ! 

 

 

 

Dimanche 8 juillet

Voilà donc l’affiche broodtharsienne de la demie-finale de la coupe du monde de foot ! Une histoire de fémurs, comme l’a tout de suite dit  Marcadé sur Facebook.

Godard aime beaucoup le foot, bien qu’il pense que les matches ne devraient pas être suivis en direct mais en différé. Entendons qu’ils devraient être filmés différemment. Il a évidemment raison. Les images du Mondial sont soigneusement formatées. Ce sont des techniciens employés par la FIFA qui décident de tous les plans selon lesquels un match (et ses à côtés) est retransmis. Bien sûr dans le propos de Godard, il y a aussi autre chose: sa nostalgie pour les « actualités » au temps où c’est dans les salles de cinéma qu’on en découvrait des images et non à la télévision.

Il est sûr que le foot , et le sport en général, pourrait être montré tout autrement. D’ailleurs cela a été tenté. Philippe Parreno a conçu une grande installation d’une quinzaine d’écrans géants où l’on suit Zidane au cours d’un match dans tous les moments où il ne touche pas le ballon! Et en une de L’équipe - journal que par ailleurs il lit religieusement et auquel il a même donné naguère une longue interview -,  Godard disait ne pas comprendre pourquoi on ne trouvait pas la photo d’un ballon plutôt que la photo de Zidane justement…

Mais soyons bon public, c’est évidemment assez drôle de suivre le Mondial dans un bar bondé où l’on fait la fête à chaque goal en buvant des bières, et je n’y manque pas ! A la crucifixion du Christ, il y avait 17 personnes; à la première d’Hamlet 150, mais pour la finale du Mondial  ce sera 2 milliards de téléspectateurs ! Dixit Godard toujours, ce gars a le génie de le la formule.

Le foot est un élément incontournable de la culture dite populaire, sur laquelle Godard ne crache d’ailleurs pas du tout.  Vient d’être publié  un magnifique album : Contrebandes Godard 1960-1969 (éd.Matière) conçu par Pierre Pinchon, où l’on retrouve A bout de souffle et Une femme est une femme dans les versions ciné-romans, que Raymond Cauchetier, qui en était le photographe de plateau, en publia dans les années 60. A travers celles-ci  apparait en retour  l’influence sur Godard lui-même du roman-photo, en grande vogue à l’époque à travers des magazines comme Nous deux.

Je n’ai jamais rencontré Godard. Je le regrette. Mais j’ai pu rencontrer Claude Lanzmann. Ce fut à l’occasion de son livre de mémoires Le lièvre de Patagonie (Gallimard, 2009), avec mes amis de la rédaction de La Cause Freudienne (Nathalie Georges Lambrichts, Philippe Hellebois, Vincent Moreau). Cet entretien a été publié dans le numéro 72 de la revue.  Je viens de le relire. Nous n’y avons pas abordé la question du projet de Pas un dîner de gala, le  film  qui ne s’est pas fait, les réunissant tous deux, l’auteur de Shoah et celui des Histoire(s) du cinéma. A l’heure où j’apprends la mort de Claude Lanzmann, je me dit que nous aurions dû.

 

 

 

 

 

Dimanche 27 mai

Petite revue de mes dernières lectures. ‘Je’ (une traversée des identités) de Clotilde Leguil (PUF), Miousic de Stéphanie Moris (La Mouette), Après la loi de Laurent de Sutter (PUF), Peut-être (la nuit de dimanche) de Jacques Roubaud (Seuil) .

‘Je’: Clotilde Leguil signe avec ce livre une forme de manifeste. Tout en recensant  les multiples variations autour du terme dans l’enseignement de Lacan (depuis son texte sur Le stade du miroir et la formation du Je jusqu’à ses séminaires ultimes), elle analyse de façon méthodique ce qui fait obstacle, voire forclôt, l’émergence du ‘je’ dans le monde contemporain: le  totalitarisme, l’idéologie scientiste, l’empire de la  statistique,  les communautarismes, les crispations identitaires, les ségrégations, la virtualisation des relations sociales. Comment reconquérir le champ perdu de l’être du sujet -selon une formule reprise au Séminaire Le désir et l’interprétation, tel est donc le propos de ce livre, dont Clotilde nous a fait une présentation très vivante ce jeudi où elle était à Bruxelles l’invitée de l’ACF-Belgique.

En l’entendant, m’est revenu le souvenir de ce que m’avait confié naguère un analysant de Lacan. A plusieurs reprises, celui-ci l’avait interrompu par cette simple interjection : je…! Le minimum, mais aussi bien le maximum de l’interprétation en psychanalyse. Autant une invitation adressée au sujet à parler à la première personne que question sur cet étran-je, phrase interrompue telle une pure énigme suspendant la signification et du coup la portant à son comble autant que  jaculation hors sens, embrayeur linguistique  (shifter) autant que coupure dans le discours.

J’ai découvert Miousic, le livre de Stéphanie Moris à l’occasion d’une autre soirée à l’ACF-Belgique où elle était l’invitée de Jean-Claude Encalado. Il s’agit d’une remarquable étude clinique sur James Ensor menée à partir de l’examen d’une correspondance inédite assez désopilante.  Elle nous découvre un Ensor fou de Wagner et qui se considère meilleur musicien que peintre. On peut en douter au vu de ce qui nous est parvenu de ce qu’il composait sur son harmonium,  où il ne jouait que sur les touches noires! Il est certain par contre que la musique eût pour lui un rôle absolument salvateur, contribuant à le mettre à l’abri d’hallucinations auditives envahissantes. La présence de la musique est par ailleurs constante dans sa peinture au point d’en devenir peu à peu comme une simple chambre d’écho. De là l’idée reçue selon laquelle l’inspiration d’Ensor s’est peu à peu tarie, mais en vérité, si cette peinture perd son caractère grinçant au point de se faire naïve, c’est qu’un apaisement s’est fait jour dans une psychose paranoïaque caractérisée, dont Stéphanie Moris déploie parfaitement les coordonnées.

Après la loi de Laurent de Sutter est un livre  passionnant. Je n’ai pas les  compétences nécessaires pour porter un jugement (un jugement !, que le Ciel me pardonne) sur tous ses développements à propos de l’histoire du droit de la Grèce antique à la Chine en passant par les traditions indiennes , japonaises, hébraïques, arabes et romaines. Mais de ce vaste panorama, ressort avec force la thèse essentielle de l’ouvrage, à savoir que la forme princeps qu’a pris le droit en Occident est issue d’un bouleversement qui s’est accompli en Grèce quand le nomos (la norme, la loi)  a pris le pas sur le thesmos (la décision, le choix), bouleversement dont Cicéron est le passeur décisif à Rome. Une toute  autre forme de droit,  pour laquelle  plaide Laurent de Sutter, est pensable à la lumière de ce qu’il en est advenu dans d’autres cultures.

Dans  ce glissement du thesmos au nomos, la philosophie n’est pas innocente. En quoi se confirme la conviction de Lacan selon laquelle la philosophie travaille fondamentalement pour le maître et prend son départ d’un silence décidé sur la jouissance.

Peut-être (la nuit de dimanche): ce « brouillon de prose » de Jacques Roubaud est-il son dernier livre? J’espère profondément  qu’il n’en soit  rien, mais c’est la crainte de l’auteur , dont la santé est précaire, quand il entreprend cette « autobiographie romanesque ». Mais Roubaud ne serait plus Roubaud s’il n’accompagnait ce récit de quelques contraintes formelles. Pour le coup, ce sera de ne pas revenir en arrière. Cocasse pour une autobiographie! Bref, c’est un brouillon, que Roubaud décide de publier comme tel, et qui se lit avec ravissement.

Pourquoi « autobiographie »? N’est-ce pas, explique Roubaud, que tout roman est  autobiographie de celui qui lui donne son nom . (Madame Bovary c’est moi ,disait déjà Flaubert) . Mais surtout, pourquoi n’y en aurait-il qu’une? (Roubaud a écrit et publié bien des récits au caractère autobiographique) : Si on en composait une tous les dix ans, ce serait déjà moins une prétention ridicule à transmettre au monde LA vérité sur soi-même.
Comme dirait Clotilde avec Rimbaud et Dupont et Dupond  Je est un autre, et je dirais même plus.

A coup sûr , j’aurai l’occasion de  reparler bientôt de Jacques Roubaud . A la rentrée, j’animerai en effet  à l’ACF-Belgique un séminaire de « poétique lacanienne » avec ma chère amie et collègue Ginette Michaux. Celle-ci n’a pas dans le champ freudien toute la visibilité qu’elle mérite. Lisez donc pour vous en convaincre son essai De Sophocle à Proust, de Nerval à Boulgakov (Paris, Eres, 2018)

 

 

Vendredi 25 mai

 

Il y a 20 ans, Sémira Adamu, une jeune Nigériane, à qui le refuge en Belgique avait été refusé, trouvait la mort, dans un avion,  étouffée sous un oreiller par un policier  au cours d’un retour forcé. Quelques jours plus tard, 8000 personnes manifestaient  au cri de « Tobback assassin », et celui-ci, ministre de l’Intérieur à l’époque, était contraint à la démission, tant l’émotion prenait de l’ampleur. Vingt ans plus tard – est-ce la revanche dudit Tobback, qui  se cache pas son soutien à la politique (« ferme et humaine »!) du gouvernement Michel-Jambon-Francken-, certes le meurtre de la petite Mawda soulève l’écoeurement de beaucoup, mais pas question  que cette politique « ferme mais humaine » -ravissante formule qui sue la lâcheté- varie d’un pouce. Les responsables de la police ne pleurent pas  leur victime, mais sur celui des leurs qui lui a tiré dessus. Le premier ministre a certes suspendu l’ordre de quitter le territoire aux parents de la gamine, mais juste le temps de la procédure judiciaire en cours -merci pour cette mesure ô combien charitable- cependant que Mrs DeWever et Jambon rappelaient qu’on ne pourrait ignorer dans l’affaire la responsabilité (écrasante il va sans dire) des parents.

Tout est atroce et ignoble dans cette histoire:  cette camionnette bondée de migrants entassés comme des sardines  et conduite par un passeur qui n’hésite pas à jouer avec leur vie, le tir -aucun barrage de police n’était-il susceptible de forcer ce véhicule à s’arrêter sur une autoroute où il avait été repéré depuis plusieurs minutes ? -, les parents séparés de force de la dépouille  de leur enfant et enfermés dans une cellule, cependant qu’on laissait disparaître celui qui avait provoqué  le drame, soit le truand au volant de la camionnette – n’était-ce pas lui qu’il s’agissait d’arrêter ? – les défausses des enquêteurs -il s’agissait d’une « balle perdue » dont l’origine n’était pas sûre-, le cynisme et la morgue  de nos éminences fermes mais humaines, qui ne songent bien sûr pas un instant à la démission car ils font leur devoir, nous protègent contre l’envahisseur, et veillent à la sécurité routière.

Il se trouve, mais cela ne les troublera pas un instant, et le sieur Tobback de triste mémoire pas davantage, que la petite Mawda et ses parents sont kurdes et ont fui  une région de Syrie à feu et à sang et que les Kurdes sont ceux qui ont payé le prix le plus lourd dans la lutte contre Daesch, en remerciement de quoi on laisse aujourd’hui la Turquie les bombarder allégrement.

Mais enfin puisque l’hospitalité est à présent tenue pour un délit, que les gouvernants, humains mais fermes, montrent l’exemple est la moindre des choses.

 

 

 

Dimanche 6 mai

J’ai découvert le dessin ci-dessus , oeuvre d’Andy Warhol, il y a deux semaines à l’occasion d’Artbrussels sur le stand de la galerie parisienne Mitterand. Comment ne pas songer au Bouquet of tulips de Jeff Koons? Celui-ci connaissait-il ce dessin? La filiation semble évidente en tous cas. Les oulipiens parleraient sans doute d’un « plagiat par anticipation »!.

C’était  ce week-end l’ouverture, par anticipation aussi, du Kanal-Pompidou. Je suis allé trop souvent à Beaubourg  pour me plaindre de le voir à présent comme à ma porte. Je me suis donc rendu  sans a priori à cette exposition inaugurale.  Les soupçons de « colonisation française » m’énervaient. Bruxelles n’a été  que trop longtemps une ville provinciale étouffante. Et la fermeture du Musée d’Art Moderne il y a près de 10 ans avait bien démontré qu’on n’en était pas encore sorti. En outre, comment ne pas préférer voir le beau bâtiment Citroën converti en centre d’art plutôt qu’en un magasin Ikea ou Decathlon ? Je m’y suis aussi rendu en songeant à mon ami Alain geronneZ, hélas disparu voici bientôt trois ans, et qui me manque tous les jours. Alain avait une passion pour la Citroën  DS19, qu’il tenait pour une des plus belles sculptures du XXème siècle. Et je me souviens qu’ il aimait beaucoup le bâtiment Citroën.

Bon, alors que dire de cette ouverture et du barnum fait tout autour?  Une chose est sûre: Pompidou a mis le paquet avec des oeuvres de tout premier plan. Mais comment ne pas s’affliger de ce qui sera la mise de  Kanal dans cette affaire au vu de sa part pitoyablement réduite à l’occasion de cette ouverture? Attention: je ne reproche rien à Pompidou. On les invite, ils ne se font pas prier, et font leur boulot, avec tous les moyens dont ils disposent, en investissant quasiment les lieux de fond en comble. Mais n’était-ce pas le moment où jamais de donner parallèlement une visibilité aux créateurs intéressants de la scène belge contemporaine?  Que n’a-t-on confié  cette mission  à un Dirk Snauwaert  par exemple, qui s’y emploie au Wiels depuis 10 ans tout en y faisant découvrir des artistes étrangers majeurs? Mais voilà, la Région bruxelloise, à qui le bâtiment appartient pourtant,  n’a jamais soutenu le Wiels que du bout des lèvres. D’où la crainte  à présent que le Kanal-Pompidou se révèle moins une entreprise au service des créateurs, avec des projets artistiques réfléchis mais audacieux comme au Wiels, que  la manifestation d’une paresseuse politique de prestige pour office du tourisme.

Mon humeur s’est donc assombrie au sortir de cette visite. Et je songeais à nouveau à Alain geronneZ. Comment  les responsables de  Kanal n’avaient-ils pas pensé à présenter les  nombreuses oeuvres d’Alain -installations, photographies, performances filmées, écrits- qui avaient pour objet la  DS19? Les responsables de Beaubourg, plus avisés, n’ont pas manqué d’exposer la DS réduite de Gabriel Orozco, de même que la video tournée  à Bruxelles dans le bâtiment Citroën lui-même dès 2008 par Peter Downsbrough,  oeuvre qu’ils s’étaient empressé d’acquérir. Savaient-ils seulement, les responsables de Kanal que Simona Denicolai et Ivo Provoost, dont ils ont tout de même heureusement retenu les noms pour cette première,  étaient de proches amis d’Alain et que le travail qu’ils présentent s’inscrit en droite ligne dans la continuité du sien ?

 

 

 

 

 

 

 

 

Dimanche 29 avril

C’est un livre sidérant,  à ranger aux côtés des Souvenirs de la maison des morts de Dostoievski ou de Si c’est un homme de Primo Levi, dont l’auteur, Philippe Lançon, a survécu à la tuerie du 7 janvier 2015 au siège de Charlie Hebdo. Précipitez-vous chez votre libraire, et lisez le, car sa lecture est désormais essentielle.

Son titre: Le lambeau est glaçant et précis. Il désigne le segment de chair ou d’os prélevé sur le corps d’un patient pour être greffé sur une partie du corps qui a été mutilée, en l’occurence la machoire de Lançon.

Le lambeau a donc un double sens. D’une part, c’est celui de la chair mise à nu, du morceau de corps en bouillie  que Philippe Lançon découvre d’abord avec horreur à ses côtés sur le cadavre de Bernard Maris, et qui lui évoquera plus tard  les vers de l’Athalie de Racine : Je lui tendais les mains pour l’embrasser/ Mais je n’ai plus trouvé qu’un horrible mélange/ D’os et de chair meurtris et traînés dans la fange/ Des lambeaux plein de sang et de membres affreux/ Que des chiens dévorants se disputaient entre eux. D’autre part, le lambeau est une pièce de la reconstruction de son corps brisé et de sa vie coupée en deux.

Le récit va du 6 janvier 2015, veille de l’attentat, au 13 novembre de la même année, jour du carnage du Bataclan qu’il apprend alors qu’il est à New-York. Le temps entre ces deux dates s’est interrompu; c’est littéralement le temps de l’entre deux morts,  dans lequel bascule Philippe Lançon en l’espace de deux minutes et de quelques rafales de kalachnikov. De quelle douleur Paris devient alors la capitale, voilà ce dont témoigne Le lambeau, de manière ô combien plus efficace que tous les bavardages psycho-sociologiques. Philippe Lançon évitait d’ailleurs de lire dans la presse ces océans de commentaires, s’efforçant à travers l’écriture de ce livre, non  pas de me consoler d’avoir perdu, à part un gros bout de mâchoire, je ne sais trop quoi, mais simplement de circonscrire la nature de l’événement, en découvrant comment il a modifié la mienne. Je cherche, mais je n’y arrive pas. Les mots permettent d’aller plus loin, mais quand on est allé si loin, d’un seul coup, malgré soi, ils n’explorent plus, ne font plus de conquêtes; ils se contentent maintenant de suivre ce qui a eu lieu, comme de vieux chiens essoufflés. Ils fixent des limites artificielles, trop étroites, au troupeau des sensations et des visions. 

Cet effort pour circonscrire l’événement, et ses suites ( il subit pas moins de 17 opérations en un an),  cet effort  pour dire, d’aussi près qu’il est possible, le réel en cause,  Philippe Lançon le soutient d’autant plus impérieusement qu’il est pendant des mois  littéralement retranché du monde de la parole. Mais de manière générale, il a  le sentiment de n’appartenir plus qu’à demi au monde des vivants, d’être dans un autre monde tout en étant dans celui-ci, c’est-à-dire celui de l’hôpital , qu’ il découvre et explore avec intérêt, où il se sent à l’abri et dont il craint de devoir s’éloigner. Il consacre de très belles pages au personnel hospitalier: médecins, infirmières ou kinés, ainsi qu’à d’autres patients des divers services où il séjourne, et qui ont formé avec  ses proches et ses collègues les maillons de cette chaîne humaine qui m’a permis de tenir, comme il l’écrit très joliment.

A cette chaîne, puisse à présent le lecteur s’ajouter et se réjouir de souhaiter longue vie à Philippe Lançon.

 

 

 

 

 


Vendredi 13 avril

Il n’y a pas de raison que le vendredi 13 ne soit pas aussi un jour néfaste. J’avais déjà repris cette « inscription » de Louis Scutenaire, qui, ces dernières années, s’est malheureusement confirmée au moins par deux fois: avec les attentats de Paris le 13 novembre 2015, mais aussi avec le naufrage du Costa Concordia le 13 janvier 2012 (le paquebot à bord duquel Godard tourna Film Socialisme) soit…le jour même où je me décidais à tenir ce blog ! (cf. sur ce site l’Avant blog ).

Vu l’air du temps, de Louis Scutenaire, je cite aussi volontiers ces temps-ci les mots suivants: Que chacun reste chez soi ! Les Maoris au Groenland, les Basques en Ethiopie, les Peaux Rouges en Nouvelle Guinée, les Picards à Samoa, les Esquimaux à Bratislava, les Papous en Wallonie, et les Celtes en Sibérie.

Le 13 avril est la date anniversaire de la naissance de Jacques Lacan. J’ai vérifié la chose: ce n’était pas un vendredi, mais un samedi. Par contre, le 13 avril 1906, jour de la naissance de Samuel Beckett,  était un vendredi. Lacan avait la plus grande admiration pour Beckett. Il reconnaissait en lui une manière de frère: Beckett me relève du privilège que je croirais tenir de ma place pour avoir rivé mon sort à la poubelle, écrit Lacan en 1971 dans Lituraterre (Autres Ecrits, p.11). Bref, nous voici le jour de la Saint Beckett, un saint réduit à son être de rebut, un saint qui décharite, un saint lacanien.