Lundi 6 avril

J’ai mis à profit le confinement pour rédiger un texte en vue d’un prochain numéro de La Cause du désir. Son titre: Lacan présocratique ! Je me suis donc replongé dans lesdits présocratiques, qui sont de fameux personnages.

Ainsi Empédocle fût-il surnommé « Empêche-Vent » pour avoir, selon Suidas, Clément d’Alexandrie et Plutarque, préservé Agrigente de la peste en faisant disposer des peaux d’âne tout autour de la ville  et obturer un col de montagne par lequel s’engouffraient des vents furieux et pestilentiels ! Que ne revient-il parmi nous ?

Seuls des fragments de leurs oeuvres nous sont parvenus. Cela confère à leurs dires une forme oraculaire, qui accentue leur aspect légendaire.  Nous ne disposons que d’une centaine de vers de Parménide, mais toute la métaphysique en est issue. Leurs actes n’étaient pas moins grandioses, à l’image de celui d’Empédocle encore, qui se jeta dans l’Etna, d’où sa sandale de bronze fut recrachée. Démocrite aussi mit fin à ses jours, lui qui pourtant riait sans cesse aux éclats. Il faut dire qu’il ne manquait pas d’esprit.  « Bonjour  Madame », lança-t-il un matin à celle qu’il avait saluée la  veille d’un « Bonsoir jeune fille », et qu’il avait rejointe durant la nuit .

J’aime aussi beaucoup ce trait d’esprit de Xénophane, à qui quelqu’un prétendait avoir vu des poissons nager dans de l’eau bouillante: « Nous les cuirons donc à l’eau froide ».

Bref, la compagnie des présocratiques m’a été très agréable au cours de ces trois premières semaines sous cloche. Combien de temps encore à ce régime ? Le temps, dit Héraclite, est un enfant qui s’amuse, il joue au trictrac. A l’enfant la royauté.

 

 

 

 

 

 

Dimanche 22 mars

 

Des écrivaillons nous assènent dans la presse ou sur la toile de leur « Journal du confinement ». On leur recommande la lecture du Journal d’Anne Franck.

J’ai lu par contre une interview bien intéressante de l’anthropologue Frédéric Keck, auteur d’un livre à paraître : Les sentinelles des pandémies (ed. Zones sensibles). Où il apparait que c’est au travers des mutations brutales de la relation de l’homme à l’animal dans l’ère anthropocène  – agriculture et élevage industriels, urbanisation galopante, déforestation- qu’il faut chercher les causes des pandémies qui se sont multipliées depuis un siècle.

Pendant un temps, j’ai tenu une chronique dans La Cause freudienne (devenue La Cause du désir) qui s’intitulait Télémavision. Je regarde beaucoup plus rarement la télévision aujourd’hui, à l’exception de la chaîne TV Histoire, la seule que suit aussi Jean-Luc Godard, et qui le mérite. C’est un peu, en mieux,  comme Arte à ses débuts, avant que celle-ci ne devienne une chaîne médiocre comme toutes les autres.   Confinement oblige, j’ai eu l’occasion de voir ces jours-ci  sur TV Histoire deux formidables émissions. La première (vendredi soir) était consacrée à l’eugénisme. J’y ai appris bien des choses effarantes. L’eugénisme en effet, loin d’être, comme je le pensais, une théorie nazie, est un mouvement né à la fin du XIX ème siècle aux Etats-Unis, , et dont l’essor est dû à un émule de l’Anglais John Galton, cousin de Darwin. La théorie darwinienne de la sélection naturelle donne d’abord à Galton l’idée que cette sélection pourrait précisément ne pas être laissée à la nature, en ne favorisant dans les espèces animales  que le croisement des individus forts. Au même moment, d’une part Mendel fait connaître les résultats de ses recherches sur le génôme; de l’autre un pédagogue le Dr Goddard invente une méthode de mesure du quotient intellectuel, le fameux QI censé distinguer strictement les individus débiles des individus mentalement développés. Davenport entreprend alors, avec le soutien massif de l’Etat, Roosevelt en tête, et des services de l’armée en particulier- et avec le concours du mécènat privé, de mettre en oeuvre un vaste programme de testing et de stérilisation des individus d’ascendance supposée dégénérée. Peu importe que très rapidement Morgan, à travers ses expériences sur les drosophiles, ait démontré que ces déterminations génétiques étaient trop hâtivement déduites à partir d’une application sommaire des découvertes de Mendel, ce programme véritablement criminel sera appliqué sur une grande échelle de longues années, au prétexte d’en finir avec toutes les misères morales du monde.

Autre émission, autrement réjouissante, ce matin même, dans une série passionnante consacrée à la Renaissance et conçue par le génial historien de l’art anglais Waldemar Januszczak, qui retraçait le  parcours de Hans Holbein, et ses allers retours entre Bâle et la cour d’Angleterre. Point d’orgue de cette éblouissante leçon d’histoire de l’art, l’analyse par Januszczak des célèbres Ambassadeurs, conservé à la National Gallery, et dont Lacan avait fait dans Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse un pénétrant commentaire. Aux côtés de celui-ci, il faudra désormais évoquer celui de Januszczak, non pas qu’il le prolonge, mais parce qu’il nous en donne des coordonnées majeures jusqu’ici inaperçues à ma connaissance.

Si en effet, le regard du spectateur est littéralement happé par l’anamorphose de la tête de mort volant au travers du tableau au devant de Jean Detinville et de Georges de Selve, il pourra, revenu de sa surprise, passer en revue tous les éléments de cette imposante composition, des tenues d’apparat des deux diplomates aux divers objets présentés sur les deux étages du meuble à étagères, sur laquelle ils appuient chacun un bras. Mais verra-t’il jamais cette très fine corde cassée sur le luth qui se trouve sur l’étagère inférieure? Pas moi, qui ait tant de fois scruté ce tableau. Januszczak, lui s’y arrête. il remarque alors que le luth surmonte un volume de  partitions, qu’il identifie comme un livre de chants luthériens.  Dès lors, s’éclaire le sens religieux profond de toute la peinture: c’est le luthérianisme lui-même, que Holbein, catholique, a fui pour l’Angleterre,  qui est compté au rang des vanités terrestres que ces objets symbolisent.

Vendredi 13 mars

Stop ou encore. Vendredi 13 oblige, je me repose la question beckettienne: il faut continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer; je vais donc continuer. Samuel Beckett est né, je le rappelle, un vendredi 13 .

Continuer ce blog ? Ne pas le continuer ? Commencé voici 8 ans, le vendredi 13 janvier 2012, je l’ai interrompu le vendredi 13 octobre 2017, pour le reprendre en mars 2018 après la publication en livre  de ce qui m’est apparu après coup comme une série. Une série pas très sérieuse, que j’ai appelée avec Guillaume Apollinaire La Vie anecdotique.

La vie anecdotique, saison 1 donc. La saison 2 a-t’elle des raisons plus sérieuses de se poursuivre ? Pas sûr. Beckett, encore lui, me souffle la seule réponse qui me vient ce matin: Bon qu’à ça ! Réponse humble dans la bouche de Beckett, mais bien présomptueuse dans la mienne. Si je ne continue pas, qu’est-ce que cela va bouleverser? Rien. Et si je continue, pas davantage….

Que décider ? Jouer à pile ou face ? Attendre le prochain vendredi 13 ? Faire à nouveau une pause ? Je parle de tout et de rien dans ce blog, c’est pourquoi ce n’est pas très sérieux. Mais il y a aussi parfois des choses que j’ai envie de faire entendre. Peu m’importe que ce ne soit pas à des foules. Alors, bon d’accord, sauf objection du coronavirus, je crois que je vais continuer…

 

 

Mardi 3 mars

A quelques reprises j’ai déjà évoqué sur ce blog les travaux  philosophiques d’Eric Clemens. Dans cette veine, vient de paraître aux éditions du CEP un nouveau livre: Le fictionnel et le fictif, qui reprend et actualise  les thèses déjà développées dans un ouvrage antérieur: La fiction et l’apparaître (Albin Michel, 1993).

Mais c’est sur un autre aspect de l’oeuvre d’Eric Clemens que je voudrais surtout aujourd’hui attirer l’attention, à la faveur d’un recueil composé par Dominique Costermans et Chistian Prigent et heureusement publié par les mêmes éditions du CEP: TeXTes. Il rassemble  ses diverses contributions à la revue TXT, dont il fut une des chevilles ouvrières, au côté notamment de Christian Prigent et Jean-Pierre Verheggen. C’est un joyeux mélange de textes théoriques (sur l’écriture, le signe, le carnavalesque, le rythme, la création,…) et de textes poétiques habités d’un souffle  étonnant, puissant, jubilatoire.

Dans ceux-ci, usant de toutes les ressources de l’équivoque, du calembour ou du néologisme,  à travers onomatopées, allitérations, homophonies, Clemens fait vibrer, selon la très juste  expression de Christian Prigent , la sensualité érogène de la langue:

…sort sorcelle crelle cré maque   querelle     celle   ( p.12, Magie noire)

Lasse la chatte se lamente  / et tels disent le poète et l’amante /vinaigre dans ma vie nègre un vit n’ai guère !  (p.106, Les flabluleuses de la chatte )

Oh hisse vieil hissement le hennissement du vieillissement  (p.131, La mort n’existe pas)

Créée dans l’immédiat après Mai 68, TXT avait cessé de paraître en 1993 après son trente et unième numéros. Elle laissait un vide. Il n’existait guère en effet dans l’ère francophone de revue semblable, où, loin de se célébrer elle-même dans son illusoire essentialité,, la poésie  était d’abord le nom d’un refus de tous les carcans et d’un effort constant et joyeux de langagement comme disait Verheggen. Ses phares avaient nom Rabelais, Nietzsche, Mallarmé, Ponge, Artaud,  Bataille, Joyce, autant de grands « irréguliers ». Elle représentait dans le champ littéraire un espace de liberté fécond, un véritable champ d’action où se croisaient l’exigence formelle et l’humour le plus ravageur, l’explosivité orale et la matérialité de l’écriture.  Aussi est-ce avec joie qu’on en salua le retour  il y a deux ans, avec,  dès le numéro 33, l’apparition de nouvelles plumes prometteuses.

A cette aventure de TXT, le Clemens poète  reste profondément fidèle. Parfois j’ai le sentiment que le Clemens philosophe lui fait de l’ombre. Sauf dans ces occasions où, délaissant l’essai et ses lourdeurs, il se lance dans le poème philosophique. C’est ainsi qu’ il y a une dizaine d’années, mettant ses pas dans ceux des présocratiques ou de Lucrèce, il y allait d’un épatant  Mythe Le Rythme (des choses de la dénature) (éd. Au coin de la rue de l’Enfer) que j’ai relu plus d’une fois avec délectation. De même, j’ai savouré D’après (la poésie d’amour), très joli volume publié  aussi confidentiellement que le précédent à L’âne qui butine, chant des amants pas méchants, chant des amants tout tremblants, conte insouciant des amants sans décompte que le chant, chant bien rythmé chahuté des amants, octave du chant à la rose des vents: l’infini actuel pour amants.

 

 

 

 

 

Dimanche 16 février

Connaissez-vous le Musée de la Lessive ? Jusqu’à hier soir, j’ignorais tout de cette institution sise à Spa, ville plus célèbre pour son casino, d’où plus d’un sorti lessivé. J’en ignorais donc, tout  jusqu’à ce que sur La Trois, j’en apprenne enfin l’existence par la grâce de l’émission Plan Cult.

Il faut savoir que celle-ci était réalisée aux Abattoirs de Bomel,  là où se tient actuellement l’exposition Screening. Et bien on saluera l’exploit: deux minutes à peine consacrée à la présentation de ladite  exposition au cours de  cette émission d’une demie heure contre pas moins de cinq à ce (fort sympathique) Musée de la Lessive ! Loin de moi l’idée de décrier ce lieu, où Nicolas Lamas trouverait dans les modèles des premières  machines à laver automatiques pieusement conservées matière à son inspiration. Mais ceci donne bien la mesure du plan télévisuel en question, dont bien sûr cette émission n’est qu’un des fruits.

 

Mardi 11 février

 

Comme les Américains glissent « fuck » à tout propos, les jeunes francophones ne disent plus une phrase sans recourir à « genre ». Je serai là dans genre cinq minutes… Il m’a regardé genre je ne sais pas de quoi tu me parles… La bouffe ici c’est genre macdo…On va pas se la faire genre prise de tête… Ca dit quand même quelque chose que ce terme soit ainsi devenu aussi passe-partout. J’y lis la trace dans la langue de cette épidémie que j’évoquais la semaine dernière à propos de la question du genre.

Mon intention était de revenir sur cette question, et sans doute d’autres occasions l’imposeront, mais pour l’heure, je ne saurais mieux faire que de recommander, à qui souhaite un éclairage psychanalytique pertinent à ce sujet, l’excellent article  Homme, femme, question de genre ? dû à la plume de Virginie Leblanc, mis en ligne sur le site d’Uforca :  www.lacan-universite.fr .

S’y démontre fort bien que quand on parle de genre, on ne parle pas de sexe. En tous cas pas du sexe, le seul, c’est-à-dire le féminin comme Eric Laurent l’avait souligné lors des dernières Journées de l’ECF, tout juste après la harangue de Paul B. Preciado. Là encore, la langue, la française du moins, fait signe, où les femmes  sont évoquées avec préciosité  comme les personnes du sexe.

 

 

 

 

Dimanche 9 février

 

J’ai évoqué récemment – c’était le 12 décembre 2019- la belle discipline du saut à la perche, qui avait inspiré à Evariste Richer une oeuvre ironiquement intitulée Sublimation. Evariste va pouvoir inscrire une encoche supplémentaire sur cette barre, désormais franchie à 6m,17. C’était hier lors du meeting de Torun en Pologne, au cours duquel le suèdois Armand Duplantis a effacé le précédent record du monde détenu par Renaud Lavillenie.

Evidemment, il est bon de se rappeler, comme le disait Lacan, qu’on ne met jamais haut que ce qui était en bas.  Ceci distingue la sublimation, que Lacan tenait  juste pour une espèce d’escabeau, de toute idéalisation. Le perchiste , qui ne monte que pour retomber de plus haut, voue sa vie à la conquête de quelques centimètres. Hisscroihaut ?!

Il n’empêche :  j’ai pour les perchistes une admiration immense depuis que j’ai vu Thierry Vigneron, lui aussi un temps le meilleur au monde, franchir 5m, 75…sur la Grand place de Bruxelles ! Je ne sais plus à quelle occasion ce saut avait été programmé en ce lieu insolite, mais c’était hallucinant de voir cet envol, non pas depuis quelque gradin, mais depuis le niveau du sol, à quelques mètres seulement de moi.

 

 

Lundi 3 février

Depuis 2 mois, je suis avec attention les échos suscités par les 49èmes Journées de l’Ecole de la Cause Freudienne. Pas ceux que l’on aurait pu attendre après la venue de Pascal Quignard et de la projection de sept représentations du sexe féminin sur un grand écran. Cette séquence, assez inouie si l’on veut bien s’y arrêter un instant, n’a en effet entraîné strictement  aucune réaction publique, du moins à ma connaissance. Quel contraste avec la pluie de commentaires autour de la présence à ces journées de Paul B. Preciado ! Je me suis beaucoup interrogé à propos de ces deux réactions opposées, et j’ai  hésité avant de  faire part de ce qu’elles m’inspirent. C’est à les mettre en perspective l’une avec l’autre que je m’y décide.

Qu’avons-nous entendu de Paul B. Preciado ?  Une longue harangue, destinée à sortir les psychanalystes d’une vision étroite des genres.  Prisonnière d’une idéologie désuète bourgeoise et patriarcale assignant à résidence les identités sexuelles, la psychanalyse se doit de se mettre à l’heure Trans si elle ne veut pas rater le train de la révolution politique que représente selon Preciado le mouvement trans.

Appeler à une plus grande attention des psychanalystes à ce propos n’est pas vain. De plus en plus nombreux sont en effet les sujets, en particulier adolescents ou très jeunes adultes, qui se présentent sous la bannière de ce signifiant « trans ». Que révèle l’élection de cette nomination nouvelle?   Révolution ? Ou épidémie ?

Un fait  particuliérement significatif mérite d’être épinglé.  Voici une dizaine d’années, sont apparu des mannequins qui s’assumaient comme trans. Longtemps ils avaient été  irrémédiablement écartés du monde de la mode. Ils comptent aujourd’hui  parmi les plus recherchés, sont payés à prix d’or,  se retrouvent jusqu’en couverture des magazines les plus glamours. Le secteur des soins de beauté a emboîté le pas. A leur tour, les grandes marques ont lancé leurs égéries trans.  Pour ces marques, la mise en avant de ces mannequins transgenres est un enjeu semblable à celui qui avait accompagné la promotion des modèles noirs ou métissés quelques années plus tôt.  Si révolution il y a, il se pourrait bien que ce soit d’abord celle du marché, comme il ressort d’une enquête parfaitement  documentée du Monde magazine de novembre 2019.

Le trans est donc tendance.  Son corps fluide  est devenu le nom d’un style, d’un être nomade,  synonyme d’échappatoire aux impératifs de l’anatomie autant que des codes sociaux. Mais dans le même temps, on voit le retour de la pudibonderie à travers les réseaux sociaux, où les images de sexe sont mises à l’index. Pascal Quignard confiait d’ailleurs s’être mis à l’écriture de La nuit sexuelle avec un sentiment d’urgence après la promulgation du Broadcast Decency Enforcement Act aux Etâts-Unis, convaincu non sans raison que cette vague puritaine ne tarderait pas à gagner la vieille Europe.

D’un côté donc, nous assistons à un déferlement des discours sur les mille et un avatars du  genre et  et de l’autre, au silence renouvelé sur le sexe. Et ceci n’épargne  visiblement personne,  psychanalystes compris.

 

 

 

 

 

 

Samedi 1 février

Ouverture  mercredi soir de l’exposition Screening , réunissant à mon initiative aux Abattoirs de Bomel Nicolas Lamas et Daniel Locus dans le cadre du cycle One + One +, dont c’était la troisième édition.

Screen  signifie écran, mais Screening  évoque tout autant l’action de masquer ou de projeter que de présenter, de dépister, de sélectionner, d’examiner,  de contrôler, de filtrer, de passer au crible. C’est le signifiant qui m’ a paru le mieux donner raison des connexions dont j’avais l’intuition qu’elle justifiait de réunir ces deux artistes, si éloignés à première vue. A cet égard, il me semble avoir réussi ce pari. En fait foi ce dont m’ont fait part au moins quatre personnes dont j’estime beaucoup le jugement, soit de la difficulté à attribuer certaines oeuvres à l’un ou à l’autre. Celle-ci par exemple:

A l’occasion de l’ouverture du cycle  il y a trois ans, mon ami Jean-Luc Plouvier était venu interpréter le morceau de Phil Glass intitulé One + One. Cette fois,  nous avons diffusé le dernier album de l’ Emile Parisien Quartet, formidable groupe de jazz français, qui  s’intitule Double Screening. Ca ne pouvait mieux tomber !

 

Lundi 20 janvier

 

Pour la seconde fois, j’ai le bonheur que me soit confiée aux Abattoirs de Bomel (Centre Culturel de Namur) la conception d’une exposition, qui se tiendra du 29 janvier au 6 mars. Voici les quelques mots de présentation que j’ai rédigé à cette occasion:

Selon la formule dialogique déjà éprouvée du « One + One + » , le CCN accueille cette année deux artistes : le  belge Daniel Locus et le  péruvien  Nicolas Lamas.

L’un et l’autre, par leurs moyens propres, interroge les coordonnées réelles , imaginaires et symboliques de notre vision: le cadre dans lequel elle prend place comme ce qui en rejeté hors champ,  l’histoire où elle s’inscrit ou celle qu’elle recouvre, ses ombres et ses lumières.

Enfant d’un pays de riches civilisations disparues, Nicolas Lamas perçoit, à travers ses déchets  l’ obsolescence industrielle programmée  comme une préhistoire bientôt indéchiffrable. Daniel Locus poursuit lui une manière d’inventaire de lieux urbains ou naturels où toujours ce qui est donné à voir fait signe d’autre chose. Chez tous deux, il en va d’une traversée des apparences, subtile chez Daniel, plus violente chez Nicolas, ironique chez tous deux. Ils sont, chacun à leur manière, des archéologues du présent.

Originaire de la région namuroise, Daniel Locus occupe sur la scène artistique belge une place singulière et décalée. Photographe, vidéaste, performer à ses heures, il jette sur notre monde un regard oblique, où se croisent préoccupations esthétiques et politiques. Cette exposition est l’occasion rêvée de mieux découvrir son travail patient et médité, dans lequel se conjuguent l’archivage et l’inactuel.

 Installé en Belgique depuis quelques années, Nicolas Lamas fait partie des jeunes artistes émergents sur la scène internationale. Faisant flèche de tous bois -installations, peintures, photos, détournements d’objets- il déploie une inventivité surprenante qui déjoue notre appréhension familière de l’espace et du temps.

Tous deux poursuivent une réflexion originale sur l’inéluctable destructivité à l’oeuvre dans la nature comme dans l’histoire humaine.  Mais cela sans pathos. Il y a au contraire un aspect ludique à leur production.
L’équivoque est présente dans la plupart des photographies de Daniel Locus. Dans les installations de Nicolas Lamas, règnent le collaps, la précarité, le dysfonctionnement.  Chez l’un et l’autre, se dessinent des configurations inédites. Daniel Locus nous suggère un envers du décor; Nicolas Lamas nous y plonge. Tous deux élaborent une forme de  poétique.

Sous quel signifiant placer la rencontre de ces deux  oeuvres ? Celui de la contingence ou de la nécessité ? Peut-être celui, paradoxal,  d’une mélancolie joyeuse et créatrice.