Vendredi 1er janvier 2021

Les voeux ! C’est une convention le jour de l’an neuf. Mais la notion mérite d’en être élaborée. Ils tiennent de la prière, de la promesse, de l’aspiration, de l’incantation. Lacan les situe entre demande et désir: le voeu est un biais par lequel le désir s’accroche au circuit de la demande. Il est aussi toujours dans un rapport étroit au fantasme, ce dont Lacan donnait l’illustration au travers de ces vers charmants de Lise Deharme:

Etre une fille / blonde et populaire / qui mette de la joie dans l’air/ et donne de l’appétit / aux ouvriers de Saint Denis.

Cela s’appelle Voeu secret. Le voeu en tant que secret, fait signe de l’objet secret recelé en deça de la métonymie du désir. Il est à l’oeuvre dans le rêve comme réalisation du désir, selon la définition freudienne du rêve dans  sa traduction  reçue de l’allemand Wunscherfullung, littéralement réalisation d’un voeu.  J’ai naguère, du temps où je suivais le cours de DEA de Jacques-Alain Miller, écrit une petite étude là-dessus qui doit traîner dans mes tiroirs et dont je n’étais pas mécontent, je devrais peut-être me décider à la publier.

Cette nuit, j’ai rêvé que je revenais sur un lieu très ancien de mon enfance, une école je crois.  On ne m’y reconnaissait pas; cela m’étonnait d’abord un peu, puis me paraissait logique. Il y régnait une atmosphère de désarroi, et je ne voyais pas trop comment m’y prendre pour aller contre car j’étais embarrassé par des vêtements inconfortables. Je ne désespérais cependant pas d’y parvenir.

Quel est le voeu dont ce rêve fait signe ? D’accomplir quelle mission de sauvetage ? De retourner en arrière jusqu’où précisément ? De rajeunir ? Dans ce travail sur le Wunsch que j’évoquais à l’instant et auquel j’ai repensé hier soir, je commentais un rêve de Freud dans lequel  tout un courant de pensées irréprochables  recouvre la satisfaction de pensées moins nobles. C’est aussi le cas dans mon rêve de la nuit dernière. Oui bien sûr, il serait beau de persévérer dans cette tâche altruiste. Mais quelle reconnaissance cela me vaudrait-il ? Peut-être pas la moindre. Vite que je me débarrasse des habits du sauveur, et qu’ils se débrouillent! Bonne année, mon vieux !

 

 

 

Jeudi 31 décembre

 

Pour des raisons qui m’échappent, les échos que mes divagations suscitent  me parviennent rarement  sur ce blog lui-même. C’est ainsi, que mes propos d’hier m’ont valu un mail de Philippe Hellebois, grand dix-neuvièmiste devant l’Eternel, que je m’en voudrais de ne pas reproduire ici :

Très juste le pli Ricoeur-Macron. A propos de la violence des années Macron, peut-être rajouter une remarque sur l’orléanisme ? En 1834, ont lieu  émeutes et massacre de la rue Transnonain célèbre grâce à Daumier. Le centrisme (orléaniste en France) ouvre la porte à la violence parce qu’il est orienté par un réel inhumain: la plus-value. C’est son unique radicalisme. Et c’est sous la monarchie de juillet que la France commença à s’industrialiser et à rattraper l’Angleterre. Macron = Louis-Philippe, du moins c’est sa référence insue.

Voilà qui est très éclairant. C’est une erreur commune que d’identifier centrisme et souci d’équilibre, tradition de compromis, souci de modération, et mollesse. Rideau de fumée. Il y a une dureté du centrisme, une Realpolitik du centrisme qui, à l’occasion, ne doit rien à celles des extrémismes qu’il prétend repousser. Il existe un centrisme autoritaire, parfaitement  capable de passer par-dessus les corps dits intermédiaires (syndicats et autres relais de la société civile), de bafouer les droits de l’homme et du citoyen, de gouverner peu démocratiquement, à coup de lois d’exception.  Nous devrions en savoir quelque chose en Belgique après les années du gouvernement Michel. Libéralisme social, tu parles! Que celui-ci fut adoubé par Macron pour  présider à présent le Conseil Européen est à cet égard parfaitement logique. Il sera intéressant d’entendre leurs voeux ce soir.

                             Honoré Daumier, Massacre de la rue Transnonain

 

 

 

Mercredi 30 décembre

 

Une lectrice avisée  (merci Aude) a relevé un lapsus discret -un lapsus typographique- à la dernière phrase de mon texte précédent. Il se termine en effet sur une virgule, et non sur un point.  Sur le pli d’une virgule!

La formule « les plis de l’histoire », employée par Emmanuel Macron au cours de  son entretien du 17 décembre avec L’express, m’a frappée. Car s’il est vrai que l’histoire n’est pas linéaire, au sens où elle est complexe, l’analyse des courbes qu’elle emprunte n’emporte pas qu’on légitime tout propos au titre de la composante d’un discours plus vaste, moins encore qu’on tienne tel événement pour un détail de ladite histoire -suivez mon regard. Pour l’occasion, on peut saisir par quelle filiation douteuse le nom de Charles Maurras chemine dans une certaine narration historique française. Appelez cela des plis si vous le voulez, c’est fort joli un pli, l’esthétique baroque en est pleine, pli sur pli jusqu’à l’infini comme disait Deleuze dans son livre merveilleux  Leibniz et le baroque, mais décidément il y a pli et pli. Ceux qu’évoquent Emmanuel Macron n’ont pas la délicatesse d’un origami. De Pétain à Le Pen, de Barrès à Sarkozy et son honteux ministère de l’Identité nationale, la narration historique française version Maurras a la peau dure.

Jusqu’à quel point Emmanuel Macron s’inscrira-t-il dans cette filiation ? On ne peut qu’être troublé à cet égard par un « pli » caché dans le parcours de celui dont il se dit le disciple spirituel, épisode pétainiste décidé dont Paul Ricoeur est revenu sans doute, mais qu’il a cependant tenté d’occulter soigneusement. Et au ressort de la  conception  qu’il forgera d’ »identité narrative », mouvante et incertaine, il est permis de se demander s’il n’y a pas autre chose qu’un  refoulement de cette foi ancienne en une narration identitaire aux remugles tenaces.

Voilà ce qui était à dire sans l’ombre d’un pli,  au delà de la virgule.

 

Vendredi 25 décembre

 

La « deuxième saison » de cette Vie anecdotique a commencé au mois de  mars 2018. C’est parfaitement anecdotique de le noter bien entendu, conformément à la vocation « non essentielle »  (mais pas encore interdite) de ce blog ! Si j’en reprenais alors le chemin, quitté en novembre 2017, j’observe que ce n’était pas sans me demander: A quoi bon ce soliloque ? Aujourd’hui, nous voici tous condamnés à soliloquer. Et personnellement j’en ai ma claque!  O Saison deux! O châteaux !…Quelle âme est sans défauts?

Pour Rimbaud, la saison deux se passe en Abyssinie à trafiquer des armes. De retour à Marseille, la saison trois tourne tragiquement. Une saison quatre est à l’étude: l’entrée au Panthéon, en compagnie de Verlaine. Quelle farce !

La France, qui aime tant célébrer ses grands hommes, seraient-ce ceux qu’elle a maltraités, se célébrant elle-même à travers eux, la France me navre. Pire, elle m’inquiète. Est-ce bien en France que les citoyens doivent être informés de la politique étrangère de leur chef de l’Etat par les medias étrangers, comme on l’a vu à l’occasion de la réception à l’Elysée du général Al Sissi?Je ne reconnais plus la France que j’aime dans la dérive répressive cynique où l’a engagée son président, dans les exactions de sa police ou ses tentatives de museler la presse.  Bref, faudra-t-il bientôt parler de macro-lepénisme? Il n’y a pas de fumée sans feu: récemment, Emmanuel Macron a, non sans habileté, quasi réhabilité Charles Maurras, au titre d’un « pli » dans l’histoire de France. Un pli: j’aime ce mot, qui dit bien celui que prend le bon élève de Paul Ricoeur,

 

 

 

Samedi 5 décembre

 

Depuis le vendredi 13 novembre dernier, je songe à l’opportunité de poursuivre ce blog. J’ai ce réflexe quasi automatique quand le calendrier m’offre de telles dates, mais il se conjugue cette fois avec autre chose: le sentiment d’être sur une sorte de voie de garage.

De quoi ce sentiment fait-il signe ? D’abord, il est le reflet du moment que traverse notre monde, qui semble lui-même « sur pause », moment qui se prolonge avec cette crise sanitaire dont on ne voit pas la fin. Car si le premier confinement avait quelque chose d’une expérience, le second a tout d’une punition. Nous nous retrouvons au coin, comme des garnements qui ont désobéis (pour notre bien évidemment).  Quand serons-nous autorisés à en sortir ? Il se pourrait logiquement que la réponse soit: quand nous serons prêts à mieux obéir. Ce sera le  great reset. Rien de complotiste dans mon propos: voir mon billet du 25 août.

Dans notre vie quotidienne, le reset s’est déjà introduit en douceur avec le zoom et la visioconférence. Ce n’est pas que ces outils ne soient pas les bienvenus au titre d’un moindre mal. Ainsi, le mois dernier, les 50èmes Journées de l’Ecole de la Cause Freudienne, qui rassemblent chaque année autour de 3000 personnes, ont-elles pu se dérouler en visioconférence de manière plutôt réussie. Mais qui ne sent que ce sont là des accommodements avec cette voie de garage généralisée ? Une manière de refuge.

Or pour moi, la tenue d’un blog n’était en rien un refuge. C’était un acte, dont j’ai rappelé à l’occasion, et encore très récemment, le déclencheur décisif: le refus d’un grand journal de publier un texte que je lui avais adressé suite à un rapport inquiétant de la Sûreté de l’état qui épinglait la psychanalyse comme une pratique sectaire.

La prudence n’entraîne pas l’inaction. elle peut même être source d’inventivité. L’impuissance masquée en vertu, non. Elle nous renvoie à une solitude sans horizon. La solitude de l’écran. Au-delà de ce miroir sans tain, y a-t-il autre chose que des « ombres bâclées à la six quatre deux », comme dirait le Président Schreber ? On se prendrait presque à  se le demander. J’observe en ce moment que quelque chose du « joint le plus intime avec le sentiment de la vie » (Lacan) est progressivement touché chez beaucoup dans cette période. On ne vaccinera pas si aisément contre cela.

 

 

 

 

Vendredi 13 novembre

 

TREIZE  – Eviter d’être treize à table, ça porte malheur. Les esprits forts ne devront jamais manquer de plaisanter: « Qu’est-ce que ça fait? Je mangerai pour deux. » Ou bien, s’il y a des dames, de demander si l’une d’elles n’est pas enceinte.  (Gustave Flaubert, Dictionnaire des idées reçues )

Samedi 7 novembre

De l’écrivain hollandais Cees Nooteboom, dont je n’ai, à tort me dit-on, guère lu grand chose jusqu’ici, vient de paraître en traduction française Venise, le lion, la ville et l’eau (Actes Sud éd.). Il me donne l’occasion de me projeter un an en arrière  à la même époque, où avec ma fille cadette, j’avais passé quelques jours délicieux là où des hommes ont fait une chose impossible, sur ces quelques lambeaux de terre marécageuse inventer un antidote, une formule magique contre tout ce qu’il y a de laid au monde, comme l’écrit joliment Nooteboom.

Nooteboom partage avec moi la même admiration inconditionnelle pour La tempesta de Giorgione. Dans de belles pages, il dit son désir profond et irrationnel d’être admis à pénétrer dans ce tableau énigmatique, de le traverser pour revenir ensuite, hâtif et inquiet, vers cette jeune femme pour rester avec elle , changé en matière picturale et pourtant invisible, homme peint à côté d’elle dans l’herbe et ayant part à son secret. Pour ma part, j’ai réalisé ce désir au cours d’un rêve voluptueux fait dans mon adolescence,  rêve dont j’ai parlé au premier chapitre de mon livre Un musée imaginaire lacanien, dans lequel j’ai  raconté aussi  la véritable commotion qu’avait suscitée en moi la rencontre de ce tableau conservé à l’Academia de Venise. Tout comme pour Nooteboom, La Tempesta avait une signification, une signification qui me concernait, et je ne savais pas laquelle. A plusieurs reprises, je suis revenu sur elle, dans la réédition augmentée de mon livre, ou ici même, à travers ce blog (le 25 mars 2015). En ai-je percé à présent tout le mystère? Ce serait bien présomptueux. Ainsi Nooteboom met-il le doigt sur un détail qui n’avait pas jusqu’ici retenu mon attention: les feuilles délicates d’un petit buisson se dessinent presque comme un tatouage sur la peau nue de la jeune femme.

Je lis aussi en ce moment Le bonheur, sa dent douce à la mort, l’autobiograhie philosophique de Barbara Cassin (Fayard éd.). C’est un beau livre adressé à son fils, à travers lequel Barbara Cassin s’emploie à transmettre comment sa passion conjuguée de la philosophie et de la langue se nouent au plus intime de son existence, et l’irrigue et la soutient autant qu’elle s’en nourrit en retour. On y croise René Char, Heidegger, Alquié, Michel Deguy, Jean Bollack, Badiou, Lyotard, Alain Rey, Lacan. Mais c’est surtout un hymne au bonheur de vivre,  jusque dans ses moments les plus cruels, où vient résonner le vers de Rimbaud qui donne son beau titre à l’ouvrage.

Jeudi 22 octobre

 

Halte à la sinistrose ! Au moins le temps de lire Judas côté jardin signé Juan d’Oultremont (éd. Onlit ). Un bouquin épatant, hilarant et touchant, un chef d’oeuvre d’autodérision qui tient du Bildungsroman mais qui va allégrement à rebours du torrent de littérature auto (serait-elle autofiction), égologique, plaintive, poussive, thérapeutique, qui déferle.

Ca commence comme l’histoire du monde, dans un jardin…Dans le grand jardin de la maison familiale, qui tenait bel et bien du paradis pour Judas, et où tout ce qui ressortait du monde extérieur apparaissait comme autant de menaces à ses yeux d’enfant. Sur cet Eden de 40 ares, règne avec un soin jaloux, quasi militaire, Henri, le père de Judas, alias Dieu.

C’est que, entre ses 2 et 12 ans, Judas a tout bonnement cru que son père et Dieu ne faisaient qu’un. Pas un dieu au hasard ! Non. Dieu. Le seul . L’Unique. Celui de la Chapelle Sixtine et des chansons du Golden Gate Quartet ! Certes Dieu a aussi des allures de James Bond, et quelque ressemblance avec le chanteur Camillo; il a des parents, et une femme de quelques jours plus âgée que lui, ce qui dément l’histoire sainte selon laquelle Dieu créa la femme; il est ingénieur chez IBM; il souffre des sinus;  mais qu’à cela ne tienne, il suffit du Jardin, son Grand Oeuvre, pour ne pas douter de son statut.

Adulte, Judas avait tout oublié de sa méprise. Elle lui revient d’un coup, un demi siècle plus tard, à l’écoute du Journal télévisé. Il y est question des attentats à l’aéroport de Zaventem et au métro Maelbeek.  Comment Dieu a-t-il pu laisser faire une chose pareille ? se demande une petite dame à l’air égaré. Judas sort de son amnésie comme d’un coma, émergeant tel un plongeur retrouvant la surface après une trop longue apnée. Comment avait-il pu ainsi gommer ce qui avait été l’axiome fondamental de son existence dix années durant ? Et comment Diable -si je puis dire- avait-il cessé d’y croire, sans même s’en apercevoir ?

C’est à travers la cartographie minutieuse de ces 40 ares, établie en 4O séquences spatio-temporelles, drôlatiques même quand elles touchent, pudiquement, au drame,   que Judas entreprend la reconstitution de cette enfance, qu’il n’a en vérité jamais complétement quitté. D’ailleurs il est revenu vivre dans ce lieu miraculeusement préservé au coeur d’une commune en proie à une frénétique  spéculation immobiliaire, un ilôt improbable où il cohabite toujours avec un père  inoxydable et bientôt centenaire. Et Judas a beau s’en moquer tant qu’il peut, celui-ci continue de l’épater.

Quand donc Henri et Dieu ont-ils cessé de se confondre ? Judas n’en sait trop rien. Mais un événement mémorable -un véritable crash test !- a provoqué  en lui une onde de choc, qui l’a révolutionné et décidé de la suite de son existence. Autour de sa dixième année, Judas accompagne ses parents à une représentation théâtrale, celle de Cyrano de Bergerac que jouent les rhétoriciennes de l’Institut de la Vierge Fidèle, où étudie sa soeur.  Ce Cyrano, dont tous les rôles sont tenus par des adolescentes, ce n’est plus du théâtre, c’est de la nitroglycérine. Pour la première fois, je sens mon corps tout entier monter dans les tours. Mis en demeure. Sommé de répondre à un ordre étranger et impérieux. J’ai la chair de poule. Ce qui m’ébranle, ce n’est pas tant que ces filles se battent, se frôlent et se courtisent dans des costumes de galantes ou de mousquetaires, mais plutôt la conscience de voir se composer sous mes yeux un mélange aussi instable qu’explosif. L’impression malgré les murs défraîchis de la salle des fêtes qu’un souffle chaud et vivant descend de la scène et se répand comme un gaz lourd et sulfureux. Et quand vient la scène du baiser de Roxane et de Christian, mes ongles viennent se planter dans le vernis usé des accoudoirs.(…) Et à l’instant où les lèvres des deux adolescentes se frôlent, je suis soudain pris de panique. A la façon d’une bête folle, mon sexe s’est redressé dans mon pantalon, si fort que je suis obligé de rectifier ma position au fond de mon siège. (…)

Judas n’est pas le premier garçon surpris et troublé par l’animation soudaine de son organe. Mais le plus intéressant reste à venir.  Ce sont les conséquences de cette érection inattendue: Je suis à cet instant l’objet d’une illumination. La machine qui vient de s’animer sous mes yeux, et qui combine  le mensonge, le sexe, la mort, les histoires, la reconnaissance, le doute, la vraisemblance, n’a pour vocation, j’en suis certain, que de SEMER LE TROUBLE.   Un objectif qui sonne comme une tirade de théâtre et qui mêle la botanique et l’émotion. Dès cet instant, un objectif ne va plus me quitter, je suis résolu à le semer moi aussi. (…) Je viens de choisir mon camp. Je ne vais plus en changer. Je me souviens m’être tourné vers mes parents assis à ma droite, avec une forme de morgue peu en rapport avec mon âge. Mieux valait ne pas leur en parler maintenant, ils n’étaient pas en mesure de comprendre. L’idée que je devienne artiste les effrayerait. Après tout, ce n’étaient jamais que des jardiniers. Peut-être mon père considérerait-il ce projet comme une concurrence suspecte, la fameuse trahison associée à mon prénom. Peut-être même craindrait-il qu’artiste, je devienne plus célèbre que lui, plus vénéré, plus porté aux nues. 

Ainsi le trouble éprouvé dans son corps par Judas, comme sommé de répondre à un ordre étranger, se transmue-t-il en une véritable révélation: celle de sa vocation d’artiste. Avec une victime collatérale:  la figure paternelle en prend un sacré coup ! Mais quelle plus belle définition du rôle de l’artiste que celle-là: semer le trouble. Comme son double Judas, Juan d’Oultremont s’y emploie à merveille, lui dont la devise est de faire ce que personne ne lui demande de faire et d’apparaître là où on ne l’attend pas !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vendredi 16 octobre

 

J’ai été ravi de participer à un débat auquel mes collègues liègeois de lACF-Belgique m’avait convié ce mercredi au cinéma Le Parc à Droixhe, après la projection du film d’Emmanuel Mouret  Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait. D’autant plus ravi que  jusqu’au jour même, il n’était pas assuré qu’elle puisse avoir lieu. Les temps sont durs pour le cinéma, et pour tout ce qui concerne la vie artistique et intellectuelle.  La semaine prochaine, je suppose que c’était cuit !

Entre les choses qu’on dit et les choses qu’on fait, il y a les sentiments. Et toute la gamme des affects complexes, mouvants, contradictoires, violents qui traversent les hommes et les femmes, spécialement quand il s’agit d’amour et de désir.  Le senti ment, équivoquait volontiers Lacan, et cela se vérifie, ô combien, à travers le film d’Emmanuel Mouret. Il y a les choses qu’on dit, celles qu’on ne dit pas ou à moitié, celles qu’on dit mal -ce qu’on dit ment !- , il y a les choses qu’on fait, ou qu’on ne fait pas, ou de travers, celles qu’on aurait dû dire ou pas, celles qu’on aurait dû faire ou pas, etc. Bref, il s’agit d’un film sur le malentendu, d’autant plus sensible que les protagonistes se tuent à essayer de l’éclaircir,  de le contourner, de le réparer, sans jamais y parvenir sinon au prix d’un nouveau malentendu, qui le porte à une puissance seconde. Un film très röhmérien, un conte cruel et tendre à la fois, et une histoire  dont je me demandais tout de même comment l’aurait traitée Ingmar Bergman ou Cassavetes.

C’est en effet plutôt le ton de la comédie qui l’emporte ici. Pourtant, dans une scène au moins, nous sommes au bord du drame. Louise, l’épouse trompée de François, qui s’est jurée d’attendre patiemment que son mari se lasse de sa rivale, et multiplie toutes les marques d’attention à son égard, se trouve soudain au bord du passage à l’acte meurtrier ou suicidaire. François, endormi, ne s’est aperçu de rien, ce qui est chez lui comme une vocation.

Louise et François ne sont pas les personnages centraux. Ceux-ci, Daphné et Maxime, se racontent leurs histoires d’amour respectives. Ce faisant, elles s’enchâssent subtilement,  dessinant une trame qui se referme sur eux, et  dans laquelle chacun de leurs partenaires vient prendre place, jusqu’à ce qu’ils apparaissent peu ou prou comme ficelés, sans le savoir,dans  les mailles de la même nasse. Pour Daphné, qui est enceinte de François, et qui n’aime rien tant que les histoires d’amour des autres, Maxime devient irrésistiblement celui à travers lequel elle ne peut plus se cacher qu’elle n’aime François que par défaut. Et  Maxime, obsessionnel embarrassé toujours en retard d’une guerre,  retrouve en Daphné la figure récurrente de celle qu’il va laisser lui échapper, comme il a laissé s’échapper Victoire, comme il a laissé s’échapper Sandra, pour un autre à chaque fois.

Tombons-nous amoureux par le jeu du pur hasard ? Par affinités électives ? Par intérêt ? Par convention ? Quels sont donc les ressorts de la rencontre amoureuse? Vieille question, qu’agite volontiers Sandra, par qui les défenses de Maxime  ont été durement ébranlées. De tous les protagonistes, Sandra est sans doute celle qui s’en tire le mieux, à toujours rappeler les droits du désir.  C’est sa cause, et rien ne l’en détourne. Noblesse de l’hystérie.

La fin du film, d’une ironie parfaite, montre bien qu’il n’est jamais de rencontre que manquée, et que le sort commun est le malentendu. Daphné y aperçoit en effet Maxime sur un marché de Noël.  Va t’il l’apercevoir lui aussi ? Mais non, le voici rejoint par Victoire…enceinte jusqu’aux dents, comme Daphné, mais des oeuvres d’un autre ! Le sort de  chacun de nous est d’être né malentendu,  disait volontiers Lacan. Ces deux grossesses ne le démentent certes pas.

 

 

 

 

 

 

Mardi 6 octobre

M’enfin ! Si je tenais encore la chronique que j’ai tenue naguère sous ce titre sur le site de Lacanquotidien, je m’en donnerais à coeur joie à propos de l’incroyable interview de Jacques Van Rillaer ce midi  à la RTBF au cours de l’émission « Un jour dans l’histoire » sur les ondes de la Première. J’écoute de temps à autre cette émission, souvent fort intéressante et documentée, de sorte que j’étais stupéfait d’y entendre aujourd’hui s’y déverser ce flot ininterrompu de vitupérations à l’endroit de Freud et de  la psychanalyse, cette invention -qui, bien sûr,  n’en est pas une.

A supposer que j’eusse été convié à cette émission, je me serais bien gardé de toute tentative de contredire le bonhomme, qui d’ailleurs ne m’en aurait certainement pas laissé l’espace, tant son acte d’accusation était enflammé, mais je me serais fait un plaisir de le cuisiner sur les  pratiques de conditionnement comportemental qu’il promeut, et pratique avec un succès formidable j’imagine. Mais je n’ai pas été convié à cette émission, ni aucun autre émule de ces charlatans qui ont nom Freud ou Lacan.

Les temps n’ont décidément pas changé: en janvier 2012, alors qu’était en dépôt sur la table du Parlement un projet de loi fort inquiétant concernant la psychothérapie, un article, paru dans le Soir à propos du rapport annuel de la Sûreté de l’Etat, apprenait  que la psychanalyse était dans le collimateur de celle-ci ! Elle avait été rangée dans ledit rapport parmi les pratiques sectaires au côté de l’Eglise de Scientologie!  L’ Avant-blog de ce site en fait foi -,  une des choses qui m’ont déterminé à tenir ce blog fût le refus du Soir de publier une réaction de ma part à cette inquiétante nouvelle. Il est vrai que, quelques années plus tôt déjà, le même journal n’avait pas daigné m’octroyer un droit de réponse à une diatribe endiablée contre la psychanalyse signée…Van Rillaer!  Je m’étais dit alors: qu’à cela ne tienne, je ne m’arrêterai pas à cette censure, un blog fera l’affaire, ce sera en somme une sorte de samizdat.

Je ne perdrai donc certainement pas mon temps à demander à la RTBF quelque mise au point. Finalement, si je tenais encore cette chronique M’enfin, j’y parlerais bien plus volontiers de Gaston. Non pas du cher Lagaffe cette fois, mais d’Hugo Gaston, ô combien sympathique révélation de Roland Garros 2020 !