Mardi 7 juillet

Le numéro 105 de La Cause du désir vient de sortir. Je n’en ai pas encore pris connaissance, mais l’attends avec impatience.  Il traite en effet d’ une question majeure, si ce n’est la question majeure de notre temps: Sortir du capitalisme ? J’y ai contribué à partir d’un angle, latéral certes, mais propice, je l’espère, à faire apercevoir, ce qu’emporte de plus destructeur le mode de jouir propre au discours capitaliste. Je reproduis ici cet article, en attendant de revenir sur ce numéro dans son ensemble.

Banksy: Love in the bin

                                            Tout ordre, tout discours qui s’apparente du capitalisme laisse de côté ce que nous appelerons simplement les choses de l’amour (Jacques Lacan, Je parle aux murs)

La scène, dont les images ont fait le tour du monde, a lieu le 5 octobre 2018 à Londres. Dans la salle de vente Sotheby’s, un tableau de Banksy, mis à prix pour 200000 livres, est adjugé pour 1040000 livres. Mais  dans les secondes qui suivent cette annonce du commissaire priseur, un mécanisme, dissimulé dans le cadre, s’enclenche et l’oeuvre s’autodétruit sous les yeux incrédules de l’assistance. En lamelles parallèles,  semblables à celles des documents passés à la broyeuse dans les administrations, les chutes restent cependant accrochées au bas du tableau, dans lesquelles on reconnait sa partie inférieure.

L’oeuvre s’appelle Girl with balloon. Elle est la réplique d’un des graffitis les plus célèbres de  Banksy, réalisé au pochoir  à Londres au pied du pont de Waterloo en 2002, ainsi que sur un mur  du quartier de Shoreditch deux ans plus tard.  Exécutée au spray et à l’acrylique, le tableau est signé et daté de 2006 en son envers; il n’appartenait plus à Banksy lui-même.

 

Personne ne doute pourtant que ce  dernier soit bien l’auteur du coup. Mais avec quelle complicité ? Celle d’une personne présente dans la salle pour actionner le mécanisme sans doute. Vraisemblablement aussi celle de l’ex propriétaire du tableau, dont on ignore l’identité – on soupçonne qu’il s’agit de l’artiste Damien Hirst. Et quid de la responsabilité de Sotheby’s ? Les questions sont nombreuses autour d’un événement sans précédent, qui met en cause la plus prestigieuse salle de ventes londonienne. La destruction de l’oeuvre ayant suivi l’adjudication, quelle sera la réaction de son acquéreur, en droit de déposer plainte pour vandalisme ?

Dans les jours qui suivent, Banksy met en ligne une video, dans laquelle il dévoile le stratagème. Il a lui-même installé dans le cadre du tableau un dispositif muni d’une minuterie commandée à distance. La video montre les divers essais effectués avec l’appareil, tous réussis.
Car, problème, tout ne s’est pas passé comme prévu. Le mécanisme n’a fonctionné qu’imparfaitement le jour de la vente: il s’est interrompu, de sorte que la moitié supérieure de la peinture n’a pas été détruite. La Girl a été découpée en lamelles, mais  celles-ci ne sont pas détachées du tableau, et le Balloon est intact.

S’il s’agissait de faire un pied de nez au marché de l’art contemporain, le ratage est donc complet -sauf à imaginer calculée cette destruction à demi. Quoiqu’il en soit, la nouvelle propriétaire, qui avait encore la latitude de récuser la vente, la confirme au contraire avec enthousiasme, convaincue d’avoir finalement acquis un « morceau de l’histoire de l’art ». Acquisition non sans une belle plus-value: l’oeuvre (semi) détruite étant rapidement évaluée au double du prix de son achat. Et Sotheby’s s’en sort bien:  Banksy a créé une oeuvre nouvelle au cours de cette enchère, déclare un de ses représentants.

Sur son compte Instagram, Banksy rebaptise Love in the bin (L’amour dans la poubelle) sa Girl with balloon. Il cite aussi Picasso: The urge of destroy is also a creative urge (Le besoin de détruire est encore un besoin créatif), phrase en réalité due à Bakounine, qui parlait plus précisément du plaisir, de la passion de détruire. On devine là Banksy soucieux de justifier son geste, à travers ces lettres de noblesse artistique et politique.

Pourquoi Banksy a-t-il voulu détruire sa Girl with balloon ?  Parmi les nombreuses images qui lui sont dues, c’est à coup sûr la plus populaire. On sait que le chanteur Justin Bieber se l’est faite tatouer, ce qui n’a pas enchanté Banksy d’ailleurs. On n’en compte plus les reproductions. Ceci n’empêche pas certains tirages lithographiques signés et authentifiés de se vendre des sommes astronomiques. Quant à la toile mise en vente chez Sotheby’s, quoique de la main de Banksy, était-elle autre chose qu’une autre reproduction de cette image un peu mièvre ?

La destruction de cette image est donc fort relative. Par contre quelque chose de sa signification est, sinon détruit, gravement atteint.

Girl with balloon avait l’innocence d’un dessin d’enfant. Le graffiti initial était en outre complété d’ un message : There is always hope – il y a toujours de l’espoir. Et l’espoir s’appelait l’amour : le ballon qui s’échappe des mains de la petite fille a la forme d’un coeur. Bien davantage que l’image elle-même, c’est ce message d’espoir qui passe à la broyeuse: Love in the bin.

Il faut revenir quelques années en arrière pour saisir ce qui a abouti à cette sorte de happening. En 2005 d’abord.  Banksy se rend en Israel, et sur le mur de séparation avec la Palestine, peint au pochoir une version nouvelle de sa fille au ballon, qui s’envole à présent pour surmonter le mur, soulevée par, non plus un mais sept ballons qu’elle tient fermement en main.  En mars  2014 ensuite. La guerre civile en Syrie a débuté trois ans plus tôt.  Banksy réalise alors une video intitulée : #With Syria, destinée à une campagne de solidarité avec le peuple syrien, soutenue par Amnesty International.  La fille au ballon, qui porte à présent un foulard, survole, en compagnie d’autres enfants, chacun accrochés à un ballon, une ville dévastée par la guerre. Banksy précise son propos avec le texte suivant: « Le 6 mars 2011 dans la ville syrienne de Deraa, 15 enfants avaient été arrêtés et torturés pour avoir peint des graffitis anti-autorité. Les manifestations qui ont suivi leur détention ont entraîné une flambée de violence dans tout le pays qui allait voir une révolte interne se transformer en guerre civile qui a fait déplacer 9,3 millions de personnes. »
Que la mèche qui alluma la guerre en Syrie fût la peinture de quelques graffitis confère évidemment un relief tout spécial à cette campagne dont un autre graffiti était le point de départ.

Mais en rebaptisant Love in the bin l’image candide de la petite fille au ballon, que fait donc Banksy, sinon sonner le glas de l’espérance ?
Ne fait-on donc pas  fausse route en interprétant essentiellement la destruction de Girl with ballon chez Sotheby’s le 5 octobre 2018 comme un acte de dénonciation de la marchandisation de l’art? Ne voit-on pas qu’il s’agit d’abord du constat de l’échec tiré par Banksy de sa tentative de mettre son art au service de causes humanitaires ?  Tourner en dérision le marché de l’art contemporain, -avec un  résultat pour le moins paradoxal -, serait-ce désormais tout ce qui reste à Banksy pour dire son amertume?

Un an plus tard, une image apparait, ainsi qu’une une nouvelle video. Nous sommes à Venise, au moment de la biennale. L’image – celle d’un enfant vêtu d’un gilet de sauvetage, tenant à la main , non plus un ballon, mais une torche – se trouve dans un canal du Dosoduro. En fonction du niveau de l’eau, les jambes de l’enfant apparaitront ou pas. Venise qui s’enfonce dans la mer, les réfugiés noyés en Méditerranée, le monde qui sombre, l’image est forte. Et à bien des égards, il s’agit de l’image inversée de Girl with balloon.

Pour être plus cocasse, la video ne fait pas signe d’autre chose. Le temps de quelques heures, Banksy a, sans autorisation, installé à San Marco un stand sommaire de vente de peintures, avec l’écriteau ironique Venice in oïl. Peintes à l’huile, les toiles exposées représentent Venise disparaissant littéralement au passage d’un monstrueux navire de croisière. Venise ne s’enfonce pas dans l’eau, mais dans l’huile de moteur, dans la même indifférence générale que celle avec laquelle les touristes -venus pour la biennale ?-  considèrent le stand monté par Banksy.

Il n’y a pas toujours de l’espoir. Et l’art n’y peut décidément pas grand chose. Sa tâche la plus noble s’en trouve dès lors redéfinie comme déceptive.  N’est pas  à présent ce qui se donne à lire dans les interventions de Banksy, en dépit de leur aspect plus ou moins ludique?  Ca baigne dans l’huile, croyez-vous ? Regardez donc Venise. Nous sommes dans la merde, oui !  Comme dans cette salle de bain envahie par les rats peints au pochoir,  pendant le confinement en mars 2020.

Love in the bin ou Venice in oil, le constat est pareil. La grande faucheuse à l’oeuvre en Syrie ou la broyeuse de la salle de ventes sont de même nature. Pas de place pour l’amour dans le monde capitaliste. Seul y importe le plus de jouir. Et l’oeuvre détruite y est infiniment plus précieuse que toute autre si elle est source de profit.
Reste le jeu favori de Banksy depuis la première heure: tel le tigre à travers les traits du code barre d’un de ses plus célèbres graffitis, échapper à la mis en cage;  jouer à cache cache avec les autorités, qu’elles soient celles de la cité ou celles du marché de l’art. Sans doute est-ce là sa plus parfaite performance: être devenu un des artistes les plus célèbres de la planète, et avoir su depuis vingt ans préserver son anonymat; disposer d’un compte Instagram suivi par une foule de followers et avoir réussi à déjouer toutes les tentatives, et elles furent nombreuses, de le démasquer;  avoir fait la nique à la traçabilité généralisée, comme s’il suffisait encore d’un simple ballon pour jouer les filles de l’air.

Dimanche 7 juin

 

La réouverture des musées et des galeries fait plaisir; elle a même comme un parfum d’aventure ! Et d’abord celle que nous propose à Bozar Jacqueline Mesmaeker à travers l’exposition Ah! quelle aventure.

Jacqueline Mesmaeker est une artiste fondamentalement inclassable. Et sa longue aventure artistique ne ressemble à aucune autre. Cette rétrospective se parcourt comme un livre d’heures laïc, où  les prières sont des cascades de mots et les enluminures de subtils rais de lumière. A travers sculptures, dessins, installations, films, archives, une constellation se fait jour, poétique, malicieuse, pleine de résonances inattendues et profondes à l’histoire de l’art, une constellation où  palpite quelque chose comme la fragilité de la vie humaine. Une oeuvre m’a émue entre toutes:  une verrière détruite et reconstituée en réduction dans laquelle se réfracte un film muet en version noir et blanc de Walt Disney.

Mon obsession pour le nombre 13, très liée à la tenue de ce blog, a en outre repéré ceci au sein d’une série de feuilles d’archives:  Fax n° 5, 13 janvier 1997 Autre expo à découvrir, galerie Hufkens: les dessins de Pierre Guyotat. Ceux-ci n’ont été révélés au public que très peu de temps avant la mort de Guyotat, survenue l’an dernier. Un ensemble significatif est ici présenté,où Guyotat se révèle aussi compulsivement rivé au même objet que celui en cause dans son écriture. Lacan voyait dans Eden Eden Eden, une « tentative désespérée de langagier l’instrument phallique ». Guyotat  lui-même ne démentait pas cette lecture, qui soulignait dans un entretien explicatif de son oeuvre, s’abstenir de toute autre jouissance que celle, quasi masturbatoire, de l’écriture. Ses dessins sont autant de pièces à l’appui de ce propos, qui, non sans une touche quelque peu enfantine, représentent invariablement des scènes masturbatoires, où sont  épinglés  au travers d’un trait rouge  les sexes érigés,  douloureusement et désespérément érigés.

Lacan n’en avait pas moins de l’estime pour la tentative de Pierre Guyotat. « A sa façon, elle est comparable à celle de mes Ecrits » dit-il en son séminaire D’un discours qui ne serait pas du semblant ! (Seuil, p.71) . Deux ans plus, il dira un peu même chose à propos de Sainte Thérèse d’Avila ! Dans votre bibliothèque, les Ecrits de Jacques Lacan sont à ranger entre Sainte Thérèse et Guyotat, pas ailleurs. 

Enfin,  je ne saurais trop recommander l’exposition Quantum (in search of the invisible) , qui se tient dans un lieu trop peu connu des Bruxellois eux-mêmes, 30 quai des Marchandises à Molenbeek, je veux parler de iMAL , centre d’exposition et de recherches sur l’art et les nouvelles technologies, en particulier les technologies digitales. Dirigé par le très dynamique et compétent Yves Bernard , iMAL vient de rouvrir ses portes dans un bâtiment agrandi et rénové avec une exposition conçue en collaboration avec trois autres institutions culturelles européennes et le CERN de Genève. Dans ce haut lieu d’études de la physique quantique, des artistes ont été accueillis en résidence, dont les travaux fort originaux sont présentés à l’occasion de cette exposition . J’ai retenu plus particulièrement les oeuvres de deux de ces artistes: la Cascade du Sud Coréen Yunchul Kim, et A state of Sin de l’Anglais James Bridle. Impressionnante installation en trois parties basées sur la détection des particules dites muons, qui impulsent  dans d’élégantes  tubulures transparentes de 18 mètres un mouvement fluide de très fines bulles, traduites  à leur tour en lumière dans une manière d’énorme  lustre baroque, Cascade est une remarquable démonstration de la fécondité  artistique possible de l’invention scientifique.  A state of Sin de l’Anglais James Bridle est plus ludique, plus ironique, à témoigner des limites  logiques de la computorisation: sur la face de huit petits robots d’allure très sympathiques , s’allument autant de chiffres entre 1 et 9. Ceux-ci sont produits par des mesures diverses et variables: hydrométrie, luminosité, température, onde sonore, circulation de l’air,…, le tout composant un nombre aléatoire. C’est que, en dépit de ce qu’on pourrait imaginer, rien n’est plus difficile que de produire un nombre aléatoire . Cela est même rigoureusement impossible à programmer, sauf à se brancher sur des objets du monde sans rapport aucun les uns avec les autres.

 

Mercredi 27 mai

 

En classant quelques papiers épars, je retombe sur un texte publié dans la défunte  Lettre mensuelle de l’ECF , écrit à l’occasion d’un colloque de l’ACF-Belgique sur le thème : « La force du même » . C’était il y a  20 ans jour pour jour: les 27 et 28 mai 2000. J’avais repris pour titre celui d’une pièce extraordinaire de Thomas Bernhard : Heldenplatz. Dans sa traduction française,  La place des héros a été publiée aux éditions de l’Arche en 1989.

La relecture de ce texte, que j’avais complétement oublié, m’a laissé songeur. Bien des événements qui se sont produits depuis ne me paraissent pas autre chose que le développement logique de ceux évoqués dans ces quelques lignes, que je  reproduis ici.

Heldenplatz

Depuis la chute du mur de Berlin, censée ouvrir une ère nouvelle, la force du même s’éprouve cruellement en Europe. Elle s’est fait sentir d’abord dans les ruines de l’ex-Yougoslavie, autour du lieu historiquement symbolique de Sarajevo. Un semblant de solution humanitaro-militaire a sanctionné alors un découpage ségrégatif de la Bosnie qui ouvrait la voie au pire au Kosovo. Il n’est pas sûr que cette spirale ait été interrompue pour très longtemps par l’intervention internationale.

En effet, dans le même temps, la Russie se détachait de la maison commune européenne, chère à M.Gorbatchev, pour réassurer son image impériale au prix des deux guerres barbares de Tchétchénie. Enfin, l’accession au pouvoir en Autriche d’une coalition installant des néo-fascistes aux Ministères de la Défense, des Finances, des Affaires sociales et de la Justice achevait de démontrer combien l’Europe n’était pas quitte du plus hideux des nationalismes.

Mais un slogan inattendu a fleuri sur les murs de Vienne: Haider, non; Freud oui !, pouvait-on lire Heldenplatz au cours de la grande manifestation du 19 février. C’est sur cette même place, faut-il le rappeler, que la foule de ses partisans se pressait naguère pour applaudir frénétiquement Hitler décrétant l’Anschluss.

Thomas Bernhard a situé à Heldenplatz une de ses pièces les plus fortes. Elle fit scandale à sa création alors que la polémique battait son plein autour du passé nazi de Kurt Waldheim. Sans illusion assurément sur l’avenir qui se dessinait, Bernhard en a interdit la représentation en Autriche pour cinquante ans !

L’action se déroule dans un appartement aux fenêtres donnant sur Heldenplatz. Ses propriétaires juifs, le professeur Schuster et son épouse, en avaient fait l’acquisition dix ans plus tôt, de retour d’Oxford, là où ils avaient trouvé asile naguère. Mais à peine le couple réinstallé à Vienne, voilà que Mme Schuster se met à entendre quotidiennement, montant de Heldenplatz, les clameurs de la foule à l’écoute d’Hitler. De plus en plus tourmentée par ces voix, elle supplie son mari de quitter cet appartement, mais le professeur se refuse à être contraint une seconde fois à quitter Vienne. Finalement, il semblait s’y être résigné: l’appartement est plein des caisses prévues pour leur retour à Oxford. Le piano y a déjà été expédié. Mais le professeur Schuster, lui, vient de se défenester.

Face à cette clameur immonde qui ne cesse pas de ne pas se taire, il n’est pas vain que ceux qui aujourd’hui se rassemblent à Heldenplatz pour dire leur dégoût, invoquent le nom de Freud qui en savait long sur la force du même.

Samedi 9 mai

 

Un virus sans qualités : la formule, si juste, est de Michel Houellebecq, dans  une lettre « en réponse à quelques amis », diffusée il y a quelques jours sur France Inter.

Je le cite: Apparenté de manière peu prestigieuse à d’obscurs virus grippaux, aux conditions de survie mal connues, aux caractéristiques floues, tantôt bénin, tantôt mortel, même pas sexuellement transmissible, le coronavirus est en somme un virus sans qualités. Comme c’est bien vu !  C’est un virus à l’image de l’homme moyen de la statistique, qui inspira au génial Robert Musil, son formidable Homme sans qualités. Un virus anonyme, diminuant les contacts matériels  et surtout humains, venu en somme frapper les relations humaines d’obsolescence : des vivants isolés dans leurs cellules, sans contact physique avec leurs semblables, juste quelques échanges par ordinateur (…). Télétravail, paiement généralisé par carte bancaire, rencontres filtrées, déplacements contrôlés (traçabilité), hygiénisme obligatoire, autant de dispositions dont nous faisons bon gré mal gré l’expérience depuis bientôt deux mois, et que la pandémie permet à présent de banaliser d’autant plus facilement que bien de ces changements étaient déjà en cours. Bref, pour Houellebecq, les lendemains de la pandémie, c’est la même chose en un peu pire.

Et puis il y a la mort, qui, loin de rappeler le sens tragique de l’existence, se fait en réalité plus discrète que jamais: on meurt seul dans les maisons de repos -ou aux soins intensifs, comme mon cher ami Joao de Azevedo – pour être aussitôt enterré ou incinéré sans témoins, réduit à un chiffre abstrait dans les statistiques des morts quotidiennes.

Accordons cependant au moins une vertu à ce virus sans qualités. Comme Laurent Joffrin  l’a fort justement relevé dans un éditorial récent de Libé, , il aura été l’occasion de voir, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, un problème de santé publique pris en considération prioritairement au point d’imposer l’arrêt de l’économie sur l’ensemble de la planète, quelques soient les régimes en place: démocraties ou dictatures. Il a du même coup aussi révélé de façon criante où nous a conduit la dérive néolibérale des soins de santé et sa logique purement entreprenariale.  Sur ce point au moins, on peut espérer un sursaut.

Pour revenir à Michel Houellebecq, j’avais, au moment de la sortie de Soumission, écrit un article pour Lacan quotidien (repris sur ce blog en date du 14 janvier 2015) intitulé Michel Houellebecq au Métropole. Houellebecq avait en effet évoqué dans son roman la fermeture du bar du Métropole. Il y avait discerné rien moins que le suicide consommé de l’Europe. Le bar du Métropole avait rouvert quelques temps plus tard. Hélas ce n’était qu’un sursis; le virus sans qualités a eu raison de lui définitivement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mercredi 29 avril

Samedi dernier, 25 avril, c’était l’anniversaire de la révolution des Oeillets. Peut-être la seule que l’on puisse encore fêter sans mélange. Une révolution improbable dans ce Portugal fasciste, accroché désespérément à son ancien empire colonial; une révolution menée par des gamins, refusant d’aller se faire tuer en Angola ou au Mozambique, une révolution festive dont un film de Maria de Medeiros a retracé à merveille tout ce qu’elle a eu de miraculeux dans les premières heures de son déroulement. Une chanson, longtemps interdite, en avait donné le signal de départ: Grandola villa morena chantée par le merveilleux José Afonso.

Dimanche dernier, lendemain de cet anniversaire joyeux, mon vieil ami Joao de Azevedo est mort à Lisbonne, où il était hospitalisé depuis un mois dans un service de soins intensifs. Pas à cause du Covid 19, car on peut encore mourir d’autre chose. Mais à cause du Covid 19 et des mesures de confinement, il est mort sans que personne parmi ses proches ne puisse être à ses côtés, et c’est révoltant.

Joao était un grand ami de José Afonso. Il avait dessiné la couverture d’un de ses plus beaux albums : Com as minhas tamanquinhas

J’écoute cet album avec émotion, et me remontent mille et un souvenirs de notre amitié indéfectible. S’il était un homme sur qui je pouvais compter en ce monde, c’était celui-là. Et j’ai beaucoup de peine à imaginer le monde sans lui.

A quelques reprises, j’ai parlé sur ce blog de son travail artistique, auquel il avait enfin  la latitude de se consacrer entièrement.  Mais Joao a eu plusieurs vies, et il faudrait un Neipaul ou un Jorge Semprun pour les raconter. Il y a sa vie d’exilé, errant entre la Belgique, où il s’inscrit comme étudiant à l’Insas, et l’Italie où il est absurdement entôlé pendant un an et demi. Son retour au Portugal après le 25 avril, où il s’investit dans une communauté agricole de l’Alentejo. Ses dix années au Mozambique devenu indépendant, puis dix autres au Niger comme responsable du programme de la FA0. Autant d’engagements sans compromissions, et pour lesquels il ne se ménagea pas. Et puis au fil de ces pérégrinations, qui l’amenèrent aussi à vivre à Timor ou…en Hollande, il y a des amours, et une vie familiale compliquée à souhait ! Ses enfants, que j’aime beaucoup, n’y ont pas toujours compris grand chose ! Moi non plus !

Ces dernières années, il vivait en Algarve, où j’ ai eu le bonheur de lui rendre souvent  visite. J’ai souvenir d’avoir à l’occasion aussi évoqué sur ce blog cette région magique. Je comptais l’y retrouver très prochainement, avec une idée derrière la tête, qui m’excitait beaucoup: mettre sur pied une exposition de ses oeuvres en Belgique.  Histoire de refaire encore une fois l’histoire. Hélas, ceci n’arrivera plus. Mais de ce projet, je reparlerai à ses enfants, je n’y renonce pas.

Qui souhaite en connaître davantage sur cette peinture aussi inclassable que son auteur peut consulter le site: https://joaodeazevedopaintings.blogspot.com.

 

 

 

 

Samedi 25 avril

 

I am living in a ghost town . C’est le come back des Rolling Stones, et ça fait du bien.

Je ne me suis jamais donné qu’une seule contrainte depuis le début de ce blog: ne jamais rien écrire qui me demanderait  plus de 24 heures. Je crois n’avoir transgressé cette règle que très rarement. Mais en période de confinement, le temps s’écoule différemment. Les journées ne sont plus scandées semblablement par la montre. On en revient à l’ère d’avant Huyghens. C’est une expérience d’ordinaire réservée aux périodes de vacances, encore que celles-ci, étant très délimitées dans le calendrier, n’ont pas forcément cet effet singulier. Résultat: j’en ai pour ainsi dire oublié ce blog !

Je me suis par contre consacré à quelques recherches, qui nécessitent plus de 24 heures de travail. L’une d’elles m’a inspiré un texte que je me suis beaucoup amusé à écrire,  et qui figurera au sommaire de l’Hebdo-blog de l’Ecole de la Cause Freudienne la semaine prochaine, dans un numéro consacré à la création. Je ne sais pas au juste si celui-ci est réservé à ses membres, ou est d’accès libre; je ne vois pas pourquoi en tous cas je ne le diffuserais pas ici, en primeur ( si j’ose dire avec le Duc de Guermantes)

 

L’asperge d’Édouard Manet

 

 

« Swann avait le toupet de vouloir nous faire acheter une Botte d’Asperges. Elles sont même restées ici quelques jours. Il n’y avait que cela dans le tableau, une botte d’asperges précisément semblables à celles que vous êtes en train d’avaler. Mais moi, je me suis refusé à avaler les asperges de M. Elstir. Il en demandait trois cents francs. Trois cent francs une botte d’asperges ! Un louis, voilà ce que ça vaut, même en primeurs ! »

Cette scène fameuse d’un repas chez le Duc de Guermantes hors de lui dans À la recherche du temps perdu a été inspirée à Marcel Proust par l’histoire réelle d’un tableau d’Édouard Manet. Charles Ephrussi, grand collectionneur d’art, avait acheté à Manet, pour la somme de huit cents francs, une nature morte représentant une botte d’asperges, et lui avait fait parvenir un chèque supérieur à la somme convenue. En retour, Manet lui avait adressé un autre tableau représentant une seule asperge, accompagné de ce mot magnifique : « il en manquait une à votre botte ».
Georges Bataille épingle ce trait d’esprit pour faire valoir la nouveauté de Manet : « Ce n’est pas une nature morte comme les autres : morte, elle est en même temps enjouée ». En effet, il ne s’agit en rien d’une vanité. L’œuvre de Manet n’est pas chargée d’une signification de cet ordre, ni d’aucune autre.
Les deux tableaux datent de 1880. Manet a 48 ans. Atteint d’ataxie, conséquence d’une syphilis contractée dans la vingtaine, il lui reste à peine trois ans à vivre. Diminué certes, mais plus sûr que jamais dans ses choix, il revisite la nature morte, qu’il tenait pour « la pierre de touche du peintre ». Dès les années 1860, notons que Manet s’est beaucoup consacré au genre. Admirateur des bodegones espagnols, des stelleven hollandais (les still life), ou de Chardin, on peut repérer dans les peintures de cette période ces influences respectives.
La Botte d’asperges, elle aussi, fait référence à une de ces traditions, celle de la nature morte hollandaise du Siècle d’or, et plus précisément à un de ses représentants, tardif mais pas le moins grand, Adriaen Coorte. De celui-ci, existent plusieurs tableaux dont l’objet central est une botte d’asperges. Et parmi eux, il en est un particulièrement remarquable, que Manet n’a pu qu’admirer en juillet 1852, date attestée de sa visite du Rijksmuseum d’Amsterdam.
On retrouve dans le tableau de Manet la simplicité extrême du tableau d’Adriaen Coorte : un seul objet sur un même fond sombre, une composition réduite à l’élémentaire, aucun apprêt : ni vaisselle ni nappe ni aucun autre fruit, fleur ou légume, si ce n’est la verdure sur laquelle repose la botte. Le dépouillement est pareil dans le second tableau, où l’unique asperge est disposée sur un marbre substitué au coin de table de cuisine en bois brut peint par Coorte.
Mais il y a plus. Dans le tableau de celui-ci, une asperge semble bien ne pas appartenir à la botte. La botte d’asperges peinte par Coorte repose donc, en déséquilibre, sur une seule asperge. Si bien que l’évidence nous frappe : le tableau du maître hollandais contient les deux tableaux peints par Manet : la Botte d’asperges à 800 francs, payée 1000, et L’Asperge, qui manquait dans celle-ci, pour faire le compte.
Une asperge manquait dans le tableau livré à C. Ephrussi. C’est en somme l’asperge qui représente dans L’Asperge le sujet Manet auprès de la botte, dont en vérité il se décompte. Mais cette asperge manquait déjà dans la Botte d’asperges, dès avant que ce premier tableau fût livré à son acquéreur et qu’un prix fût convenu.
Soustraite dans un premier temps au tableau d’Adriaan Coorte, l’asperge manquante fait donc retour dans le second tableau, mais c’est pour faire signe de la « fleur absente de tous bouquets » chère à Stéphane Mallarmé. Manet songeait-il à ce vers en exécutant L’Asperge ? Il est au moins un indice qui permet de penser à l’ombre de Mallarmé dans cette œuvre simplement « enjouée » comme disait Bataille : les tonalités du marbre sur lequel repose l’asperge sont en effet extraordinairement semblables à celles du mur à l’arrière du portait de Mallarmé par Manet quelques années plus tôt.
Étranges chemins de la création, épousant la structure du Witz, et tournant autour d’un objet foncièrement manquant. « Un peintre peut dire tout ce qu’il veut avec des fruits, des fleurs ou des nuages », professait Manet. Ainsi avec un simple citron, peint la même année que la Botte, histoire là encore de faire rire. L’allusion visait cette fois un critique qu’il n’appréciait pas, le citron désignant un « faux ami ». Bataille, encore lui, considérait que les portraits de Manet étaient en vérité des natures mortes. Le contraire est peut-être plus juste, et pas seulement dans le sens de la dérision.
Ainsi regardons cette unique asperge, à la tête qui semble se redresser, bander ses muscles,  se tordre telle une anguille, comme dans cet autre très beau tableau du Musée d’Orsay : Anguille et rouget. Manet fait bel et bien un portrait de cette asperge. C’est un nu plus qu’une nature morte. Ou plutôt c’est un nu et une nature morte, la turgescence vitale et l’hallali de cette anguille végétale. Et comme dirait Pascal Quignard, « les plaisirs du monde qui se retirent en nous disant adieu ».

Lundi 6 avril

J’ai mis à profit le confinement pour rédiger un texte en vue d’un prochain numéro de La Cause du désir. Son titre: Lacan présocratique ! Je me suis donc replongé dans lesdits présocratiques, qui sont de fameux personnages.

Ainsi Empédocle fût-il surnommé « Empêche-Vent » pour avoir, selon Suidas, Clément d’Alexandrie et Plutarque, préservé Agrigente de la peste en faisant disposer des peaux d’âne tout autour de la ville  et obturer un col de montagne par lequel s’engouffraient des vents furieux et pestilentiels ! Que ne revient-il parmi nous ?

Seuls des fragments de leurs oeuvres nous sont parvenus. Cela confère à leurs dires une forme oraculaire, qui accentue leur aspect légendaire.  Nous ne disposons que d’une centaine de vers de Parménide, mais toute la métaphysique en est issue. Leurs actes n’étaient pas moins grandioses, à l’image de celui d’Empédocle encore, qui se jeta dans l’Etna, d’où sa sandale de bronze fut recrachée. Démocrite aussi mit fin à ses jours, lui qui pourtant riait sans cesse aux éclats. Il faut dire qu’il ne manquait pas d’esprit.  « Bonjour  Madame », lança-t-il un matin à celle qu’il avait saluée la  veille d’un « Bonsoir jeune fille », et qu’il avait rejointe durant la nuit .

J’aime aussi beaucoup ce trait d’esprit de Xénophane, à qui quelqu’un prétendait avoir vu des poissons nager dans de l’eau bouillante: « Nous les cuirons donc à l’eau froide ».

Bref, la compagnie des présocratiques m’a été très agréable au cours de ces trois premières semaines sous cloche. Combien de temps encore à ce régime ? Le temps, dit Héraclite, est un enfant qui s’amuse, il joue au trictrac. A l’enfant la royauté.

 

 

 

 

 

 

Dimanche 22 mars

 

Des écrivaillons nous assènent dans la presse ou sur la toile de leur « Journal du confinement ». On leur recommande la lecture du Journal d’Anne Franck.

J’ai lu par contre une interview bien intéressante de l’anthropologue Frédéric Keck, auteur d’un livre à paraître : Les sentinelles des pandémies (ed. Zones sensibles). Où il apparait que c’est au travers des mutations brutales de la relation de l’homme à l’animal dans l’ère anthropocène  – agriculture et élevage industriels, urbanisation galopante, déforestation- qu’il faut chercher les causes des pandémies qui se sont multipliées depuis un siècle.

Pendant un temps, j’ai tenu une chronique dans La Cause freudienne (devenue La Cause du désir) qui s’intitulait Télémavision. Je regarde beaucoup plus rarement la télévision aujourd’hui, à l’exception de la chaîne TV Histoire, la seule que suit aussi Jean-Luc Godard, et qui le mérite. C’est un peu, en mieux,  comme Arte à ses débuts, avant que celle-ci ne devienne une chaîne médiocre comme toutes les autres.   Confinement oblige, j’ai eu l’occasion de voir ces jours-ci  sur TV Histoire deux formidables émissions. La première (vendredi soir) était consacrée à l’eugénisme. J’y ai appris bien des choses effarantes. L’eugénisme en effet, loin d’être, comme je le pensais, une théorie nazie, est un mouvement né à la fin du XIX ème siècle aux Etats-Unis, , et dont l’essor est dû à un émule de l’Anglais John Galton, cousin de Darwin. La théorie darwinienne de la sélection naturelle donne d’abord à Galton l’idée que cette sélection pourrait précisément ne pas être laissée à la nature, en ne favorisant dans les espèces animales  que le croisement des individus forts. Au même moment, d’une part Mendel fait connaître les résultats de ses recherches sur le génôme; de l’autre un pédagogue le Dr Goddard invente une méthode de mesure du quotient intellectuel, le fameux QI censé distinguer strictement les individus débiles des individus mentalement développés. Davenport entreprend alors, avec le soutien massif de l’Etat, Roosevelt en tête, et des services de l’armée en particulier- et avec le concours du mécènat privé, de mettre en oeuvre un vaste programme de testing et de stérilisation des individus d’ascendance supposée dégénérée. Peu importe que très rapidement Morgan, à travers ses expériences sur les drosophiles, ait démontré que ces déterminations génétiques étaient trop hâtivement déduites à partir d’une application sommaire des découvertes de Mendel, ce programme véritablement criminel sera appliqué sur une grande échelle de longues années, au prétexte d’en finir avec toutes les misères morales du monde.

Autre émission, autrement réjouissante, ce matin même, dans une série passionnante consacrée à la Renaissance et conçue par le génial historien de l’art anglais Waldemar Januszczak, qui retraçait le  parcours de Hans Holbein, et ses allers retours entre Bâle et la cour d’Angleterre. Point d’orgue de cette éblouissante leçon d’histoire de l’art, l’analyse par Januszczak des célèbres Ambassadeurs, conservé à la National Gallery, et dont Lacan avait fait dans Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse un pénétrant commentaire. Aux côtés de celui-ci, il faudra désormais évoquer celui de Januszczak, non pas qu’il le prolonge, mais parce qu’il nous en donne des coordonnées majeures jusqu’ici inaperçues à ma connaissance.

Si en effet, le regard du spectateur est littéralement happé par l’anamorphose de la tête de mort volant au travers du tableau au devant de Jean Detinville et de Georges de Selve, il pourra, revenu de sa surprise, passer en revue tous les éléments de cette imposante composition, des tenues d’apparat des deux diplomates aux divers objets présentés sur les deux étages du meuble à étagères, sur laquelle ils appuient chacun un bras. Mais verra-t’il jamais cette très fine corde cassée sur le luth qui se trouve sur l’étagère inférieure? Pas moi, qui ait tant de fois scruté ce tableau. Januszczak, lui s’y arrête. il remarque alors que le luth surmonte un volume de  partitions, qu’il identifie comme un livre de chants luthériens.  Dès lors, s’éclaire le sens religieux profond de toute la peinture: c’est le luthérianisme lui-même, que Holbein, catholique, a fui pour l’Angleterre,  qui est compté au rang des vanités terrestres que ces objets symbolisent.

Vendredi 13 mars

Stop ou encore. Vendredi 13 oblige, je me repose la question beckettienne: il faut continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer; je vais donc continuer. Samuel Beckett est né, je le rappelle, un vendredi 13 .

Continuer ce blog ? Ne pas le continuer ? Commencé voici 8 ans, le vendredi 13 janvier 2012, je l’ai interrompu le vendredi 13 octobre 2017, pour le reprendre en mars 2018 après la publication en livre  de ce qui m’est apparu après coup comme une série. Une série pas très sérieuse, que j’ai appelée avec Guillaume Apollinaire La Vie anecdotique.

La vie anecdotique, saison 1 donc. La saison 2 a-t’elle des raisons plus sérieuses de se poursuivre ? Pas sûr. Beckett, encore lui, me souffle la seule réponse qui me vient ce matin: Bon qu’à ça ! Réponse humble dans la bouche de Beckett, mais bien présomptueuse dans la mienne. Si je ne continue pas, qu’est-ce que cela va bouleverser? Rien. Et si je continue, pas davantage….

Que décider ? Jouer à pile ou face ? Attendre le prochain vendredi 13 ? Faire à nouveau une pause ? Je parle de tout et de rien dans ce blog, c’est pourquoi ce n’est pas très sérieux. Mais il y a aussi parfois des choses que j’ai envie de faire entendre. Peu m’importe que ce ne soit pas à des foules. Alors, bon d’accord, sauf objection du coronavirus, je crois que je vais continuer…

 

 

Mardi 3 mars

A quelques reprises j’ai déjà évoqué sur ce blog les travaux  philosophiques d’Eric Clemens. Dans cette veine, vient de paraître aux éditions du CEP un nouveau livre: Le fictionnel et le fictif, qui reprend et actualise  les thèses déjà développées dans un ouvrage antérieur: La fiction et l’apparaître (Albin Michel, 1993).

Mais c’est sur un autre aspect de l’oeuvre d’Eric Clemens que je voudrais surtout aujourd’hui attirer l’attention, à la faveur d’un recueil composé par Dominique Costermans et Chistian Prigent et heureusement publié par les mêmes éditions du CEP: TeXTes. Il rassemble  ses diverses contributions à la revue TXT, dont il fut une des chevilles ouvrières, au côté notamment de Christian Prigent et Jean-Pierre Verheggen. C’est un joyeux mélange de textes théoriques (sur l’écriture, le signe, le carnavalesque, le rythme, la création,…) et de textes poétiques habités d’un souffle  étonnant, puissant, jubilatoire.

Dans ceux-ci, usant de toutes les ressources de l’équivoque, du calembour ou du néologisme,  à travers onomatopées, allitérations, homophonies, Clemens fait vibrer, selon la très juste  expression de Christian Prigent , la sensualité érogène de la langue:

…sort sorcelle crelle cré maque   querelle     celle   ( p.12, Magie noire)

Lasse la chatte se lamente  / et tels disent le poète et l’amante /vinaigre dans ma vie nègre un vit n’ai guère !  (p.106, Les flabluleuses de la chatte )

Oh hisse vieil hissement le hennissement du vieillissement  (p.131, La mort n’existe pas)

Créée dans l’immédiat après Mai 68, TXT avait cessé de paraître en 1993 après son trente et unième numéros. Elle laissait un vide. Il n’existait guère en effet dans l’ère francophone de revue semblable, où, loin de se célébrer elle-même dans son illusoire essentialité,, la poésie  était d’abord le nom d’un refus de tous les carcans et d’un effort constant et joyeux de langagement comme disait Verheggen. Ses phares avaient nom Rabelais, Nietzsche, Mallarmé, Ponge, Artaud,  Bataille, Joyce, autant de grands « irréguliers ». Elle représentait dans le champ littéraire un espace de liberté fécond, un véritable champ d’action où se croisaient l’exigence formelle et l’humour le plus ravageur, l’explosivité orale et la matérialité de l’écriture.  Aussi est-ce avec joie qu’on en salua le retour  il y a deux ans, avec,  dès le numéro 33, l’apparition de nouvelles plumes prometteuses.

A cette aventure de TXT, le Clemens poète  reste profondément fidèle. Parfois j’ai le sentiment que le Clemens philosophe lui fait de l’ombre. Sauf dans ces occasions où, délaissant l’essai et ses lourdeurs, il se lance dans le poème philosophique. C’est ainsi qu’ il y a une dizaine d’années, mettant ses pas dans ceux des présocratiques ou de Lucrèce, il y allait d’un épatant  Mythe Le Rythme (des choses de la dénature) (éd. Au coin de la rue de l’Enfer) que j’ai relu plus d’une fois avec délectation. De même, j’ai savouré D’après (la poésie d’amour), très joli volume publié  aussi confidentiellement que le précédent à L’âne qui butine, chant des amants pas méchants, chant des amants tout tremblants, conte insouciant des amants sans décompte que le chant, chant bien rythmé chahuté des amants, octave du chant à la rose des vents: l’infini actuel pour amants.